Élevage laitier bio : « Nous vivons à deux avec 200 000 litres de lait bio », en Mayenne
Mickaël et Élisabeth Lepage, éleveurs en Mayenne, vivent avec à peine 200 000 litres de lait biologique vendus. Grâce à un système économe basé sur l’herbe essentiellement pâturée, du foin séché en grange, et de la vente directe de lait cru.
Mickaël et Élisabeth Lepage, éleveurs en Mayenne, vivent avec à peine 200 000 litres de lait biologique vendus. Grâce à un système économe basé sur l’herbe essentiellement pâturée, du foin séché en grange, et de la vente directe de lait cru.
« Pour résumer notre philosophie, notre métier n’est pas que produire du lait. Ce qui nous guide, c’est de produire un lait bon pour la santé, avec un système favorable à la santé de l’environnement, et de nourrir les gens qui habitent à côté de notre ferme. Donc nous cherchons un système en cohérence avec le potentiel de nos sols, le potentiel climatique et qui fonctionne en cycle autonome sur la région, exposent Mickaël et Élisabeth Lepage, salariée de l’EARL Lepage. C’est pour cela que nous sommes à la fois producteurs et vendeurs de lait en circuit court, que nous ouvrons notre ferme sur l’extérieur et que nous sommes engagés dans la défense de la biodiversité et la protection de l’environnement. »
L’EARL est donc engagée dans le cahier des charges de l’Agriculture biologique, mais aussi Bio cohérence (plus strict sur l’autonomie alimentaire de la ferme), label Fnab (critères biodiversité et sociaux), Lait de foin (zéro aliment fermenté), et elle est référencée Paysans de nature (visites, observations).
Un objectif de temps libre
Peut-on à la fois être très impliqués dans la défense de l’écologie et sortir du revenu ? « Notre expérience prouve que l’on peut vivre correctement sur un système très économe et autonome, avec plus de 20 000 euros de prélèvements privés annuels pour moi et plus de 1 600 euros par mois de salaire pour Élisabeth. Et surtout avec du temps libre, pour notre famille qui compte quatre enfants. Par exemple, nous prenons environ dix jours de vacances par an. Et du temps aussi pour nos engagements dans la vie associative locale et pour Paysans de nature », plante Mickaël Lepage. Les éleveurs ne sont pas tout à fait à temps plein sur la ferme. Élisabeth est à 80 % annualisé et Mickaël est sur une base de 60 heures par semaine, avec entre 5 et 10 heures pour les associations, et 1 heure de lecture par jour.
Fiche élevage
L’EARL Lepage en 2024-2025
2 UTH
46 vaches laitières normandes à 4200 l/VL/an, et leur suite, soit 61 UGB en tout
85 ha de SAU dont 4,5 de blé, 20 de fauche, 60 de prairies essentiellement pâturées
0,7 UGB/ha de chargement apparent, 0,85 de chargement réel en intégrant le foin vendu
20 km de haies
0,42 kg eqCO2/l lait d’empreinte carbone nette
60 % de la surface de la ferme est en zone de captage
38 000 litres de lait cru vendus en circuits courts
L’objectif de l’éleveur est que l’exploitation soit robuste et dure dans le temps. « Ma stratégie est de toujours garder de la souplesse pour l’alimentation des animaux pour être en mesure de parer aux aléas climatiques qui affectent de plus en plus la ferme. Et de réduire au maximum les charges pour assurer une souplesse financière. »
L’herbe pâturée pèse de plus de 65 % de la ration annuelle
Le premier levier repose sur la valorisation de l’herbe, majoritairement pâturée. « Le coût de revient du foin séché en grange est supérieur à 100 euros la tonne de matière sèche, en comptant les charges opérationnelles et de structure. Tandis que celui du pâturage est de 25 euros la tonne de matière sèche, chiffre Mickaël Lepage. Donc nous avons tout intérêt à ce que le maximum des besoins des vaches soit couvert par le pâturage. »
Le pâturage des vaches et des génisses (61 UGB) dure environ 300 jours par an, avec un arrêt du pâturage quand l’hiver est très humide et quand l’été est très chaud et sec. « À mon installation (année 2000-2001), j’ai mené une grosse réflexion de conception et réalisation des paddocks, des accès et du réseau d’eau pour desservir l’ensemble des paddocks pour une amplitude annuelle maximale (+ 300 j/an) », ajoute l’éleveur. Le troupeau dispose de 50 hectares accessibles. Et 15 hectares de l’autre côté d’une route sont pâturés par les génisses à la reproduction et fauchés.
