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Dans le Nord, le déclic du bio

Antoine Deltour est chevrier dans le Nord. Il y a quelques années, il a eu un déclic et a décidé de convertir son exploitation en bio.

La ferme a vu quatre générations de la famille Deltour se succéder et se dresse toujours à Crèvecoeur-sur-l’Escaut, majestueuse bâtisse du Nord. La grande cour est fermée sur trois bords par les bâtiments en briques rouges typiques de la région et ceux-ci abritent la maison, le hangar de stockage du matériel et la fromagerie. L’ancienne chèvrerie est elle aussi restée intacte, ainsi que la vieille salle de traite comme pour laisser une trace de l’histoire. Antoine Deltour, la quarantaine souriante et dynamique, fait visiter les lieux, fier de son héritage. « Autrefois, on avait 300 hectares, 400 brebis et 80 vaches laitières. C’était la plus grosse ferme du Cambrésis et mes arrière-grands-parents employaient une centaine de personnes », raconte-t-il. Jusqu’en 2005, l’agriculture n’est pas forcément un projet de vie pour lui, même s’il a toujours été attiré par le secteur. Après son licenciement économique, il part six mois au Canada et enchaîne les stages en chèvrerie. Lorsqu’il s’installe définitivement sur l’exploitation familiale suite au décès de son père, il a toujours l’idée ferme, en plus de l’activité actuelle de grandes cultures, de créer un atelier caprin avec transformation fromagère et vente directe, pratique peu courante dans la région. Qui plus est, il tombe sous le charme de la chèvre poitevine et constitue un troupeau en 100 % pure race.

Le passage en bio des cultures, puis du troupeau

Il ne recule pas devant le scepticisme de ses confrères alentour qui ne croient pas un seul instant à la réussite de l’atelier caprin. « Dans la région, il n’y a aucun débouché vers des laiteries. Je voulais élever des chèvres donc cela signifiait forcément faire du fromage », explique Antoine Deltour. Et la fabrication du fromage, ça lui est venu d’une envie de mieux maîtriser son travail. « Avant, j’étais un con d’agriculteur, la tête dans le guidon, chasseur de primes PAC, pollueur et gênant sur la route, sourit-il. Maintenant je vois mon produit de A à Z et j’ai le contact avec les consommateurs. » En effet, le chevrier de 42 ans multiplie les occasions de rencontre avec ses clients : sur les marchés, pendant des animations dans les magasins et bien sûr, sur sa ferme. Les circuits courts et la valorisation du produit fini étaient une première étape, mais Antoine Deltour a voulu aller plus loin pour remettre du sens et de la fierté dans son travail. « Mon père est décédé d’un cancer, le père d’un voisin cultivateur aussi. Un jour j’ai eu un déclic en voyant un collègue épandre ses pesticides un dimanche après-midi, à proximité d’habitations où des enfants jouaient. Je me suis dit 'stop'. Je pensais faire de l’agriculture raisonnée mais ça ne veut rien dire, les résidus de produits chimiques étaient toujours là. Alors je suis passé au bio », se remémore l’éleveur. Pour les cultures, la conversion est de deux ans, mais pour le troupeau, elle n’est que de six mois. Les chèvres d’Antoine sont devenues officiellement bio en janvier. « Ce n’était pas forcément une attente de ma clientèle mais j’espère l’agrandir avec des consommateurs exclusifs de bio », indique-t-il. Une plus-value pour sa gamme déjà bien étoffée de chèvre frais (médaille d’argent au concours général agricole 2020), bûche, tomme, affiné, yaourts, glace et lait cru à la bouteille.

Un désaisonnement bio efficace

Antoine Deltour a choisi de désaisonner la moitié de son troupeau d’une part pour lisser le travail sur l’année pour ses deux salariées, mais aussi car « il est difficile d’expliquer aux clients pourquoi il n’y a plus de lait en hiver », reconnaît l’éleveur. D’autant plus qu’avec des mises bas en contre-saison fin septembre, il a la production de lait qu’il faut pour assurer la demande des fêtes de fin d’année. Il a plusieurs fois arrêté le désaisonnement pour finalement y revenir pour de bon en 2015. En 2016, avec son nouveau bâtiment d’élevage, il dispose d’un programmateur lumineux. « À l’époque je faisais du désaisonnement lumineux et avec de la mélatonine. Maintenant, avec le bio ce n’est plus que lumineux et ça marche très bien », s’enthousiasme-t-il. Pour recréer une luminosité presque naturelle, il a investi dans des gros spots à LED. Autre changement provoqué par le passage en bio, le surcoût représenté par le lait en poudre. La seule référence autorisée sur le marché est chère, aussi l’éleveur a fait l’essai cette année pour quelques chevrettes de distribuer le lait maternel. Et le test a été concluant car Antoine Deltour s’apprête à passer tout son troupeau à cette pratique. « Avec le lait maternel, il n’y a eu aucun problème de diarrhée, la croissance des chevrettes a été vraiment surprenante. Et la perte économique du lait distribué sera compensée par l’arrêt des dépenses pour la poudre de lait », calcule-t-il. La ration a aussi évolué avec la conversion, les chèvres ont désormais un mélange d’orge et de lupin blanc (contre du maïs, de l’orge, du tourteau de lin et de la luzerne déshydratée en conventionnel). L’éleveur a préféré arrêter de distribuer de la luzerne, à cause des refus trop importants, il compense avec du trèfle blanc. Pour compléter le tableau, Antoine Deltour a prévu dans son nouveau bâtiment trois cellules de séchage en grange. Cela lui permet désormais d’optimiser ses coupes de foin et de maximiser les rendements de ses prairies temporaires (ray-grass, dactyle, pâturin, trèfle blanc, trèfle violet, lotier). Grâce à ce système bien rodé, Antoine Deltour est complètement autonome sur l’alimentation de ses chèvres, autant en fourrages qu’en concentrés, ainsi qu’en paille. Face à une exploitation qui tourne et qui n’a rien à cacher, les voisins sceptiques d’Antoine ont bien dû reconnaître qu’il avait réussi son pari.

Les Hauts-de-France, désert caprin

Pour Antoine, la principale difficulté aujourd’hui est d’être accompagné au quotidien sur les aspects zootechniques. Dans une région principalement tournée vers les grandes cultures et l’élevage bovin laitier ou allaitant, les éleveurs caprins ont du mal à se regrouper et plus encore à se faire entendre. Le contrôle laitier départemental ne dispose pas de l’expertise nécessaire pour suivre aussi bien que l’éleveur le souhaiterait les performances du troupeau. « À la fin de chaque campagne, je reçois les fiches par chèvre, mais je n’ai pas d’aide pour interpréter les résultats. À partir de là, comment savoir quelle chèvre garder et quelle chèvre réformer ? », se questionne-t-il. Il essaye malgré tout de sélectionner ses chèvres sur les taux butyreux et protéique et en production laitière. « J’aimerais augmenter ma production tout en réduisant l’effectif du troupeau de 15 %, pour être plus large sur le fourrage, en cas de sécheresse », développe-t-il. Pour les reproducteurs, il s’approvisionne directement chez d’autres éleveurs en suivant les conseils de l’association pour la promotion de la chèvre poitevine (ADDCP) et il peut compter sur l’accompagnement de Capgènes.

Chiffres clés

Un troupeau passé en bio en juillet 2019

3 unités de main-d’oeuvre
112 chèvres en lactation
100 % transformation et vente directe
3,80 euros de valorisation du litre de lait
3,5 hectares de pâturage autour de la chèvrerie
110 hectares de culture de vente dont 17 ha de prairies temporaires

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