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Rendez-vous en terres cultivées : « je veux permettre aux promeneurs de mieux comprendre les agriculteurs »

Bernard Deman, ingénieur agronome en retraite et féru de randonnées, est l’auteur de l’ouvrage Rendez-vous en terres cultivées. Une balade très instructive au cœur de nos campagnes qui pourrait aider à réconcilier le grand public avec le métier d’agriculteur.

Bernard Deman, auteur de Rendez-vous en terres cultivées
Bernard Deman, auteur de Rendez-vous en terres cultivées
© Editions Delachaux et Niestlé

Qu’est-ce qui pousse dans ces champs ? Comment se déroule la vie des troupeaux ? Quel est cet oiseau qui chante dans la haie ? Que fait cet agriculteur sur son tracteur ? Voilà des questions que se posent souvent les randonneurs et promeneurs quand ils parcourent la campagne. En France, plus d’un million de kilomètres de chemins ruraux et de voies communales, ainsi qu’environ 180 000 kilomètres de sentiers balisés traversent 20 millions d’hectares de terres cultivées. Autant de lieux où agriculteurs et promeneurs se côtoient sans toujours se comprendre. Ingénieur agronome, ayant dirigé plusieurs organisations professionnelles agricoles (en Champagne-Ardenne et dans le Nord-Pas-de-Calais), Bernard Deman est aussi administrateur chargé des questions environnementales au sein de la Fédération française de randonnée pédestre. Avec l’ouvrage Rendez-vous en terres cultivées, très bien illustré par 800 de ses photographies, il débroussaille le monde agricole bien trop méconnu du grand public à travers une visite guidée de nos campagnes. Les agriculteurs pourraient aussi trouver matière à s’informer dans le livre.

 

Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de cet ouvrage très didactique ?

Je fais partie d’un club de randonnée, et je me suis rendu compte que les randonneurs ne connaissaient rien, ni à la nature dans les campagnes ni au métier d’agriculteur. Je trouvais ça dommage. C’est source d’incompréhension entre le monde agricole et les utilisateurs de l’espace rural. Je me suis décidé à apporter une vision pédagogique pour le grand public différente des messages faits par des professionnels agricoles pour des professionnels agricoles.
 

A qui s’adresse votre livre ?

Il s’adresse à tous ceux qui se promènent dans la campagne et puis il pourrait aussi s’adresser aux agriculteurs, comme je l’exprime dans la conclusion. Le monde agricole a besoin aussi de connaître ce que le grand public attend, ce qu’il apprécie dans la campagne. L’agriculteur peut aussi trouver matière à s’informer dans le livre.

 

Comment aimeriez-vous qu’il soit utilisé ?

Ce n’est pas un livre qui se lit comme un roman. L’idée c’est d’informer le grand public dans les grandes lignes sur la campagne à partir de questions qu’il se pose : Qui possède les terres ? D’où viennent les chemins de randonnées ? Comment sont-ils gérés ?

J’ai voulu évoquer tous les éléments de la ruralité sur lesquels les promeneurs peuvent s’interroger : bâtiments, haies, chemins, parcelles, faune, flore… Les gens ne savent par exemple par faire la différence entre une foulque et une poule d’eau, des oiseaux que l’on voit pourtant très souvent dans la campagne.

Pourquoi les betteraves ne fleurissent jamais ?

Je me suis aussi rendu compte que beaucoup avaient des questions sur les cultures : Pourquoi ça change d’une année sur l’autre ? Pourquoi les betteraves ne fleurissent jamais ? J’ai par exemple fait un chapitre sur l’épiaison, un phénomène un peu mystérieux. J’explique aussi la notion d’assolement.

J’aimerais qu’après une randonnée, les promeneurs cherchent la réponse aux questions qu’ils se sont posées dans le livre.

Quel est le message principal que vous voulez faire passer ?

J’ai eu la possibilité d’entendre les randonneurs et les agriculteurs, et je trouve toujours dommage quand deux populations ne puissent pas s’entendre alors que les solutions se trouvent dans le faire-ensemble. L’agriculteur peut se refermer en disant « ils sont dans mon outil de production », « ils viennent me casser les pieds ! ».

Beaucoup d’agriculteurs aiment que l’on s’intéresse à leur métier

Mais beaucoup d’agriculteurs aiment qu’on s’intéresse à leur métier. Dernièrement je me suis interrogé sur un champ de moutarde, et j’ai interrogé l’agriculteur. « Je suis très content d’avoir discuté avec vous, d’habitude quand les promeneurs viennent me voir c’est pour m’engueuler sur les pesticides ! », m’a-t-il confié.

J’espère que mon livre pourra donner envie aux agriculteurs d’aller vers les promeneurs et aux promeneurs d’aller vers les agriculteurs.

Vous qui avez été dirigeant d’organismes agricoles et êtes administrateur au sein de la fédération française de randonnée pédestre, pensez-vous pouvoir contribuer à une meilleure compréhension entre les agriculteurs et les usagers de la nature ? Comment ?

A partir du moment où l’on se connait bien, on se comprend mieux. Sur le monde du vivant, forcément complexe, on entend trop souvent des gens avec des positions très tranchées. Or on ne peut pas avoir des opinions tranchées car l’agriculture est diverse.

