Un Académicien dans le plus grand salon européen de l'élevage ? Pas d'erreur de casting du Sommet de l'élevage : spécialiste, entre autres, de la ressource en eau, Erik Orsenna vient s'imprégner des savoirs locaux du monde agricole.
N'attendez pas d'Erik Orsenna une conférence magistrale ni un petit précis de survie agricole à l'heure de grands bouleversements climatiques et en particulier des cycles de l'eau. « Je viens pour apprendre, écouter, transmettre », affiche celui qui, il y a 15 ans, publiait déjà « La Terre a soif » avant de cosigner en 2024 avec Julien Lenormandie, ancien ministre de l'Agriculture bien connu des éleveurs, « Nourrir sans dévaster ». Et l'académicien d'ajouter humblement : « Je connais des choses dans l'agriculture, dans l'élevage aussi, mais l'élevage de cochons, parce que j'ai fait un livre là-dessus. Mais sur l'élevage ovin, bovin et herbager, je ne connais rien. » Suffisamment en tout cas sur les enjeux majeurs et paradoxes qui traversent l'agriculture française dans sa diversité. Extraits.
Avant même la terre (le foncier), l'eau est devenue le facteur limitant de l'activité agricole, y compris sous nos latitudes qu'on a crues à tort préservées. Avec, au-delà, une concurrence croissante entre usages : agriculture, consommation humaine, tourisme... Faut-il redouter une guerre de l'eau ?
Erik Orsenna : «Quand j'ai commencé à travailler sur l'eau il y a plus de 20 ans, on m'a dit qu'il n'y aurait jamais de guerre de l'eau, notamment en France : parce que comme nous sommes un pays tempéré, nous aurions toujours de l'eau. Ce n'est pas vrai et on voit que c'est de plus en plus tendu. Au niveau international, on m'a demandé d'enseigner à l'École de guerre ces questions, ce que je fais. Donc je raconte la question du Tibet, je raconte la question du Nil, etc.
Maintenant chez nous, évidemment la question se pose. Et la question clé est de choisir la bonne échelle. Ce n'est pas de Paris qu'on doit régler ça. La question de l'eau, elle est locale. Donc, qu'est-ce qu'on choisit comme bonne échelle ? Est-ce que c'est la région ? Est-ce que c'est le bassin versant ? Est-ce que c'est plus petit ? Est-ce que c'est le département, etc. ? Pour l'instant, je n'ai pas de réponse, parce que ce qui se passe en Vendée n'est pas ce qui se passe dans les Deux-Sèvres. Il n'y a pas de réponse générale. Donc je viens pour rencontrer les gens et voir quelle est la bonne échelle. La bonne échelle, à double titre : la bonne échelle spatiale - c'est-à-dire l'aspect géographique, en général c'est le bassin de la rivière, du fleuve -, et puis la bonne échelle temporelle : si on assèche les nappes quand il y a des nappes, eh bien ça marchera 2-3 ans et puis après on n'aura plus rien. L'échelle temporelle, c'est aussi l'échelle des saisons... mais il n'y a plus de saisons : après six mois de sécheresse, on a trois mois d’inondations. C'est ce qu'on voit arriver avec le début des épisodes cévenols. »
Il n'y a donc pas de réponse tranchée, ni universelle, sur la question très polémique du stockage de l'eau...
E. O. : « Stocker l'eau ? Pourquoi pas. Mais dites-moi où, avec qui, et qui finance ? C'est ce genre de questions que moi je vais poser. Je connais certaines solutions, mais je veux discuter avec les éleveurs, prendre rendez-vous avec eux, aller les voir sur place. Je suis un grand voyageur, un grand voyageur aussi en France. Je ne suis pas celui qui arrive de Paris pour délivrer la bonne parole. Ce n'est pas mon truc. Je ne sais pas faire ça et ça m'ennuie. »
Questionner le modèle...
La question de l'eau est aussi intimement liée à celle de souveraineté alimentaire, dont on voit que, malgré les discours, elle recule en France. Constat alarmant ?
