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Alimentation : pourquoi produire son énergie est un enjeu stratégique ?

L’amplification de la crise énergétique et du changement climatique démontre l’urgence à produire plus d’énergies renouvelables. Mais comment accélérer sur cette voie ?

Le retour au temps d’une énergie abondante et peu chère paraît désormais impossible. Le redémarrage de l’économie mondiale post-Covid, puis la guerre en Ukraine ont entraîné les matières premières dans l’hyper-volatilité des prix. « Les entreprises regardaient peu ce poste jusqu’à présent, c’est désormais central pour elles », expliquait fin mars Roger Averbuch, expert-conseil en stratégie des ETI à KPMG, lors d’une conférence en ligne organisée par Valorial début mars.

Dans ce contexte, par quel biais agir ? Comment réduire une facture énergétique passée de 2,1 % du chiffre d’affaires en 2021 à 5,14 % dans 200 entreprises agroalimentaires adhérentes de l’Association bretonne des entreprises alimentaires (ABEA), selon un sondage réalisé fin novembre 2022 ? Il convient d’abord de maîtriser sa facture par « des actions à court, moyen et long terme, a poursuivi Roger Averbuch. Ce ne sont pas des choses forcément rapides. Mais elles peuvent permettre au bout du compte de réduire sa facture de 20 à 40 %. »

Identifier ses consommations

Pour y parvenir, il est indispensable pour commencer d’identifier ses consommations « par zone avec un suivi précis ». Il peut également être judicieux de comparer les prix des différents fournisseurs. Enfin, il peut être nécessaire de savoir répercuter les hausses de tarifs énergétiques auprès de ses clients. Ce qui n’est évidemment pas toujours possible. La production d’énergie décarbonée sur site semble être une piste d’avenir.

Roger Averbuch rappelle que la stratégie française pour l’énergie et le climat (SFEC), feuille de route du gouvernement pour viser la neutralité carbone d’ici à 2050, table sur la multiplication par 30 de la production de biogaz issu de la méthanisation, par 7 de la production électrique en solaire et par 2,5 à 4 de l’éolien terrestre. Sans conteste les industries agroalimentaires se penchent sur la production d’électricité. Certaines d’entre elles choisissent la méthanisation, mais c’est un métier spécifique. D’autres, la production d’énergie photovoltaïque.

En Bretagne, « beaucoup d’acteurs lancent des études, mais peu sont en phase de concrétisation de leur projet », explique Clothilde d’Argentré, chargée de l’environnement à l’ABEA. Pour deux raisons principales : l’une, pour la difficulté à placer les panneaux solaires sur des toits insuffisamment solides, même sur des bâtiments conçus récemment ; l’autre, pour le plafond énergétique des centrales solaires qui ne couvrent que 15 à 20 % des besoins d’un industriel agroalimentaire, ses machines en fonctionnement la nuit devant s’alimenter sur le réseau.

Penser au photovoltaïque

À Concarneau (Finistère), la Brasserie de Bretagne (groupe Fabulous French Brasseurs) étudie l’opportunité d’installer des panneaux photovoltaïques pour produire une partie de son énergie électrique, alors qu’approche le renouvellement de son contrat. « Nous nous attendons à voir ce prix multiplié au moins par 2 au 1er janvier 2024 », indique le responsable industriel, Alain Le Goulven. Cette société de quarante-quatre collaborateurs, spécialisée dans la production de bières (110 000 hl/an) avec des marques fortes (Britt, Sant Erwann, Dremmwel, Ar-Men), consomme 1 400 mWh par an sur son site de 8 500 m2 – 35 % pour la production de froid, 30 % dans le conditionnement, etc.

La société a écarté d’emblée la méthanisation par manque de place et parce que « c’est un métier à part entière », note-t-il, et l’éolien pour ne pas gêner les riverains. Les installateurs photovoltaïques n’ont pas choisi non plus la pose de panneaux en toiture. Le bâtiment ne date que de trois ans, mais les toits n’ont pas été étudiés pour les porter. Il ne reste donc que la pose d’une ombrière au-dessus du parking du site.

« Une zone limitée à 800 mètres carrés », poursuit Alain Le Goulven. Avec ce type d’installation, l’électricité produite ne couvrira « que 15 % de nos besoins en électricité, 25 % en période de grand ensoleillement », poursuit le responsable industriel. L’investissement chiffré autour de 350 000 euros devrait s’amortir « en quinze ans au prix actuel de l’électricité, mais à moins de dix au tarif futur ». Reste au conseil d’administration de l’entreprise de prendre la décision prochainement compte tenu de la conjoncture économique.

