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Interview
« Le décideur du plan de filière, c’est le consommateur »

La Confédération française de l’aviculture (CFA) tenait son assemblée générale la semaine dernière. Jean-Michel Schaeffer, son président, revient pour Les Marchés Hebdo sur les principaux enjeux auxquels sont confrontés les éleveurs de volailles.

Jean-Michel Schaeffer, président de la CFA.
© P. Le Douarin

Les Marchés Hebdo : Vous dénoncez les 180 000 tonnes de contingents de volailles supplémentaires accordées par Bruxelles aux pays du Mercosur, soit le volume d’abattage des outils du groupe Doux en 2014. Êtes-vous rassuré par le discours du futur commissaire à l’Agriculture qui a dit qu’il défendrait les agriculteurs européens dans les accords commerciaux ?

Jean-Michel Schaeffer : Non, on est toujours dans le doute. Je reste vigilent sur ce dossier. Il y a encore un long processus réglementaire, les États membres et le Parlement européen doivent le ratifier. On compte sur les députés européens. On va faire notre travail pour les convaincre. Ce qu’a dit le président lors de l’incendie de l’Amazonie est fort, qu’il le fasse jusqu’au bout ! Le poulet est la viande la plus importée. Sans tenir compte de l’accord du Mercosur, on importe déjà un quart de la consommation. Si on ajoute 180 000 tonnes, on arrivera à 30 %. On ne peut pas dire que le marché n’est pas ouvert ! Ça devient même dangereux en termes de souveraineté de l’Europe. Et les filets de poulet rentrent deux fois moins cher et pas avec les mêmes normes ni les mêmes garanties.

On ne profite pas de cette croissance de consommation

LMH : Vous dénoncez également l’importation de 124 000 t de poulet ukrainien en Europe en 2018, contre 20 000 t quatre ans plus tôt et, alors que les contingents ne dépassent pas les 40 000 tonnes. Quelles conséquences concrètes observe-t-on sur l’élevage français de cette concurrence ?

J.-M. S. : Sur le marché de la GMS, ça se passe globalement bien, c’est le jeu de l’origine France. En revanche le marché de la RHF (restauration hors foyer, ndlr) et des produits transformés est totalement soumis aux importations. 80 % des volumes y sont importés. Or, le marché de la GMS recule un peu tous les ans, à la différence des produits élaborés et de la RHF. On ne profite donc pas de cette croissance de consommation, cela profite à l’importation.

LMH : L’action collective menée à Bruxelles a permis d’aboutir à un premier pas, pouvez-vous nous en dire plus ?

J.-M. S. : L’Union européenne a décidé de renégocier pour fermer la brèche. Elle a eu gain de cause avec l’Ukraine, mais a accepté 50 000 t de quotas de découpes de volailles à droit zéro en plus. Ça nous convient que très moyennement, on évite juste la contagion. Cela va alourdir à nouveau le marché. Et on attend que les deux parties le ratifient. Nous sommes dépendants du gouvernement ukrainien, avec la crainte que cela traîne un peu. Et pendant ce temps-là, la viande ukrainienne continue de rentrer très fortement.

C’est déjà le second phénomène que l’on vit. Dans les années 1995, lors des accords OMC, avait été définie une ligne tarifaire sans droits de douane pour la volaille saumurée. Il suffisait de 1,5 % de sel pour rentrer, le poulet brésilien s’était engouffré. On a le même phénomène avec l’Ukraine. Ça fait beaucoup d’erreurs sur les lignes tarifaires !

LMH : Quid du Brexit ?

J.-M. S. : Sur le Brexit, nous avons pas mal d’inquiétudes en fonction des scénarios. Le Royaume-Uni est le premier consommateur de poulet en Europe, avec 38 kg par habitant et par an, quand la France est à 28. Sur les 900 000 t de volailles importées en Europe, le Royaume-Uni en absorbe environ 400 000 tonnes. La manière dont va se faire le divorce peut avoir beaucoup de conséquences. On ne peut pas garder le volume britannique. Or, l’Union européenne a fait une cote mal taillée pour que le Royaume-Uni parte avec le volume lié à l’OMC. Les volumes liés aux accords bilatéraux, on va se les garder. Ils ne vont donc partir qu’avec la moitié des volumes. Nous allons subir un fort alourdissement du marché.