Sur le monde du vivant on entend trop souvent des gens avec des positions très tranchées

Les bassines, la consommation d’eau, les phytos sont des sujets clivants. Si on les connaissait mieux on pourrait mieux les comprendre, éviter des discours provocateurs. L’agriculteur de son côté ne peut pas se satisfaire de dire « je suis chez moi, je fais ce que je veux ». Nous sommes sur les terres de France où l’eau est un bien commun, l’agriculteur doit se comporter en bon gestionnaire du patrimoine écologique.

Qu’est-ce qui est le plus mal compris, selon vous aujourd’hui par le grand public ?

Il faut que le monde non agricole arrive à comprendre la spécificité de l’agriculture, dont la production est aléatoire, dépend de la nature, et n’est pas stockable. Quand on exerce ce métier, on a de l’insécurité. Il est donc normal de chercher à se sécuriser. Mais il faut aussi que la production ne se fasse pas au détriment de la nature, de l’eau, du consommateur. La solution de simplicité serait de mettre des produits et de ne pas se poser de questions. Pour revenir à la question, le sujet le plus clivant est sûrement celui des phytosanitaires ou plus généralement de toutes les pratiques « écocides » ainsi que la question de l’eau.

C’est vrai que la culture du maïs est fortement consommatrice en eau

Dans mon ouvrage je donne de l’information sans rentrer dans les débats. Mon but est de donner une information, dont certaines ne font pas forcément plaisir au monde agricole. C’est vrai que la culture du maïs est fortement consommatrice en eau, par exemple, on ne peut pas dire qu’il n’y a pas de problème par rapport à ça.
 

 

Un chapitre sur les travaux de l’agriculture, « une énigme pour le promeneur », avec notamment le calendrier des travaux agricoles semble d’utilité publique !

Je suis aujourd’hui en retraite, mais dans ma carrière j’ai eu à diriger un centre de gestion dans l’Aube et je me suis rendu compte que les comptables ne connaissaient pas le calendrier des travaux agricoles. J’avais alors bricolé un calendrier qu’ils gardaient tous sur leur bureau. Je me suis dit qu’il fallait que je fasse la même chose pour le grand public.
 

Vous dédramatisez l’acte de protéger les cultures en comparant notamment avec les quantités mises par les jardiniers, des arguments qui devraient être plus relayés selon vous ?

C’est essentiel pour se comprendre. Quand vous avez un potager et que vous subissez une attaque de pucerons ou de mildiou, vous comprenez mieux la réaction des agriculteurs, vous avez d’ailleurs souvent la main plus lourde. Ce qui ne veut pas dire que l’agriculteur doit se sentir exonéré de mieux faire. J’ai été personnellement un peu choqué lors de la sortie du premier plan Ecophyto que la profession ait fait rajouter l’expression « si possible » à l’objectif de réduction de moitié des pesticides

Quand vous avez un potager et que vous subissez une attaque de pucerons ou de mildiou, vous comprenez mieux la réaction des agriculteurs

La profession doit aussi se fixer des objectifs et s’y tenir. De même pour les néonicotinoïdes, comment se satisfaire d’une rallonge de deux ans (finalement raccourcie) ? Mais attention ma critique n’est pas vis-à-vis de l’agriculteur mais des moyens qui lui sont donnés. Il faut mettre plus de moyens sur la recherche et le développement d’alternatives.

A la fin de l’ouvrage vous donnez une belle définition de l’agriculteur et soulignez son rôle multifonctionnel, un rôle pas assez reconnu, selon vous ?

Ce n’est effectivement pas assez connu. S’il y a de plus en plus de personnes qui s’intéressent aux visites à la ferme, cela reste une minorité d’agriculteurs et de publics concernés. Quand vous êtes dans le métier vous avez l’impression que tout ça est connu, mais pas du tout ! Il y a aussi beaucoup de méconnaissances sur le bio.
 

Vous dites que certains services rendus à la société doivent être rémunérés, il s’agit d’une proposition ressortie de la consultation pour la prochaine LOA, en quoi est-ce important selon vous ?

Cela permettrait à l’agriculteur de se sentir missionné pour faire ça. On a trop dit à l’agriculteur qu’il doit se battre pour nourrir le monde. C’est la conviction qu’ont les agriculteurs aux Etats-Unis notamment. Certes, il faut nourrir le monde mais à quel prix ? Il faut se poser la question. Cela ne peut pas se faire au détriment de la terre nourricière, des autres intérêts liés à l’utilisation du sol, de ceux qui profitent de la campagne, au détriment de l’eau, des poissons, de la richesse de l’avifaune qui a quand même beaucoup souffert du développement des pesticides, on ne peut pas le nier.

On peut avoir des grosses structures qui se préoccupent de la biodiversité et de l’environnement, ce n’est pas incompatible.

En France on fait aujourd’hui plus attention à l’avifaune mais il ne faut pas oublier qu’elle ne s’arrête pas aux frontières. Les pays de l’Europe de l’Est qui étaient des zones préservées ont beaucoup développé les phytos. Si on donnait des moyens pour que l’agriculture se préoccupe de gérer la faune, la biodiversité, peut-être que certaines grosses exploitations s’intéresseraient à la chose, l’impact serait ainsi plus important. On peut avoir des grosses structures qui se préoccupent de la biodiversité et de l’environnement, ce n’est pas incompatible.
 

Les mesures de la nouvelle PAC ne sont pas suffisantes selon vous ?

Non, il faudrait d’autres moyens.

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