E. O. : « Bien sûr que oui ! Il faut quand même se rappeler que depuis 2014, si on excepte les alcools, notre balance commerciale agricole est déficitaire. C'est-à-dire que la France, avec tout ce qu'elle a comme terroirs, comme diversité, comme agriculture formidable, vend moins à l'étranger qu'on n'achète à l'étranger. Ce n'est pas possible ! La souveraineté alimentaire est absolument clé : par exemple l'Égypte, qui n'a plus d'agriculture parce qu'elle n'a pas de terroir - elle a le Nil qui est encore contesté par l'Éthiopie - est pieds et poings liés aux céréales de la Russie.
Non seulement notre balance commerciale est déficitaire mais, à part des grandes exploitations, les agriculteurs se payent quasiment au Smic. En Bretagne, je vis au milieu d'agriculteurs, je sais ce que ça veut dire. Avec des questions multiples : quand le logement coûte de plus en plus cher, les gens ont de moins en moins d'argent pour la nourriture. Il y a ce chiffre absolument clé : il y a 30 ans, dans le budget des ménages, la nourriture c'était 30 %, le logement c'était 10 %. Maintenant ça s'est inversé. La nourriture est toujours moins chère. Toujours moins chère, avec évidemment la malbouffe et ses conséquences sur la santé. Donc ça ne va pas. Avant même la terrible sécheresse de cet été, on était déjà en déficit, il faut se demander pourquoi quand même... Et réfléchir un peu au modèle. Avec Julien Denormandie, l'ancien ministre de l'Agriculture, j'ai fait un livre avec Julien Denormandie, qui s'appelle Nourrir sans dévaster. Et c'est cette contradiction-là. »
Justement les agriculteurs, les éleveurs, ont le sentiment qu'on leur demande l'impossible, tout et son contraire : nourrir pour pas cher, s'adapter au climat, agir pour la biodiversité y compris quand elle rime avec prédation...
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E. O. : «Moi j'aime les contradictions parce que je veux les dépasser. Exemple de contradiction : quand vous avez la nécessité de réhabiliter les réseaux d'adduction d'eau pour éviter les fuites, il y a deux questions : premièrement qui paye ? Et deuxièmement, il y a des gens qui disent : « Oui, mais quand on réhabilite les réseaux, il n'y a plus de fuite. Et s'il n'y a plus de fuite, il n'y a plus de zones humides. » Alors on fait quoi ? Les gens qui n'ont pas de solution et qui sont en colère parce qu'ils n'en n'ont pas, ce sont des paresseux et des irresponsables. Moi j'essaie d'en trouver et que je me déplace pour en trouver. »
Toutes les facettes et les vertus du pastoralisme seront mis à l'honneur lors de ce Sommet de l'élevage en cette année onusienne du pastoralisme. Quand je vous dis « pastoralisme », vous pensez à quoi ?
E. O. : « Je pense au rôle des animaux dans les territoires et aux rôle des éleveurs dans les territoires. Ma conviction absolue, c'est que l'agriculteur est rémunéré uniquement par les produits qu'il offre et pas du tout pour les services qu'il met en œuvre. Et que s'il n'y a pas d'agriculteur, il n'y a pas de paysage. S'il n'y a pas de paysage, la nature se dégrade à toute vitesse et c'est encore pire qu'avant. Donc je mets l'agriculteur vraiment au cœur de cette affaire. Et l'éleveur, bien sûr ! Qu'est-ce qu'un paysage sans animaux, à tout point de vue ? Pas seulement esthétique, mais tous les services que rendent les animaux. C'est ça que je viens voir. Il faut savoir que dans certains domaines je suis compétent, dans celui de l'élevage et de l'élevage herbager je ne le suis pas. Je le répète : je viens apprendre. Et après avoir appris, faites-moi confiance, je vais transmettre. »
Un dernier message aux éleveurs avant le Sommet ?
E. O. : « Qu'ils viennent ! Qu'ils viennent ! Vous ne pouvez pas imaginer la stupeur des éleveurs de porcs quand ils m'ont vu arriver ! Ils disaient : « Si un jour on m'avait dit qu'un membre de l'Académie française serait en bottes dans ma porcherie, alors là j'aurais pas cru ! » Eh ben si, je suis venu et revenu. Voilà. Et la semaine prochaine, j'irai à Clermont, très, très passionné rencontrer les éleveurs de bovins, d'ovins... »