Vendanges en Bourgogne : au bout du rang de vigne, l’ostéo…
Au nord de la Bourgogne, le domaine Lavallée propose à ses vendangeurs de bénéficier des services d’un ostéopathe en fin de journée. Une façon comme une autre de prendre soin de ses saisonniers et de les fidéliser à une période où le réchauffement climatique accroît la pénibilité.
Au nord de la Bourgogne, le domaine Lavallée propose à ses vendangeurs de bénéficier des services d’un ostéopathe en fin de journée. Une façon comme une autre de prendre soin de ses saisonniers et de les fidéliser à une période où le réchauffement climatique accroît la pénibilité.
Lors de la période des vendanges, les saisonniers éreintés sont toujours impatients de passer à table pour se requinquer. Au domaine Lavallée à Saint-Bris-le-Vineux dans l’Yonne, ils en attendent deux, la table du repas et celle… de l’ostéopathie !
L’histoire a commencé presque par hasard, quand Pierre-Emmanuel Palomo, ostéopathe de son état, est revenu s’installer dans sa région natale. Il a décidé de faire les vendanges chez ses amis d’enfance, Clément et Caroline Lavallée. C’est à ce moment-là que l’idée a germé, comme le confirment les vignerons : « On s’est dit : pourquoi il ne reviendrait pas pour faire ce qu’il sait faire de mieux ? Son boulot d’ostéopathe ! », se remémorent-ils. Dès lors, le professionnel a réfléchi à un format et « on l’a expérimenté lors de la récolte 2024 », se souvient-il.
Pour comprendre cette démarche, il faut rembobiner un peu. Clément Lavallée est arrivé sur le domaine familial de 14,5 hectares (côtes d’auxerre, irancy, saint-bris, chablis, bourgogne aligoté) en 2019, sa sœur l’a rejoint l’année suivante et depuis le départ en retraite de leur père en 2021, ils tiennent seuls les rênes du domaine. Ils ont décidé de prendre de nouvelles orientations. « Nous étions auparavant sur une récolte à 100 % mécanique, aujourd’hui c’est du 50/50. La volonté est d’avoir plus de choix dans la sélection des jus de presse », justifie Caroline Lavallée.
Veiller à un bien-être global des vendangeurs
Le millésime 2022 a donc marqué le retour de l’équipe de vendangeurs sur le domaine pour la première fois depuis des lustres. Des copains, des copains des copains, des jeunes retraités, des étudiants, le domaine recrute en local une trentaine de coupeurs avec la volonté de prendre soin de la troupe. « On a aménagé des horaires particuliers : on commence à 7 heures, on 'casse la croûte' à 10 heures, on continue jusqu’à 13 heures, décrit Caroline Lavallée. Ensuite on range, on nettoie et on déjeune vers 14 heures. On n’y retourne pas l’après-midi. » Mais n’allez pas croire qu’il s’agit d’une colonie de vacances. « Quand on travaille, on travaille. Mais une fois que c’est terminé, la convivialité, c’est important », résume le duo frère sœur.
Pour l’ostéopathe, traiter des gens en sortie de vigne n’est pas tout à fait une nouveauté. « Il m’arrive de recevoir des vignerons ou des salariés viticoles durant l’année car mes deux cabinets, le premier à Auxerre, le second à Saint-Amand-en-Puisaye, sont proches des territoires viticoles, décrit-il. Donc je soigne les épaules, les poignets, les phénomènes de tendinite, le dos aussi en période de taille. »
Mais cette fois, l’expérience est innovante car il s‘agit de se délocaliser sur le domaine. « J’amène le strict nécessaire, indique-t-il : table de massage, rouleau de papier car ça colle un peu avec la transpiration, du désinfectant et un peu d’huile. » Les vignerons lui aménagent ainsi une petite place « dans le chai, derrière des palettes », s’amuse Caroline Lavallée. Et si les saisonniers ont été hésitants dans un premier temps, ils se sont mis à l’apprécier et puis à l’attendre ! « Chacun réserve son créneau, ils attendent à la queue leu leu… Certains se font masser en sortie de vignes, avant le repas, d’autres après », poursuit la productrice.
Le dos est particulièrement mis à l’épreuve
L’ostéopathe intervient à 3 ou 4 reprises, plutôt les vendredis et samedis. Les séances durent de 10 à 15 minutes, 20 au maximum. « Il s’agit de prodiguer du massage détente, de faire des étirements, parfois de remettre en place. Mais je ne fais pas des séances trop longues qui risqueraient de les 'casser'. Il faut qu’ils soient en forme le lendemain ! », souligne Pierre-Emmanuel Palomo.
Le type d’intervention est propre à chaque saisonnier car les morphologies sont différentes et les douleurs aussi. « Le bas et le milieu du dos (zones thoraco lombaire, lombaire, haut du fessier) ont tendance à être les plus sollicités. Mais pour d’autres, ce sont les mollets qui tirent, le haut du dos, les épaules, les avant-bras », déroule le professionnel.
