Aller au contenu principal

Interview Louis Mathiot, sociologue : « Une pluralité de conceptions du naturel coexistent »

En France, la perception du naturel diffère en fonction des classes sociales. Néanmoins, celle-ci est antinomique à l'industrie de transformation pour tous les Français.

Louis Mathiot est sociologue de l'alimentation,
maître de conférences à l'université Paris Nanterre.
Louis Mathiot est sociologue de l'alimentation,
maître de conférences à l'université Paris Nanterre.
© R. Lemoine

Comment qualifiez-vous le « naturel » ?

Louis Mathiot - Le naturel peut être défini par ce qui se fait tout seul versus ce qui se produit, se fabrique. L'intervention humaine est donc le critère du couple formé par le naturel et ce qui s'y oppose, ce que l'on peut appeler de manière générale l'« artificiel ». Problème : l'humain lui-même est un être biologique, un être de nature, fruit de l'évolution de la vie, donc son intervention aussi est d'une certaine manière naturelle. La définition du naturel est donc fondamentalement sujette à discussion, critiquable.

 

Qu'est-ce qui porte aujourd'hui cet engouement pour le naturel ?

L. M. - Il y a plusieurs mouvements qui sont à l'origine de cet engouement. Déjà un mouvement de fond qui en réaction à la consommation de masse et à la production agro-industrielle a promu largement à partir des années 70 une alimentation tournée vers des aliments bruts dont les procédés de fabrication se revendiquaient respectueux de la nature... Cela concernait principalement des mangeurs inscrits dans des régimes singuliers. L'autre mouvement qui a concerné les mangeurs ordinaires a débuté à la fin des années 90 lorsque les différentes crises alimentaires ont fragilisé en profondeur la confiance des consommateurs à l'égard des circuits industriels. De façon concomitante, on observe à partir des années 2000, une occurrence très forte de l'idée de naturel dans les stratégies marketing de l'industrie agroalimentaire.

 

Quelle perception en ont les Français ?

L. M. - Tout dépend de la catégorie sociale d'appartenance. Nos enquêtes montrent que le naturel fait l'objet d'une forte valorisation dans les milieux socio-économiques favorisés alors que les milieux populaires sont critiques à l'égard de cette catégorisation. Ils l'associent à la filière biologique qui est jugée peu fiable par rapport aux garanties qu'elle met en avant et aussi inaccessible financièrement.

 

Quels liens établissent-ils avec l'industrie de transformation ?

L. M. - Ce qui est commun à tous les milieux sociaux en France, c'est que le naturel est perçu comme antinomique à l'industrie de transformation. Bien généralement, l'évocation du terme d'industrie entraîne des discours critiques quant aux pratiques de transformation de la filière industrielle.

 

Cette perception diffère-t-elle en fonction des pays ?

L. M. - Oui, tout à fait, des enquêtes que j'ai menées dans d'autres pays ont montré que l'opposition naturel/artificiel n'était pas tant liée au degré d'intervention humaine dans l'alimentation mais par exemple selon les familles d'aliments (les végétaux étant considérés comme plus naturels et les produits carnés s'y opposant).

 

Dans le débat animal/végétal, l'évaluation éthique, morale, intègre-t-elle le naturel ?

L. M. - En France, il s'agissait pendant longtemps de deux pôles indépendants. Néanmoins, ces dernières années, nous assistons à leur rapprochement qui introduit de nouvelles formes de classification du naturel notamment chez certains consommateurs engagés.

 

Ces concepts pourraient-ils amener une nouvelle classification des produits ?

L. M. - Aujourd'hui, nous assistons à la coexistence de pluralité de conceptions du naturel qui complexifie davantage son appréhension car nous sommes face à non pas une transformation de classification mais à une profusion catégorielle.

 

Quels conseils pourriez-vous donner à l'industrie laitière ?

L. M. - De ne pas nécessairement s'engager dans une communication autour de la question du naturel mais d'y être vigilant par les études menées sur cette entrée et le phénomène de réification portée par les consommateurs. Ces derniers sont d'ailleurs très critiques lorsque les industries agroalimentaires manipulent ce concept car c'est perçu comme une tentative de séduction. En revanche, valoriser tout ce qui se situe en creux du naturel tel que l'éleveur et son exploitation, la production locale et respectueuse... apparaissent bien plus convaincantes du point de vue du mangeur.

Les plus lus

Mamie au supermarché
7 marqueurs de l’alimentation des seniors d’aujourd’hui

Les habitudes alimentaires des Français de plus de 65 ans ou plus ont évolué avec le changement générationnel. Ces dernières…

usine
Canicule : « on constate des mortalités de +1000 % sur la volaille, +200 % en porc, +45 % en bovins » en Normandie et Pays-de-la-Loire

La vague de chaleur qui frappe la France a des conséquences sévères sur la mortalité en élevage, notamment en volaille. Gilles…

camion bétailler au port
Bovins vivants : « explosion des exportations de l’Amérique du Sud vers la Méditerranée »

Les échanges mondiaux de bovins vivants sont dynamiques, mais se sont nettement reconfigurés ces dernières années. Ce aux…

Œufs : la forte mortalité en poules pondeuses inquiète les opérateurs

L’évolution des prix des œufs français, au 25 juin 2026, expliquée par le journal Les Marchés, qui publie chaque semaine la…

carte de la chine avec des produits laitiers
Produits laitiers : « le secteur chinois veut aller vers des produits à plus forte valeur ajoutée, en concurrence avec les importations »

Le déséquilibre sur le marché du lait en Chine se traduit sur les entreprises agricoles du pays, mais aussi sur les échanges.…

poules dehors en élevage
Canicule : 500 à 700 000 poules pondeuses perdues, des conséquences à moyen terme en œufs 

Les premières estimations du CNPO sont à une perte de 1 à 1,5 % du cheptel. Tous les modes d’élevage ont été touchés. Les…

Publicité
Titre
Je m'abonne
Body
A partir de 90€/an
Liste à puce
Accédez à tous les articles du site Les Marchés
Bénéficiez de la base de cotations en ligne
Consultez vos publications numériques Les Marchés hebdo, le quotidien Les Marchés, Laiteries Mag’ et Viande Mag’
Recevez toutes les informations du Bio avec la newsletter Les Marchés Bio