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« Le retour aux labours déstocke du carbone » Paul Luu, secrétaire exécutif de l’initiative 4 pour 1000

Le secrétaire exécutif de l’initiative 4 pour 1000, Paul Luu, met l’accent sur l’intérêt de l’agroécologie pour stocker le carbone dans les sols.

Paul Luu est ingénieur agronome et secrétaire exécutif de l'initiative 4 pour 1000.
Paul Luu est ingénieur agronome et secrétaire exécutif de l'initiative 4 pour 1000.
© P. Luu

L’initiative 4 pour 1000 a été lancée il y a un peu plus de sept ans. Quel bilan tirez-vous de ces années ?

À l’époque où l’initiative a été lancée, en 2015, le sol était un sujet de spécialiste. Il y avait par ailleurs beaucoup de gens sceptiques sur le fait que l’agriculture puisse être un levier d’atténuation du changement climatique. Aujourd’hui, quand on parle de santé des sols, de stockage de carbone, les gens tendent davantage l’oreille. Nous sommes d’ailleurs à la veille d’une directive européenne sur la santé des sols, ce qui prouve l’importance de plus en plus grande du sujet. De 160 partenaires mondiaux (pays, ONG, entreprises…) lors de la création, nous sommes passés maintenant à 770. Environ 70 sont des producteurs agricoles.

Il y a sept ans nous parlions purement de stockage, ce qui n’était pas forcément concret dans l’esprit des viticulteurs et agriculteurs. Dorénavant nous mettons l’accent sur des pratiques, en particulier l’agroécologie.

Quelle place tiennent les organismes et entreprises viticoles dans le mouvement 4 pour 1000 ?

L’OIV, organisation internationale de la vigne et du vin, nous a rejoints assez tôt. En avril 2022, nous avons signé une nouvelle coopération via un protocole d’accord autour des pratiques agroécologiques et de la gestion durable des sols. Et défini par la même occasion des objectifs de collaboration comme la promotion de la séquestration du carbone, le développement d’une meilleure compréhension de la relation entre les sols et la vigne et l’identification des meilleures pratiques et les directives techniques.

De plus en plus de grandes maisons de vins et spiritueux nous rejoignent également, comme Pernod Ricard, Rémy Cointreau, Moët Hennessy… Cette dernière a organisé le 2 juin 2022 en Arles le premier « World Living Soil forum : mobiliser et agir pour des sols vivants », réunissant chercheurs, experts, institutions, associations, entreprises et journalistes. Ces groupes multinationaux sont convaincus que la relation entre la santé des sols et l’expression de la qualité des terroirs est importante.

En quoi les viticulteurs et vignerons ont-ils un rôle à jouer ?

En premier lieu ce sont eux qui réalisent le travail de stockage du carbone, ils sont les véritables chevilles ouvrières de l’initiative 4 pour 1000. J’observe que, dans le monde viticole, beaucoup de professionnels réduisent ou s’affranchissent du recours aux herbicides. Ce n’est pas une mauvaise chose, mais ils le font bien souvent en augmentant les labours. Or cette pratique est un élément de déstockage du carbone des sols.

On a tendance à opposer le bio et le conventionnel, mais il y a d’autres voies. Que l’on soit en agroforesterie, en agriculture régénérative, en bio, en agriculture de conservation des sols, en biodynamie, en permaculture, en conventionnel, on a la possibilité de contribuer au stockage du carbone grâce aux pratiques agroécologiques.

Quel rôle exercez-vous auprès des professionnels qui s’engagent ?

Nous sommes seulement là pour fournir un cadre. Nous laissons une totale liberté de choix aux agriculteurs, car la contrainte est une mauvaise ambassadrice. Il n’y a pas d’audit ou de contrôle, c’est sur la base du volontariat. Notre structure peut aiguiller les agriculteurs et apporter un éclairage scientifique sur les sujets. C’est la force de notre collectif, nous avons un comité scientifique et technique avec quatorze experts du monde entier et nous pouvons mettre les gens en réseau.

Quelles sont les perspectives ?

Nous sommes conscients du chemin qu’il reste à parcourir. Les États-Unis, l’Inde, la Chine ou encore le Brésil ne sont pas engagés dans l’initiative 4 pour 1000, par exemple. Nous savons aussi que la séquestration du carbone dans les sols ne peut être une unique solution face à l’urgence climatique. Mais nous allons continuer à amener notre pierre à l’édifice. En 2020 nous avons défini un plan stratégique à horizon 2030 et 2050, une feuille de route avec 24 objectifs pour une application très concrète. Nous allons par exemple créer des indicateurs pour suivre les initiatives et voir si les choses bougent. Le travail continue, ce sera de toute façon un ouvrage de longue haleine.

comprendre

Si nous augmentions le stock de carbone du sol de 0,4 % tous les ans, cela compenserait presque les émissions excédentaires de CO2 d’origine anthropique. C’est sur la base de ce calcul, admis par la communauté scientifique, que la France a lancé lors de la COP21 l’initiative 4 pour 1000. Cette dernière promeut dans le monde entier l’idée que l’agriculture a un rôle crucial à jouer dans le changement climatique.

Témoignage : Georges Ortola, vigneron à Narbonne, dans l’Aude

« Nous pouvons capter jusqu’à 2,5 tonnes de CO2 par hectare »

 

 
« Le retour aux labours déstocke du carbone » Paul Luu, secrétaire exécutif de l’initiative 4 pour 1000
© G. Ortola
Depuis 2020 nos domaines font partie de l’initiative 4 pour 1000. Cela fait plus de quinze ans que nous pratiquons les couverts végétaux, et j’ai acquis la conviction que stocker de la matière organique dans les sols est une solution pour une agriculture durable et pour la sauvegarde de la planète. Aussi je n’ai pas hésité à m’engager quand j’ai eu connaissance de cette initiative.

C’est un contrat moral, qui n’apporte pas de contrainte en soi. Il n’y a pas non plus de cotisation financière. Cela se traduit concrètement chez nous par des semis d’engrais verts à base de céréales, légumineuses et crucifères après les vendanges, que l’on roule en général fin mai pour faire un paillage. Le semis direct ne prend pas sur nos terroirs, aussi nous devons travailler un peu les sols pour faire un lit de semences. Mais je m’aperçois que le couvert spontané est dense, à l’avenir je pense lui laisser plus de place.

Bien entendu tout cela dépend de la météo. D’autant plus que dans notre région la problématique hydrique est prégnante. On stocke et on déstocke en retravaillant les sols, c’est une dynamique. Mais avec le temps nous sommes passés de 1,3 à 2 % de matière organique. La structure de nos terres, très argileuses, a changé : les outils rentrent toute l’année, alors que c’était du béton en été auparavant. La vigne, elle, ne s’en plaint pas, je la trouve en meilleure santé, et nos rendements restent entre 40 et 45 hl/ha. Nous avons calculé que l’on pouvait capter jusqu’à 2,5 tonnes de CO2 par hectare avec nos couverts. Ça ne compense pas les émissions dues aux bouteilles et au gasoil utilisé, mais notre bilan carbone n’est pas loin de l’équilibre !

Le secrétariat exécutif de l’initiative 4 pour 1000 a sorti l’an dernier le livre Les agriculteurs ont la Terre entre leurs mains, aux éditions La Butineuse.

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