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Des betteraves tolérantes à la jaunisse pointent à l’horizon

Dans les régions touchées, les betteraviers se trouvent démunis face aux attaques de pucerons vecteurs de la jaunisse virale. L’utilisation d’insecticides en végétation s’avère complexe et pas toujours efficace. La solution viendra de la génétique. Des variétés tolérantes ont été déposées à l’inscription.

La jaunisse virale se signale par des ronds dans les parcelles de betteraves. © ITB
La jaunisse virale se signale par des ronds dans les parcelles de betteraves.
© ITB

S’il y a une culture sur laquelle l’interdiction des néonicotinoïdes a fait couler beaucoup d’encre, c’est bien la betterave sucrière. Jusqu’à 2018, 98 % des semences commercialisées étaient pelliculées avec une protection insecticide à base de néonicotinoïde (Imprimo…). Les betteraves étaient alors quasi indemnes de pucerons du feuillage dans leurs premiers stades de développement et surtout de la jaunisse virale transmise par ces pucerons. En l’absence de cette protection, c’est tout un pan de la stratégie de protection contre les bioagresseurs qui a disparu. « Sans les néonicotinoïdes, les betteraviers ne disposent plus de solutions aussi efficaces et aussi respectueuses de l’environnement pour protéger les betteraves de la jaunisse virale », communiquait la CGB en juin 2018 suite à la décision d’interdiction des néonicotinoïdes.

Heureusement, l’année 2019 s’est traduite par une pression modérée des pucerons même si la jaunisse a sévi par endroits. Quel est le véritable poids de cette maladie virale en France ? « En moyenne entre 2010 et 2017, 36 % des sites ont été touchés par la jaunisse. Sur ces sites, 4 % de la surface parcellaire présentait des symptômes graves de maladie », selon l’observatoire Vigibet mis en place par l’ITB avec des partenaires (1) qui suit 30 à 50 parcelles sans traitement insecticide par an.

Les pucerons bien présents dans les régions au climat océanique

« La gravité moyenne pluriannuelle par site est globalement faible sur les zones observées à l’exception d’un arc maritime allant de la Normandie au Nord-Pas-de-Calais où elle peut monter localement jusqu’à 25 % de la surface présentant des symptômes nets », ajoute l’ITB. Dans ces zones, l’utilisation systématique d’un traitement de semence à base de néonicotinoïde pouvait se justifier compte tenu de la régularité des infestations. C’était moins le cas dans les secteurs peu touchés comme les régions de l’Est au climat continental. Mais face à des infestations de pucerons et de virus très difficiles à prédire avant chaque campagne, c’est le traitement d’assurance qui prévalait.

Maintenant, les agriculteurs ne disposent que d’un seul type de solutions pour contrer les infestations : les applications aériennes d’insecticides. « Nous leur avons recommandé deux produits : Teppeki (flonicamide) autorisé depuis décembre 2018 et utilisable une seule fois par an (conseillé avec de l’huile) à partir du stade 6 feuilles de la betterave et Movento (spirotétramate) pour lequel une dérogation de 120 jours avait été obtenue et utilisable pour deux applications par an à partir du stade 2 feuilles », précise Nicolas Maillard, adjoint régional à l’ITB de Normandie, région touchée au premier chef par les pucerons. Les produits sont présentés comme ayant deux semaines de persistance et sélectifs des auxiliaires. Autre insecticide : Karaté K est également homologué sur betteraves contre les pucerons mais l’ITB ne le conseille pas à cause de la résistance de populations aux pyréthrinoïdes et de sa non-sélectivité des auxiliaires.

Un outil d’alerte pucerons pour aider les producteurs

Avoir des insecticides à disposition ne suffit pas à assurer une lutte efficace. Le positionnement des produits est délicat et les bonnes conditions de traitement pas toujours au rendez-vous. « Dans le cadre du réseau BSV, avec d’autres organismes, nous réalisons un suivi des pucerons sur une vingtaine de parcelles par semaine dans notre région, présente Nicolas Maillard. Avec un outil d’alerte pucerons accessible à tous, les agriculteurs peuvent retrouver une cartographie des observations laissant apparaître les parcelles à risques d’infestation élevée. »
Le producteur doit alors aller voir dans son champ le niveau de présence des ravageurs. « Le seuil de risque que nous adoptons est d’un puceron aptère vert sur au moins 10 % des plants, précise Frédéric Boyer, ingénieur en protection des plantes à l’ITB. À partir de ce niveau d’infestation et en tenant compte des conditions à venir, l’agriculteur peut être amené à traiter. » La betterave est vulnérable surtout des stades 2 feuilles à 6 feuilles. La sensibilité diminue jusqu’au stade 12 feuilles.
L’infestation est très variable selon les années et il reste à affiner les indicateurs pour aider à prédire le risque agronomique. « Avec n’importe quelle application (insecticide, produit de biocontrôle en cours de test), il y a la difficulté d’atteindre des insectes qui sont souvent sous les feuilles et, en plus, il suffit de très peu de pucerons pour transmettre le virus, remarque Frédéric Boyer. À l’avenir, la solution numéro 1 sera la résistance variétale contre la jaunisse. »

Trois variétés tolérantes à la jaunisse pour 2021

Des programmes de sélection existaient avant d’être interrompus par l’arrivée des premières techniques simplifiées (TS) à base de néonicotinoïdes en 1992. « À travers le projet de recherche ABCD biocontrôle et variétés, nous testons près de 20 variétés de betteraves sur leur niveau de tolérance à la jaunisse, mentionne l’expert. Trois variétés avec des caractères de tolérance ont été déposées à l’inscription cette année au CTPS, par les semenciers KWS et SESVanderHave. » Elles pourraient être commercialisées pour les semis 2021.
Bruno Dequiedt est directeur général de SESVanderHave en France : « nous avons relancé un programme de sélection il y a quelques années. Dans nos ressources génétiques de base, nous remarquons des différences importantes dans le niveau de multiplication du virus dans la plante quand celle-ci est infectée. Nous avons donc du bon matériel pour sélectionner sur ce critère de tolérance à la jaunisse. Nous avons déposé une variété à l’inscription en France présentant une réponse partielle à cette maladie ».

