Hydrologie régénérative : quelle efficacité dans les vignobles ?
Éprouvés par les pluies intenses du début d’année, les dispositifs d’hydrologie régénérative ont tenu leurs promesses. Reste l’épreuve de la sécheresse. Une question encore à l’étude, faute de recul scientifique.
Éprouvés par les pluies intenses du début d’année, les dispositifs d’hydrologie régénérative ont tenu leurs promesses. Reste l’épreuve de la sécheresse. Une question encore à l’étude, faute de recul scientifique.
Après des records de pluie, comme 737 mm à Durban-Corbières dans l’Aude entre janvier et février 2026, va-t-on vers une sécheresse estivale comme en 2022 ? Comment retenir cette eau qui déborde, puis qui fait défaut ? La question est d’autant plus cruciale que la situation risque de s’aggraver : dans une France à + 4 °C, les simulations prévoient des précipitations en hausse de 15 % en hiver et en baisse de 20 % en été, indique Météo France. Avec des étés de plus en plus chauds.
Concept encore récent, l’hydrologie régénérative apparaît comme une réponse possible face à ces évènements climatiques extrêmes. Une manière pour les vignerons de reprendre la main, ou tout au moins de limiter ces aléas. Sous les fortes pluies de ce début d’année, les aménagements dans les domaines viticoles pionniers ont fait la preuve de leur efficacité. Qu’en sera-t-il à moyen terme contre la sécheresse ? Difficile de répondre, faute de données suffisamment anciennes et à l’échelle d’un bassin-versant complet.
Mais peut-être que la question est mal posée. « L’hydrologie régénérative n’est pas une solution miracle qui va régler tous les problèmes, prévient Simon Ricard consultant chez Permalab et fondateur de l’association 'Pour une hydrologie régénérative'. C’est une approche systémique, un ensemble d’actions complémentaires fondées sur l’eau, les sols et les arbres, pour tendre vers des écosystèmes plus résilients. » Ainsi, certains effets vont être visibles immédiatement. D’autres vont nécessiter plusieurs années pour se matérialiser.
En France, de plus en plus de parcelles viticoles sont aménagées selon les principes de l’hydrologie régénérative. La plupart de manière relativement récente. Les précipitations très intenses entre janvier et février ont constitué une sorte de crash test.
« L’eau est ralentie et filtrée avant d’arriver au Layon »
« Les noues se sont remplies, elles ont bien fait leur job et nous voyons bien la différence avec les abords où il n’y a pas d’aménagements », compare Véronique Gourdon, du Domaine des Quarres, à Belleville-en-Layon, en Maine-et-Loire. Elle cultive notamment une parcelle de 13 hectares aménagée en hydrologie régénérative. Dans ce secteur, il est tombé 147 mm entre janvier et février, rendant la circulation impossible dans les rangs avec un véhicule. Malgré tout, il n’y a pas eu de ravinement. « L’eau est ralentie et « filtrée » avant d’arriver au Layon. Pour nous c’est tout bénéfice ! », poursuit-elle.
Quel sera l’impact de cette eau pour cet été ? « Nous n’avons pas de recul sur la question, admet Véronique Gourdon, mais en 2022, au plus fort de la vague de chaleur, nous avons bien vu que l’eau restait dans la parcelle. Avec toute la végétation, il y avait beaucoup d’évapotranspiration, c’était magique ! »
Au Château Galoupet, les 150 hectares d’un seul tenant, dont 69 hectares en vigne, s’étagent sur un dénivelé de 200 m entre le massif des Maures et la mer Méditerranée. « Lorsqu’il pleut, l’eau traverse les Maures et emporte le sol des vignes », résume Pauline Audema, responsable vignoble. L'équipe de la propriété rachetée en 2019 par Moët-Hennessy a d’abord implanté des couverts végétaux dans les vignes. Semés tous les rangs après les vendanges et détruits fin mars pour créer un mulch, les couverts produisent jusqu’à 4 tonnes de matière sèche par hectare. La technique a apporté une amélioration, mais n’était pas suffisante.
Aussi, des aménagements hydrauliques ont été réalisés en amont, sur une zone test de 14 hectares, où la forêt avait été détruite par un incendie en 2017. Au total, « nous avons créé 2,5 km de baissières selon les courbes de niveau pour freiner l’eau et 13 mares temporaires, l’équivalent de 2 000 m3 de stockage », comptabilise Ludovic Stievet, responsable environnement.
En complément, au fur et à mesure du programme d’arrachage et de replantation des vignes, les parcelles de 3 à 4 hectares sont redivisées en plus petits tenants de 1 à 1,5 hectare, en ajoutant des haies et de l’agroforesterie. Une division « qui fait sens » par rapport au terroir et aux vinifications parcellaires. 3,4 km de haies ont été plantés. La prochaine étape va consister à augmenter les taux de matière organique des sols avec des apports de compost de biodéchets.