L’objectif ambitieux de la neutralité carbone

La stratégie française pour l’énergie et le climat (SFEC) constitue la feuille de route de la France pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. L’enjeu pour la France est d’abaisser ses émissions actuelles – 410 millions de tonnes équivalent CO2 (MtCO2) en 2022 – à 80 MtCO2 en 2050. Ce « reliquat » pouvant être absorbé par des puits de carbone, naturels ou artificiels. Ces émissions proviennent aujourd’hui des transports (30 %), de l’agriculture-sylviculture (19 %), de l’industrie (19 %), du bâtiment (18 %), etc. Mais pour l’instant, la France est « en retard », expliquait en substance Emmanuel Macron le 28 janvier 2023 dans une vidéo postée sur le site de l’Élysée, deux jours après avoir réuni un conseil de planification écologique. Selon le président de la République, la baisse a été de 25 MtCO2 entre 2019 et 2022 alors qu’il faudrait les réduire de 140 MtCO2 d’ici à 2030. La France doit donc doubler son taux d’effort par rapport aux cinq dernières années. Tous les secteurs émetteurs vont être mis à contribution. Il est prévu que la première loi de programmation quinquennale sur l’énergie et le climat (LPEC) soit adoptée avant la fin du premier semestre 2023. Suivront de nouvelles éditions de la stratégie nationale bas carbone (SNBC, la troisième), le plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC, le troisième aussi) et la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE, 2024-2033).

3 questions à

« Produire sa propre énergie aujourd’hui, c’est faire preuve de résilience »

Comment se définit un projet photovoltaïque ?

Bastien Bonneau - Nous étudions en premier lieu les surfaces disponibles en privilégiant les toitures. Les contraintes techniques et réglementaires exigent des charpentes adaptées pour supporter un poids supplémentaire de 15 kg au mètre carré. Aujourd’hui, 99 % des bâtiments existants ne sont pas compatibles avec le solaire. Il faut donc renforcer la charpente, mais uniquement sur des toitures à la durée de vie proche de celle des panneaux photovoltaïques (30 ans). À défaut, la centrale solaire devra être installée en ombrière, au-dessus d’un parking ou au sol. Après calcul des consommations annuelles du site, le projet est dimensionné pour être le plus rentable. Après accord d’EDF et d’Enedis, la construction peut démarrer. Douze à seize mois sont nécessaires entre le dépôt du dossier et la mise en service.

Quel est le niveau d’investissement d’un projet photovoltaïque ?

B. B. - Difficile à dire, car les prix évoluent chaque année ; le prix des panneaux a été divisé par six en dix ans. On peut cependant partir sur un coût de 100 000 euros pour une centrale en toiture de 100 kWc (kilowatt-crête, NDLR) qui occupera environ 1 000 mètres carrés. Une telle installation produit en Bretagne 100 000 kWh dans l’année. Si le producteur revend la totalité de son électricité sur le réseau – 12 centimes du kWh, tarif garanti pendant 20 ans –, il peut prétendre à 12 000 euros de chiffre d’affaires par an. Si, en revanche, il autoconsomme la moitié de l’électricité solaire produite – le kWh vaut à l’achat 25 centimes actuellement –, il économisera 12 500 euros et récupérera la recette de la vente de l’autre moitié de la production à 12 centimes (6 000 euros). Son gain net sera donc de 18 000 euros. Dans ce cas, le retour sur investissement est d’un peu plus de cinq ans.

Mais il est rare qu’en agroalimentaire, les industriels autoconsomment plus de 20 % de l’électricité solaire.

B. B. - Effectivement, si l’industriel autoconsomme 20 % de l’électricité de sa centrale solaire, il économisera 5 000 euros et récupérera le produit du surplus revendu sur le réseau (9 500 euros). Avec un gain net annuel de 14 500 euros, le retour sur investissement sera de sept ans. De mon point de vue, même à ce niveau d’autoconsommation, l’investissement est rentable. En outre, les panneaux sont robustes, ne contiennent pas de terres rares et délivrent encore 85 % de leur puissance nominale au bout de 25 ans. Enfin, il n’y a pas tant de différences d’ensoleillement entre l’Ouest (1 000 heures par an) et le Sud (1 200 heures). IEL accompagne de plus en plus d’industriels agroalimentaires qui ont compris que produire sa propre énergie aujourd’hui, c’est faire preuve de résilience.

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