Pour faire pâturer au bon stade et bien gérer l’herbe, les 33 hectares des laitières sont divisés en 22 paddocks conduits au fil avant : à chaque traite, le fil est avancé pour offrir un nouveau plat d’herbe fraîche. Le temps de retour moyen oscille autour de six semaines sur un même paddock, soit environ sept passages par an. « Les prairies pâturées sont rarement débrayées pour y faire une coupe. Si je me laisse déborder par la pousse, cela fait du stock sur pied. »
En moyenne sur une année, la part d’herbe pâturée dans la ration annuelle représente plus de 65 %. « Selon les années, entre 30 et 60 % de l’herbe est consommée en pâturage plat unique, sans complémentation de foin », précise Mickaël Lepage.
Du foin séché en grange pour des stocks de qualité
Les prairies produisent « en moyenne 7 tonnes de matière sèche par hectare et par an, et jusqu’à plus de 10 tonnes de matière sèche par hectare les années humides ». Environ 30 % sont valorisées en foin séché en grange. « Je réalise une à quatre coupes par an, selon les parcelles et les années climatiques », indique Mickaël Lepage.
L’EARL a besoin de stocks d’herbe de qualité, pour les périodes estivales où les prairies sont desséchées et les périodes hivernales où la prairie n’est pas portante, avec une trop faible pousse d’herbe. « Le séchage en grange (2011) nous permet de réaliser une herbe stockée de qualité pour obtenir un profil en acides gras poly-insaturés bénéfique pour la santé humaine, en évitant toute fermentation. »
Il n’y a ni filet, ni plastique. « La distribution se fait rapidement et facilement avec la griffe. » L’EARL vise au moins trois mois de report de stocks, et certaines bonnes années il y a des stocks à vendre. « Il faut une bonne marge de sécurité dans notre système très autonome », conclut Mickaël Lepage.
Des prairies multiespèces longue durée
Pour réduire les charges de semences et de mécanisation, Mickaël Lepage fait vieillir ses prairies. 30 % sont des pairies permanentes et le reste sont des prairies temporaires que l’éleveur fait durer plus de cinq ans, car « elles sont alors à leur optimum ». Pour des prairies robustes, il a semé des prairies multiespèces (ray-grass anglais, trèfle blanc, luzerne, lotier, fétuque élevée, dactyle) et multivariétés. « Je les resème au bout de dix ans voire plus. »
Peu de travaux du sol
« Sur les terres de limon de la ferme, les prairies sont fertilisées majoritairement par les déjections des animaux au pâturage. En complément, essentiellement sur les prairies de fauches, s’ajoutent 300 tonnes de fumiers compostés et 500 m3 de lisier en alternance tous les deux ans. »
Les seuls travaux sur prairie sont : pour l'implantation des prairies, pour les désherber à la herse étrille, pour épandre.
La race normande pour ses taux et sa viande
« Quand je me suis installé en 2000 sur la ferme familiale, c’était à la condition que le système soit revu, raconte Mickaël Lepage. Mes parents avaient un système intensif avec des Holstein à 10 000 litres et une alimentation à base de maïs-soja, deux ateliers hors sol volailles et veaux de boucherie et des cultures de vente. J’ai choisi la race normande car j’ai constaté en me comparant à mes confrères en groupe lait, que la normande valorisait bien le pâturage et s’en sortait mieux en taux et en viande. Et les veaux sont mieux valorisés comparé à des races typées laitières comme la Holstein ou la brune que j’ai testée. »
Très peu de complémentation
Pour réduire les coûts de production, l’EARL ne produit ni n’achète de maïs fourrage. Très peu de complémentation est distribuée : moins de 250 kilos par vache et par an, soit moins de 60 grammes par litre de lait en 2024 et 2025. « Sur la campagne 2024-2025, une petite surface en blé a été autoconsommée en paille pour la litière et en grains (12 t) pour le concentré énergétique des vaches et des génisses mises à la reproduction, et 1 tonne achetée à un voisin bio. À partir de 2025-2026, nous passons en tout herbe, pour sécuriser les quantités d’herbe face au changement climatique. Avec des épisodes météo de plus en plus extrêmes, il devient de plus en plus difficile de garantir l’autonomie alimentaire avec les mêmes surfaces. »
Sans ce blé, « nous devons à présent acheter la paille et les graines de triticale ou de maïs à notre voisin agriculteur bio. Du coup, je teste de réduire encore le concentré énergétique, sous les 200 kilos par vache et les 50 grammes par litre de lait. Je vais le réserver aux périodes de faible pousse de l’herbe et aux animaux à l’IA pour améliorer la réussite à l’insémination. »
Moins de 20 % de taux de renouvellement
Il n’y a pas que les prairies que Mickaël Lepage fait vieillir : il y a aussi les vaches. « La plupart ont déjà fait six à huit vêlages. » Le besoin en renouvellement est ainsi réduit. Avec moins de 20 % de taux de renouvellement, l’EARL réduit les coûts liés aux animaux improductifs. « Je ne garde que dix femelles par an. C’est pour limiter le taux de chargement et donc le besoin en fourrage. »
En revanche, l’âge au premier vêlage est de 34 mois en moyenne. Cela s’explique par le fait que « nous élevons les génisses sans complémentation, uniquement à l’herbe. Et parce que les IA sont groupées en mai pour que les génisses vêlent en février. J’ai opté pour le vêlage groupé de fin d’hiver début de printemps pour produire un maximum de lait à partir d’herbe pâturée ».