Le virus s’y multiplie beaucoup moins que dans une variété sensible mais encore faut-il voir le niveau de productivité de la variété, avec et sans virus, pour mesurer l’intérêt de son utilisation par les planteurs. L’expertise est menée actuellement par le Geves et l’ITB. « Nous sommes en train d’intensifier le programme de sélection sur deux axes, ajoute Bruno Dequiedt. La résistance à la multiplication du virus à l’intérieur de la plante est le premier de ces axes pour lequel d’autres variétés de betteraves vont être déposées à l’inscription prochainement. Mais sur ces variétés, il faut s’attendre à un petit déficit de rendement de quelques pourcents par rapport à des variétés non tolérantes en situation saine. L’autre axe porte sur la résistance aux pucerons, à travers des caractères comme une cuticule plus épaisse des feuilles par exemple. On peut obtenir des variétés moins sensibles aux attaques de pucerons mais la sélection de ce type variétal va devoir attendre encore des années. »

Quant aux autres ravageurs de la betterave, notamment souterrains, les TS à base d’imidaclopride et de téfluthrine apportaient des solutions efficaces. Maintenant, il ne reste que des solutions à base de téfluthrine (Force 8…) permettant de lutter contre les taupins, blaniules, atomaires, tipules… mais en aucun cas sur les populations de pucerons vecteurs de virus.

(1) Union française des semenciers, Bayer et Syngenta.

Le puceron vert, principal vecteur de la jaunisse

Il n’y a pas une mais plusieurs jaunisses virales. En France, on rencontre principalement sur betteraves la jaunisse modérée causée par les virus BMYV (Beet Mild Yellowing Virus) et BChV (Beet Chlorosis Virus). La jaunisse grave due au BYV (Beet Yellow Virus) est rare en France. Plusieurs pucerons peuvent transmettre les virus de la jaunisse modérée mais le puceron vert Myzus persicae en est de loin le principal vecteur. « Pour le puceron noir de la fève (Aphis fabae) que l’on rencontre souvent sur betteraves, ses capacités de transmission des deux virus de la jaunisse modérée sont négligeables », selon Frédéric Boyer, de l’ITB. Les pertes de rendement racine dues à la jaunisse modérée peuvent dépasser les 10 % sur l’ensemble d’une parcelle quand celle-ci est fortement touchée.

Une huile n’empêchant pas la transmission de virus

Diverses solutions de biocontrôle commencent à être testées contre les pucerons dans le cadre du projet ABCD. Les résultats ne semblent pas très concluants. L’huile paraffinique est utilisée contre le virus Y transmis par des pucerons sur pomme de terre avec une certaine efficacité. Mais cela ne fonctionne pas sur les virus de la jaunisse modérée sur betterave. Pourquoi ? « Le virus Y se trouve uniquement sur les pièces buccales du puceron qui le transmet. L’huile agit sur ces pièces buccales en réduisant la transmission des particules virales. Mais chez la jaunisse transmise par Myzus persicae, le virus est persistant et stocké dans le corps des insectes. L’huile n’est pas efficace contre ce mode de transmission », explique Frédéric Boyer, ITB.

Avis d’éleveur - Paul Garin, 40 hectares de betteraves à Hacqueville, Eure (1)

« Une trentaine de ronds de jaunisse malgré deux traitements insecticides »

« Quand j’observe les parcelles de betteraves dans mon secteur, je remarque qu’il y a pas mal de champs avec des signes de jaunisse. Pour ma part, j’ai deux parcelles de 20 hectares dont une est bien touchée avec une trentaine de ronds qui doivent concerner 20 % de la parcelle. Or, dans ces ronds, on peut estimer la perte de rendement à 30 %. J’ai pourtant effectué deux traitements insecticides avec les produits Teppeki et Movento en surveillant bien l’évolution des infestations par les pucerons. Notamment, avec le gros coup de chaleur de fin juin, il y a eu une forte pression de pucerons : plus de 20 % des pieds de betteraves présentaient des insectes. Mais, il y a eu un manque d’efficacité des insecticides et je ne me l’explique pas. Peut-être les traitements ont-ils été déclenchés trop tard ? C’est compliqué de bien positionner les interventions. Je remarque qu’avec l’interdiction des TS à base d’imidaclopride, nous sommes amenés à appliquer trois fois plus d’insecticides en végétation. En outre, j’utilise un produit comme Teppeki déjà sur ma production de plants de pomme de terre (90 hectares) et sur mes blés (plus de 100 hectares), avec le risque que cela peut entraîner sur les résistances de pucerons. Avec le retrait du TS Imprimo sur betteraves, je me retrouve à passer davantage de temps à surveiller mes parcelles et à y consacrer plus d’argent dans les interventions insecticides : 60 euros/hectare pour les deux produits utilisés contre environ 40 euros/hectare pour le TS Imprimo. En plus, nous nous sentons moins le droit à l’erreur qu’avant sur la betterave avec des prix en chute libre. Le retrait du TS Imprimo ne contribue pas à diminuer le stress que cette situation génère. Je remarque qu’en outre, il n’y a pas d’harmonisation européenne sur cette interdiction puisque plusieurs pays ont obtenu des dérogations. »

(1) 350 hectares dont 40 de betterave, 90-95 de plants de pomme de terre, 30 de lin textile, 30 de colza, reste en blé et orge.

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