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L’INTERVIEW
Jérémy Piaia, Mc Kinsey : La filière laitière française a des points à gagner

Suite aux questions posées sur la différence de compétitivité entre l’Allemagne et la France en 2009, le Cniel a demandé au cabinet de conseil Mc Kinsey de conduire une étude comparative de l’amont et de l’aval entre ces deux pays.

« Avec la levée des quotas, la filière laitière française va devoir faire face à une situation concurrentielle plus difficile."
« Avec la levée des quotas, la filière laitière française va devoir faire face à une situation concurrentielle plus difficile."
© DR

Quelle approche avezvous suivi pour étudier les forces et les faiblesses de la filière laitière française?
Jérémy Piaia - Nos consultants ont développé une approche comparative entre la France et l’Allemagne, sur l’amont et l’aval de la filière laitière, qui a pris en compte tous les marchés laitiers, PGC et produits industriels. La consultation des représentants des producteurs et des entreprises s’est déroulée pendant 3 mois à partir du début du mois de juin. Le Cniel et l’Institut de l’élevage ont mis à notre disposition leurs bases de données pour compléter l’analyse qualitative par une analyse quantitative.

Quels constats en tirez-vous?
J. P.
- Pour réaliser cette étude, nous avons voulu aller au-delà des moyennes souvent utilisées pour faire la comparaison entre les exploitations françaises et les exploitations allemandes car elles montrent, par exemple, des coûts de production moyens sensiblement équivalents. Nous nous sommes efforcés d’analyser ces coûts plus finement. Un premier niveau d’analyse a été de comparer les coûts de production entre les différents modèles de fermes laitières (intensif plaine, herbager plaine, polyculture, montagne non AOC, montagne AOC, piémont…) dans les deux pays. Là, bien sûr, une grande disparité apparaît de par les contraintes géographiques et les facteurs inhérents au système de production. Comme la France, l’Allemagne regroupe différents modèles d’exploitations plus ou moins compétitifs. Mais nous avons constaté qu’à modèle comparable, les exploitations allemandes les plus performantes sont plus compétitives et plus rentables que leurs homologues français. Elles produisent un volume de lait supérieur et de ce fait affichent une meilleure rentabilité des investissements en bâtiment et en matériel.
Le second niveau d’analyse était de comparer les exploitations au sein même des différents modèles. Là aussi, on note de très grands écarts, qui s’expliquent principalement par des choix d’investissement et, dans certains modèles, de gestion des intrants. Cela souligne le potentiel d’amélioration des exploitations les moins compétitives au sein d’un même modèle. Autre différence de taille : la plus grande réactivité de la filière laitière allemande. Cette réactivité a permis pendant les périodes de forte volatilité (2007) de bénéficier pleinement des hausses de prix et d’amortir ainsi les baisses de prix qui ont suivi en 2008 et 2009, par une forte augmentation des volumes. Enfin, la saisonnalité est beaucoup plus importante en France. Cet élément est défavorable pour le mix produits français. En effet, le lait produit lors du pic de production est principalement valorisé en beurre et poudre. De ce fait, la part des produits industriels (beurre/poudre) est plus importante en France que dans les autres pays européens.

Qu’en est-il pour la transformation?
J. P. - Pour comparer les deux filières, nous avons en quelque sorte suivi le parcours de 1000 litres de lait dans une usine de transformation, jusqu’aux produits finis et leurs valorisations. Au final, ces 1000 litres de lait transformés par des installations qui n’ont pas les mêmes coûts de production, deviennent des produits divers, vendus sous différentes marques, à travers différents canaux de distribution et à différents prix. Pour effectuer une comparaison pertinente, il a fallu mesurer la part de ces multiples effets, c-à-d étudier le mix produits, les tarifs de vente et les coûts de transformation. Au total, la marge de la transformation de la filière française est peu différente de celle que dégage la filière allemande. Mais la décomposition de cette marge est riche en enseignements. D’abord, la filière de transformation française bénéficie d’un « mix produit » plus avantageux malgré une surpondération des produits industriels ; la diversité de l’offre et le développement de marques amenant des marges plus élevées que les produits de masse. Aussi, la France écoule davantage de produits sur le marché intérieur alors que l’Allemagne exporte plus à des marges inférieures. Et sur le marché intérieur, les canaux de distribution (moins de hard discount en France notamment) et le positionnement des produits sont également plus favorables à la France qui décline des marques nationales porteuses de valeur ajoutée, là où l’Allemagne a une plus forte proportion de produits discount. Si les transformateurs français avaient le même mix que leurs homologues allemands, la marge de la France au 1000 litres serait trois fois inférieure.
A cet avantage s’ajoute pour la France un avantage de prix (négociation des tarifs de vente) : à produit et canal de distribution égaux, la filière laitière française valorise mieux ses fabrications. Toutefois, une grande partie de cet avantage est gommée par une moindre compétitivité industrielle : l’effet coût de revient est, lui, défavorable à la laiterie France.

Qu’est-ce qui permet d’expliquer la moindre compétitivité industrielle ?
J. P. - Plusieurs facteurs. Certains sont inhérents au modèle français et sont la contrepartie logique d’un modèle qui, comme on l’a dit, valorise mieux ses fabrications.Ainsi, les produits différenciés ont des prix de revient plus élevés puisqu’ils sont fabriqués en de plus petites séries et supportent naturellement des coûts marketing, de R&D et de commercialisation plus élevés. En revanche, d’autres facteurs tiennent aux écarts de coûts de transformation et d’emballage, dus à la taille des sites industriels, à leurs taux d’utilisation et à la performance des outils de production et des procédés industriels. Par exemple, pour le lait conditionné, la plus grande usine allemande a une capacité de production d’1 milliard de litres par an, alors que les plus gros sites français ne transforment que 250 millions de litres.
Par ailleurs, il existe en France de grands écarts de performance entre produits d’une part et entre acteurs d’autre part. Pour le lait conditionné à titre indicatif, en fonction de la restructuration de l’outil industriel et la possession ou non d’une marque nationale forte dans le portefeuille produits, l’écart de marge peut atteindre 10 points.

 

PROPOS RECUEILLIS PAR R.LEMOINE

Jérémy Piaia a cordonné l’étude au sein du cabinet de conseil Mc Kinsey. Méthodologie

• La compétitivité des exploitations laitières est définie comme leur capacité à produire de manière pérenne et dans de bonnes conditions environnementales un lait de qualité, au coût le plus bas possible.

• Les conclusions de l’étude sur l’aval de la filière ne sont pas le fruit d’une analyse statistique des comptes de résultats des différentes entreprises, de par la nature confidentielle de ces informations. L’analyse de la rentabilité des différents produits laitiers français a été réalisée à partir d’estimations d’experts français et étrangers, recoupés par des entretiens avec des acteurs de la filière.

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