Le changement climatique force la baisse du chargement
Le système de l’EARL devra encore évoluer à cause du changement climatique. « Il y a quelques années, le troupeau était de 50 vaches, aujourd’hui nous sommes descendus à 45 et demain, si les aléas climatiques et leur impact sur l’herbe se renforcent, nous atteindrons peut-être 40 vaches. Notre point de vigilance est de ne pas descendre sous 0,70 UGB par hectare de chargement réel (déduction faite des ventes de foin) pour ne pas dégrader la fertilité des sols. En 2024, 40 tonnes de foin ont été vendues soit l’équivalent de 11 hectares, ce qui fait un chargement réel de 0,85 UGB à l'hectare. » Les éleveurs œuvrent pour que leur système soit robuste, « mais malgré nos adaptations, nous restons fragiles face à l’évolution rapide du changement climatique ».
L’autre contrainte de l’exploitation est la proximité avec l’agglomération de Laval, qui grignote des terres. « Aurons-nous toujours 85 hectares demain ? » Sa force est d’être en système bio extensif sur une zone de captage. « Nous intéressons les collectivités pour notre action favorable à la préservation de la qualité de l’eau. »
« Nous voulons un système robuste, vivable et transmissible » : Mickaël et Élisabeth Lepage, éleveurs bio en Mayenne
Tableaux : La rentabilité de l’EARL Lepage
| Résultats économiques du 1er avril 2024 au 31 mars 2025 | |||
| Produits | 187 750 € | Charges | 139 409 € |
| Produits de l’atelier lait | 142 450 € | Charges opérationnelles | 24 272 € |
| dont lait vendu (laiterie et circuits courts) | 122 390 € | dont aliments achetés | 1 399 € |
| ventes animaux et variation de stocks | 20 060 € | semences et plants | 2 200 € |
| Production autoconsommée, photovoltaïque, visites, etc. | 4 204 € | produits véto | 711 € |
| fournitures (bouteilles verre) | 19 962 € | ||
| Produits végétaux (vente et cession paille) | 4 839 € | Charges de structure hors amortissements | 115 137 € |
| Aides PAC et subventions | 36 257 € | dont carburants et lubrifiants | 3 042 € |
| travaux par tiers | 8 872 € | ||
| services extérieurs | 10 429 € | ||
| eau et énergie | 7 616 € | ||
| entretien et réparations | 10 292 € | ||
| personnel et charges sociales des exploitants | 46 837 € | ||
| assurances | 7 747 € | ||
| locations | 15 031 € | ||
| impôts et taxes | 970 € | ||
| fournitures, autres services | 4 311 € | ||
| EBE : 48 341 € | |||
| Approche comptable | Approche trésorerie | ||
| Amortissements | 29 128 € | Annuités | 32 357 € |
| Produits financiers | 47 € | Produits financiers | 47 € |
| Charges financières | 2 137 € | Charges financières | 2 137 € |
| Résultat courant | 17 123 € | Revenu disponible | 13 894 € |
La marge brute du blé était très faible les deux dernières années. Cette culture a été arrêtée.
La production laitière a légèrement baissé à cause de l’impact de la météo sur les pousses et la qualité de l’herbe.
Les charges opérationnelles sont très réduites : peu d’intrants et très peu de travaux par tiers (pressage du foin pour les génisses et les taries). Le plus gros poste sont les contenants (bouteilles et seaux) pour la vente du lait cru. Ceci dit, le coût alimentaire a eu tendance à augmenter ces quatre dernières années, en lien notamment avec la baisse des rendements céréaliers qui a fait grimper le coût de revient des céréales autoconsommées, et de coûts de semences certifiées pour renouveler des prairies.