Inutile de remonter la terre
Le résultat est déjà palpable sur l’excès d’eau. « Nous avons reçu 800 mm entre septembre et mars, soit une pluviométrie exceptionnelle pour la région et les ouvrages hydrauliques ont fait le job ! Nous n’avons pas eu d’impact sur le vignoble jusqu’en février », se réjouit Pauline Audema qui a tout de même noté des stagnations dans les fonds de parcelles en bas de pente en mars, lorsque les sols ont atteint la saturation. Gros bénéfice : inutile désormais de remonter la terre et de refaire les tournières après les pluies.
L’impact positif sur la biodiversité est aussi très net. « Dès qu’une mare demeure en eau plus de deux semaines, une chaîne trophique se met en place et les larves de moustiques n’arrivent même pas à l’âge adulte. L’eau amène une réserve de prédateurs et d’auxiliaires », insiste Ludovic Stievet.
L’impact sur la sécheresse, quant à lui, est beaucoup plus difficile à quantifier. Des mares peuvent rester en eau jusqu’en juillet. L’irrigation des vignes a été moins nécessaire en 2025 qu’en 2023. Mais ces écarts sont liés à la pluviométrie de l’année. Une longue période d’observation va être nécessaire pour s’affranchir de l’effet millésime. « Il est trop tôt, nous n’avons pas assez de recul et de données », résume Pauline Audema, qui n’a toutefois pas constaté d’impact négatif sur la qualité des raisins.
Un suivi expérimental sur quatre parcelles en Occitanie
Pour aller plus loin dans l’évaluation de l’hydrologie régénérative en vigne, un suivi expérimental a débuté dans deux domaines d’Occitanie : le Château de Rey à Canet-en-Roussillon dans les Pyrénées-Orientales et le château de Lastours à Portel-des-Corbières dans l’Aude. Deux parcelles ont été plantées en 2025, deux plus pentues sont en cours d’aménagement en terrasses mécanisables. « Nous quadrillons les parcelles pour estimer l’impact des aménagements sur la croissance des végétaux », décrit Jean-Charles Forge, ingénieur IFV qui participe au projet Hydrolience.
De nombreux paramètres vont être mesurés : les volumes d’eau entrant, restant et sortant du système, l’humidité du sol, la vigueur, le stress hydrique… Les résultats sont attendus pour 2027. D’ores et déjà, les premières observations sont positives : « au Château de Lastours, nous avons reçu 180 mm en décembre, puis jusqu’à 280 mm en 30 heures en janvier, et les installations ont tenu », témoigne Alain Marlard, consultant chez Permavinea. Tout juste quelques terrasses se sont un peu tassées, suite à une erreur sur le chantier. « Cela montre qu’il faut être présent, car la précision est nécessaire », souligne-t-il.
Attention, low tech ne veut pas toujours dire low cost. Les aménagements ont un coût. En Drôme-Ardèche (voir encadré), chaque projet a mobilisé une enveloppe de 31 700 euros en comptant l’ingénierie, le suivi des travaux et leur réalisation. Au Château Galoupet, c’est l’équipe de salariés qui a réalisé les travaux : au lieu de remonter la terre comme auparavant, ils entretiennent désormais les baissières et l’ensemble du dispositif. Cela n’empêche pas l’équipe de rechercher des solutions moins onéreuses, sans mobiliser de pelle mécanique, pour généraliser ces mesures à l’ensemble du domaine.
« L’idéal serait que le territoire entier s’empare de la démarche », se projette Ludovic Stievet. Car la clé de l’efficacité de l’hydrologie régénérative est bien dans cet aspect collectif, à l’échelle d’un bassin-versant. Malheureusement, un financement à 100 % de projets ponctuels comme dans le Nord de la vallée du Rhône ne semble plus possible à l’avenir. La preuve du concept étant en bonne voie, les financeurs souhaitent maintenant un impact plus opérationnel sur l’ensemble d’un bassin-versant.
L’hydrologie régénérative en trois mots
Eau-sol-arbre : tels sont les trois piliers de l’hydrologie régénérative. Appelée ainsi car elle vise à régénérer le cycle de l’eau, les sols et les écosystèmes, elle se concrétise par de petits aménagements hydrauliques qui vont ralentir, répartir et infiltrer l’eau : fossés à redents, mares, plantation selon les courbes de niveau…
La densification des végétaux dans les parcelles, comme l’implantation de couverts végétaux, va améliorer l’infiltration et la capacité de stockage des sols. Et la plantation d’arbres, dans ou autour des parcelles, va créer de l’ombre et participer à la création d’un microclimat.