LMH : L’annonce de la concertation sur le projet de décret sur l’étiquetage de l’origine des viandes en RHF est une bonne nouvelle pour la filière volaille de chair, non ?

J.-M. S. : C’était une forte demande, faite début juillet au ministre. On lui a dit que ce n’était pas normal qu’il n’y ait pas d’étiquetage sur le marché RHF. Il y avait un décret déjà écrit, bloqué depuis deux ans. Nous lui avons demandé de le débloquer. Il l’a fait. Donc c’est plutôt une bonne nouvelle. C’est l’étape 2. L’étape 3 sera de voir avec Bruxelles pour l’étendre aux œufs, au lapin et au foie gras.

Il faut valoriser les surcoûts

LMH : Comment appréhendez-vous les prochaines négociations commerciales ? Croyez-vous au ruissellement théorisé par la loi Alimentation ?

J.-M. S. : Nous sommes dans une filière très contractualisée. L’an dernier, on avait subi de fortes hausses de coûts. Et on a quand même réussi à mettre en place des relations de discussion pour répartir les coûts. Dans l’interprofession, nous avons le collège des metteurs en marché, et nous avions déjà l’accord du 3 mai 2011. Nous avons validé l’indicateur au niveau interprofessionnel. Les discussions sont plus claires avec une réassurance pour tout le monde. Après, nous avons un autre débat sur la segmentation, avec la pression des ONG sur le bien-être. Les pays du nord de l’Europe ont mis des étoiles et des lettres. Mais en France, nous avons été précurseurs là-dessus. On a commencé il y a des décennies, avec le poulet standard, certifié, label. On a déjà une segmentation, avec 15 % de label Rouge, 2 % de bio et 8 % de certifié. Avec la montée en gamme, on a vu apparaître sur le standard Nature d’éleveur de LDC ou Nouvelle Agriculture de Terrena. On améliore le standard avec de la lumière naturelle, l’enrichissement du milieu. Nous sommes le pays qui a le plus de poulet de chair plein air. Si on travaille avec la GMS, on doit le faire pour valoriser l’existant et non de manière discriminante. On a toujours dit qu’on était prêt à répondre aux demandes, mais il faut valoriser les surcoûts.

LMH : L’an dernier, vous annonciez qu’il vous fallait investir à hauteur d’environ 2,3 milliards d’euros dans les bâtiments, parmi les plus vétustes d’Europe. La situation a-t-elle évolué en un an ?

J.-M. S. : Dans la filière avicole, il y a des investissements réguliers. Mais notre grande déception, c’est sur le grand plan d’investissement. Tout le monde se demande où est passé l’argent.

LMH : Où en est la mise en œuvre du plan de filière poulet de chair ?

J.-M. S. : Nous disons aux pouvoirs publics que le décideur du plan filière c’est le consommateur, pas le citoyen. La difficulté est que l’on construit les plans sur le citoyen. Aujourd’hui, pour monter en gamme, on éprouve plutôt des difficultés. C’est difficile d’aller au-delà de la segmentation déjà existante. En matière d’achat, c’est compliqué. Le label et le bio intéressent sur les découpes, quand le poulet entier subit une forte érosion. C’est difficile de valoriser l’ensemble du produit. Les filets sont fortement plébiscités, mais on doit valoriser aussi les cuisses et les ailes. La montée en gamme des découpes ne compense pas la baisse du poulet entier. Monter en gamme, ok, mais encore faut-il que le consommateur l’achète. La bataille se fait sur le poulet standard. Et l’érosion n’est pas finie.

Intrusions : un procès regardé de près

« Depuis le début de l’année, plus de 40 intrusions ont eu lieu dans les élevages. Les élevages avicoles et cunicoles en occupent malheureusement une large part », a déploré Jean-Michel Schaeffer, dans son discours lors de l’assemblée générale de la CFA le 16 octobre, ajoutant « ce sont de véritables drames humains qui se jouent, presque de manière hebdomadaire ». Une lueur d’espoir néanmoins : le récent procès contre Boucherie Abolition dont l’intrusion dans un élevage de dinde avait provoqué la mort par étouffement de 1 500 d’entre elles. « 18 mois de prisons dont 6 mois ferme ont été requis pour les deux porte-parole du mouvement », s’est félicité le président de la CFA, qui suivra de près le réquisitoire attendu pour le 5 novembre.

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