Les charges de structure sont relativement importantes pour le niveau de Produits. La principale charge de l’exploitation est la main-d’œuvre : le salaire d’Élisabeth Lepage et les cotisations sociales. C’est voulu par l’EARL qui préfère payer de la main-d’œuvre plutôt que des annuités. Puis, les travaux délégués et les services extérieurs tels que les certifications, la comptabilité, etc. Puis, la location de foncier.
Le poste Entretien et réparation reflète la stratégie de l’EARL de faire vieillir son matériel en propre : andaineuse (2011), faneuse (2007), autochargeuse (2011), etc. Une partie du matériel est en Cuma quand c’est possible, pour les épandages et le plateau de foin.
Les panneaux photovoltaïques (2011) installés sur la toiture d’un bâtiment de stockage ont rapporté 1772 euros. « Cette production d’énergie renouvelable compense l’électricité consommée par le séchage en grange, pour aspirer la chaleur sous toiture et la souffler dans les cellules. »
Une assurance prairie a été contractée étant donné l’impact que peuvent avoir les aléas climatiques sur l’herbe. « Les aléas de plus en plus prégnants du climat nous contraignent à prendre davantage de sécurité même assurantielle. »
L’EBE serait proche de 75 000 euros et l’EBE/Produits serait de 40 %, si Élisabeth était associée et non salariée.
Le taux d’endettement n’est que de 19 % car les investissements sont anticipés et répartis dans le temps, et parce qu’une partie des projets sont autofinancés. Les annuités commencent à baisser et reculeront nettement d’ici deux ans.
(1) 25 % « meilleure » marge brute du groupe Cogedis bio. Source : Cogedis. | |||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
Le prix du lait total payé par Lactalis a atteint 508 €/1000 l en moyenne. Avec la vente en circuits courts, le prix moyen du lait atteint 603 €/1000 l.
Une vente directe sans transformation à coûts faibles
Pour Mickaël Lepage, la transformation, c'est un autre métier. Ce qui l'intéresse dans la vente directe, c'est le lien avec le consommateur.
À son installation, Mickaël Lepage a étudié un projet de transformation laitière en yaourts. « Mais finalement, je ne me suis pas lancé dans de la transformation. Nous avons gardé une simple activité de vente de lait cru. Ce qui nous motive surtout, c’est le lien avec le consommateur. La transfo, c’est un autre métier. »
La vente directe s’est structurée avec l’ouverture du Cha’Lait en 2006 : un chalet pour y vendre le lait cru de la ferme, ainsi que des produits bio fermiers des alentours. « Nous organisons un marché de producteurs chaque vendredi après-midi. L’objectif est de rencontrer les clients. » L’EARL y vend environ 15 000 bouteilles par an.
La restauration collective locale, premier débouché
Mickaël et Élisabeth Lepage travaillent aussi avec la restauration collective locale : c’est leur premier débouché, avec des cantines d’écoles, de collèges et de lycées, ainsi que des restaurants d’entreprise. « Nous faisons de la prospection avec du lait gratuit et des fiches recette. Nous proposons des seaux de 5 ou 10 litres, bien plus pratiques que les bouteilles. Pour la restauration collective, notre lait les intéresse pour le goût, le prix (comparé à un lait transformé), la réduction des déchets plastiques. »
Enfin, l’EARL vend son lait cru à des Biocoop, épiceries, crémerie, etc. En tout, la vente directe a valorisé 38 000 litres de lait en 2024-2025, en croissance régulière depuis dix ans. « Nous n’avons pas augmenté notre prix de vente (1 €/l TTC donc 0,95 €/l HT pour l’EARL). Notre marge nette est donc impactée par le renchérissement des coûts, énergétiques notamment. Nous réfléchissons donc à un ajustement. Dans tous les cas, nous expliquons les incidences géopolitiques jusqu’à notre bouteille de lait, auprès des consommateurs locaux. »
« Nous n’avons pas souhaité tenter de travailler avec des supermarchés. Les échos des confrères sont que la GMS (grande et moyenne distribution) finit toujours par faire pression sur leurs prix. Nous voulons rester maîtres de nos prix. Et puis, nous voulons garder un lien fort avec les consommateurs. »
Associée ou salariée ?
Élisabeth Lepage a rejoint la ferme en 2014 en tant que salariée. « C’est un choix qui répond à notre objectif de vie. Ce statut lui permet de travailler 30 heures par semaine, d’avoir des congés payés et d’avoir une protection supérieure à celle des entrepreneurs, notamment pour le congé maternité. Si nous avions fait un choix purement économique, nous aurions constitué un Gaec à deux, qui du fait de la transparence, permet de capter plus d’aides PAC. »