La persistance de la sécheresse en Bretagne rend l’accès à la ressource en eau toujours aussi difficile en ce début d’automne. Dans les quatre départements bretons placés en arrêté sécheresse depuis août, l’industrie agroalimentaire s’adapte tant bien que mal aux restrictions d’eau. Des dirigeants témoignent pour Les Marchés.
Lesarrêtés sécheresse s’appliquent jusqu’au 15 novembre en l’absence de pluies qui feraient remonter le niveau des cours d’eau. Les réductions de consommation d'eau imposées ne sont évidemment pas les mêmes partout. Chaque préfet a la main dans son département en fonction des tensions sur la ressource. Les établissements soumis à la réglementation ICPE (installations classées pour l’environnement) doivent réduire de 25 % leurs consommations d’eau.
« Il s’agit en règle générale d’unités de seconde transformation, indique Clothilde d’Argentré, en charge de l’environnement à l’association bretonne des entreprises alimentaire (ABEA). Les unités de première transformation (abattoirs, laiteries…) bénéficient généralement d’exemptions parce qu’elles sont considérées en flux poussés et travaillant des denrées périssables ». Certaines d’entre elles doivent cependant réduire leurs consommations, parfois de l’ordre de 15 à 20 %. C’est le cas dans l’industrie laitière, signale le délégué régional grand ouest de la FNIL-Ouest, Alain Le Boulanger. Cependant le secteur de la nutrition animale ne peut y déroger bien qu’on puisse considérer qu’il opère en flux poussés.
Un quart d’eau en moins pour les unités de seconde transformation
Les chaleurs extrêmes intervenues en plusieurs vagues depuis la fin du printemps ont provoqué dès juin des fermetures de certaines unités pendant quelques jours, notamment dans le bassin agroalimentaire de Pontivy (Morbihan). À Quimper dans le Finistère, l’usine Candia-Eurosérum (groupe SODIAAL) faisait savoir au Télégramme en août qu’elle tournait au ralenti depuis quelques semaines en raison d’un niveau de la rivière Odet trop bas pour faire tourner correctement ses usines. Pour continuer de fonctionner avec moins d’eau, les usines agroalimentaires ont dû changer leur fusil d’épaule.
«Un certain nombre d’entreprises de seconde transformation sont passées à un rythme de fabrication sur quatre jours ou ont réduit le nombre de leurs intérimaires, poursuit Clothilde d’Argentré. On a observé aussi des reports de fabrication dans le courant de l’été dans l’attente de la levée des arrêtés sécheresse».
On a observé aussi des reports de fabrication dans le courant de l’été dans l’attente de la levée des arrêtés sécheresse
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Dans le secteur laitier par exemple, si « tout le lait collecté a été transformé, des volumes collectés ont pu être détournés d’une usine à l’autre », explique Alain Le Boulanger, délégué régional de la FNIL-Ouest qui représente les industriels privés de Bretagne, Normandie et Pays de la Loire.Des industriels ont également opéré des arbitrages dans leurs fabrications pour éviter un changement de produits sur une même ligne qui nécessite une phase de lavage-rinçage.
Des efforts de réduction d’eau pas récompensés
Cette situation rend fou un industriel des plats cuisinés des Côtes-d’Armor qui requiert l’anonymat. « Ce – 25 %, je l’ai pris comme une mesure punitive, ne décolère pas son dirigeant. Nos efforts en matière de réduction des consommations d’eau réalisés n’ont pas été pris en compte». De fait, l’arrêté sécheresse des Côtes d’Armor se réfère à la consommation de la même période de l’année précédente. Le sentiment est le même chez Bernard Jarnoux Crêpier (28 millions d’euros de chiffre d’affaires, 130 salariés), situé à Lamballe. «Nous avons réduit notre consommation d’eau de 24 % au kilo de crêpes depuis 2022», explique son directeur Arnaud Cousin. Ces deux entreprises ont tant bien que mal adapté leurs process.
Nos efforts en matière de réduction des consommations d’eau réalisés n’ont pas été pris en compte
L’industriel anonyme a réduit sa production de 30 à 35 % et incité partie de ses salariés à ne pas venir travailler, sans procéder pour autant à du chômage partiel. Il disposait heureusement de stocks pour livrer ses clients. Mais il est limité « entre 5 et 45 jours selon les produits. Logiquement, nous avons dû lever le pied sur le commerce ». Ne travaillant que sur commande sans faire de stocks, Bernard Jarnoux Crêpier, a listé tous les points critiques en matière de consommation d’eau. « Nous avons relevé les systèmes d’alerte des groupes froid de 20 à 30 ° pour limiter la consommation d’eau, stoppé la climatisation dans l’usine pour ne laisser que la ventilation ».
Nous avons réduit notre consommation d’eau de 24 % au kilo de crêpes depuis 2022
Les laitiers misent sur la REUSE
Si de nouvelles tensions en eau venaient à apparaître dans le futur, comment l’industrie agroalimentaire pourrait-elle y faire face ? « Il faudra nécessairement passer par de nouveaux investissements, en particulier pour nettoyer aussi efficacement avec moins d’eau », explique Arnaud Cousin.Il estime en effet que les trois quarts des volumes consommés par le site sont consacrés au nettoyage. Il évoque aussi la possibilité de concentrer la production sur quatre jours au lieu de cinq qui permettrait de réduire la consommation hebdomadaire de 20 %. Surtout, il espère que « les pouvoirs publics feront un retour d’expérience détaillé de la phase en cours », dit-il.
La France en retard
Dans le secteur laitier, Alain Le Boulanger évoque tout l’intérêt du décret REUSE adopté en 2024 et dont l’instruction technique est sortie l’an passé. Si tous les industriels laitiers investissaient dans des systèmes de réutilisation des eaux usées traitées issues de leurs process, « la REUSE permettrait d’utiliser 11 millions de mètres cubes » qui ne seraient pas prélevés dans le milieu ou sur le réseau. Actuellement, « la transformation laitière française prélève 70 millions de mètres cubes d’eau pour fonctionner (20 % des prélèvements totaux de l’industrie agroalimentaire). Cette consommation a été abaissée de 20 % entre 2010 et 2020 ». Les laitiers s’y mettent progressivement mais ils ont du retard par rapport à leurs voisins en Europe où cette réglementation est plus ancienne.