Autre bénéfice, au-delà de la séance, l’ostéopathe peut offrir quelques conseils sur les postures à améliorer pour s’épargner quelques douleurs. « L’idéal serait d’être avec eux pendant la récolte, de les conseiller en temps réel au milieu des vignes, de repérer les postures 'cata', analyse l’ostéopathe. Mais le plus souvent, ils le savent eux-mêmes ! Simplement ils ne veulent pas s’asseoir ou s’agenouiller pour ne pas perdre le rythme. »
Un atout pour fidéliser les saisonniers
Ce service supplémentaire est bien entendu offert aux vendangeurs et il a donc un coût pour le domaine. « On rémunère l’ostéopathe à l’heure, cela nous coûte environ 1 000 euros sur le temps des vendanges, ce n’est pas énorme. Certains saisonniers veulent revenir pour ça, on ne peut plus enlever ce service ! », s’amuse la vigneronne.
Il est bien sûr impossible de quantifier concrètement l’effet massage sur la productivité des saisonniers. « C’est un petit plus en fin de journée, la cerise sur le gâteau, genre 'on souffre mais on sera récompensé' », mais pour Caroline Lavallée, c’est avant tout une stratégie globale. « Les vendanges, c’est dur physiquement alors on essaye d’être humain, témoigne-t-elle. On leur prépare des bons p’tits plats, on les installe bien et on les paye bien aussi. Si le groupe est volontaire et engagé, on met 2 euros de plus sur le taux horaire pour les récompenser. »
Un levier de recrutement des salariés
Malgré la médiatisation en 2025 de ce service original, ni le domaine Lavalllée, ni l’ostéopathe n’ont été noyés de coups de fil d’autres vignerons qui voudraient entamer la même démarche. « Dans le coin, personne ne fonctionne comme nous au niveau horaire et il y a aussi beaucoup de récolte mécanique, reconnaît Caroline Lavallée. On ne fait pas ça pour piquer des vendangeurs aux autres ! Certains nous ont dit : 'c’est de la com', on sent un peu de jalousie. Mais moi, je serais contente si cela donnait des idées à des collègues. »
À l’heure où le recrutement et le management sont devenus des enjeux pour la profession, la prise en compte du bien-être des salariés ne peut être qu’un levier supplémentaire à activer, sans tomber bien sûr dans un cocooning exagéré. « Ce n’est pas facile de trouver des salariés fiables. Si la présence de l’ostéopathe peut inciter les gens à essayer les vendanges, c’est une bonne chose », résume la vigneronne.
Une très bonne initiative selon la MSA
Du côté de la MSA Bourgogne-Franche-Comté, on voit la démarche d’un bon œil. « On ne peut qu’encourager les initiatives qui visent à améliorer les conditions de travail et réduire la pénibilité », entame Aurélie Bertheau, conseillère prévention. L’organisme déploie beaucoup d’énergie pour informer les employeurs sur les bonnes pratiques (guide pratique, réunions, etc.). « On met l’accent sur la phase d’accueil pour bien informer les saisonniers : description du poste, exigences de productivité-qualité, les bonnes postures de travail, indique-t-elle. On encourage l’alternance des tâches quand c’est possible. » Elle conseille même des séances d’échauffement avant le travail et d’étirement après. « Cela peut être un moment de convivialité avec un chef d’équipe qui donne le rythme et la troupe qui se prend au jeu », suggère Aurélie Bertheau.
Ce qu’ils en pensent…
Les vendangeurs du domaine Lavallée témoignent
Charlotte, 42 ans : « Bien que Champenoise d’origine, je n’avais jamais fait les vendanges de ma vie. Je n’ai pas trouvé ça trop dur mais je n’ai pas fait toute la campagne. Je ne crains pas le mal de dos, pour autant le massage était vraiment le bienvenu. J’étais plutôt sur un massage détente du dos, des jambes, en mode régénération. Clairement on se repose mieux le soir après ce massage. Ce service fait partie d’un package : on mange bien, les patrons sont sympas, on crée du lien… Sincèrement, si mon emploi du temps me le permet, je reviendrai avec plaisir. »
Damien, 32 ans : « Je suis petits-fils de vignerons, je vendange depuis l’âge de 6 ans. Chaque année, je prends des congés pour pouvoir les faire. Je n’avais jamais connu ce service dans d’autres domaines. Franchement, c’est confort ! Personnellement, c’est le bas du dos qui souffre, le massage détend bien les muscles. Quand on a enquillé 6 ou 7 heures de vendanges, c’est appréciable ! L’ostéo, la bonne ambiance, la pompe à bière, ça ne peut que donner envie de revenir chez Clément ! »
Des obligations légales
Les vendanges sous haute température ont un impact fort sur les corps des salariés. La MSA rappelle aux employeurs de main-d’œuvre leurs obligations : horaires adaptés, suspension des tâches les plus pénibles, mise à disposition d’eau potable, etc. qui découlent du décret du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs.