Drôme : « Pour nos abricots, nous nous sommes réorganisés pour aller chercher de la valeur »
Production, emballage, commerce, logistique : Lucie et Clément Tourre s’engagent sur tous les fronts pour la performance économique de leur exploitation.
À Bellecombe-Tarendol, au sud de la Drôme, les vergers se cultivent entre 500 et 800 mètres d’altitude, sur des terrains parfois aussi pentus que des pistes rouges de ski. Sur ces pentes, Lucie et Clément Tourre ont pris la relève de leurs parents. Ils exploitent treize hectares d’abricotiers, dont onze en production. Depuis cinq ans, ils ont repris en main la commercialisation, réfléchi aux choix variétaux pour coller aux nouveaux marchés et équipé une partie du verger de filets paragrêle. Le tout en subissant des années de très faible production, entre épisodes de gel et de grêle récurrents, loin des 150 tonnes qu’ils estiment pouvoir produire.
Un tournant commercial opéré en 2019
« Lorsque je suis arrivé sur l’exploitation en 2016, mes parents travaillaient avec trois expéditeurs qui exportaient vers la Suisse et l’Allemagne. C’était une grosse partie de la valorisation de notre production », raconte Clément. Un marché que l’Espagne va finalement rafler à l’abricot français. « La fermeture de ce débouché nous a obligés à faire table rase d’un point de vue commercial. En 2019, nous sommes rentrés à Grand Frais, en direct. Nous avons arrêté la partie expédition. Alors que nous étions centrés sur une production en juillet pour l’export, il a fallu se réorganiser pour approvisionner toute la saison », décrit le producteur. Côté variétal, Lido et Orangered permettent de démarrer la saison au 20 juin. « Et nous produisons jusqu’au 15 août avec Anegat et bientôt Nelson qui va entrer en production », précise-t-il.
Un investissement de 120 000 euros
En 2020, l’exploitation subit, comme l’ensemble des Baronnies, un gel catastrophique qui la laisse quasiment sans production. Le salut viendra l’année suivante, alors qu’un gel historique touche le verger français. « Personne n’avait d’abricots en 2021 et, miraculeusement, nous avons réussi à faire 70 tonnes sur deux vergers. On a fait de la super qualité et une moyenne de 2,98 euros le kilo sur la saison. Nous avons alors pris la décision d’investir 120 000 euros dans une calibreuse neuve Calibrex, deux lignes et quatorze sorties », indiquent Clément et Lucie. Un investissement qui leur permet aujourd’hui de répondre à toutes les demandes de leurs clients, depuis la barquette plastique 1 kilo pour les prix d’appel jusqu’au palox pour les confituriers. « La calibreuse nous permet d’accéder à des marchés valorisants. En 2025, nous nous sommes aussi lancés dans les paniers premium un kilo, mais c’est un travail colossal », reconnaît Lucie.
S’organiser pour chercher de la valeur
« Nous savons que notre potentiel de production est limité. Avec des pentes à 35 %, nos vergers sont trop compliqués pour faire appel à un salarié permanent. L’objectif est de travailler en famille, sans s’agrandir », confient les deux jeunes arboriculteurs. Ils se sont donc organisés pour aller chercher un maximum de valeur ajoutée sur ces volumes contraints. « Nous sommes à deux heures de route de la vallée du Rhône mais nous savons faire du journalier à Rungis, explique Lucie. Si on nous appelle le matin pour deux palettes de Bergarouge IGP des Baronnies, nous sommes capables de nous organiser pour qu’elles soient sur place le lendemain. » Durant la saison, l’exploitation partage la location d’un camion avec un autre producteur. Clément et Julien, le mari de Lucie, titulaires du permis poids lourds, assurent trois fois par semaine les livraisons sur Châteaurenard, dans les Bouches-du-Rhône, d’où les abricots sont expédiés vers Rungis, Toulouse ou la Vendée.
Replanter entre 600 et 700 mètres
« La difficulté pour nous aujourd’hui n’est pas le commerce mais d’avoir enfin une belle récolte », résument les deux arboriculteurs. Gel et grêle sont les deux principales menaces. « Nous avons des vergers entre 700 et 850 mètres d’altitude qu’on ne peut pas protéger face au risque de gelée noire. C’est pourquoi nous essayons de replanter entre 600 et 700 mètres », précisent-ils.
Autre priorité : la protection contre les épisodes de grêle, de plus en plus dévastateurs. « Nous avons passé tout l’automne à installer des filets paragrêle sur 2,8 hectares de vergers », indiquent Lucie et Clément. Les équipements ont été financés en grande partie par la région Auvergne Rhône-Alpes (80 % des dépenses éligibles grâce à trois bonus : signe de qualité, jeune installé et zone de montagne). Mais le temps d’installation reste considérable et « personne ne veut installer ces filets dans nos pentes », souligne Clément Tourre. Il estime à 350 heures par hectare et par personne le temps passé pour cette installation avec Lucie et leur père Jacky. Le tout grâce à une nacelle achetée en commun avec un autre exploitant.
La prochaine étape pour sécuriser la production sera la construction d’une retenue collinaire de 20 000 mètres cubes. L’exploitation dispose pour l’instant d’une retenue de 4 000 mètres cubes mais subit de plus en plus de restrictions en période d’étiage et des difficultés pour arroser les variétés tardives récemment plantées. « Dès qu’on pourra investir, cette retenue sera notre priorité », confient les arboriculteurs.
L’exploitation
- Clément Tourre, 31 ans. Installé en EARL avec ses parents en 2021.
- Lucie Tourre, 35 ans. Salariée de l’EARL dès 2021 puis installation en Gaec avec Clément et leur mère Catherine début 2026.
- 13 ha d’abricotiers.
- 20 ha de lavandes et lavandins bio en rotation, dont 10 ha en production.
- Plantation en cours de 2 ha d’oliviers.
- En projet : plantation de 1 ha de pêchers et de chênes truffiers.
Choix variétaux connectés à l’IGP
Le verger de Lucie et Clément Tourre réunit majoritairement des variétés qui figurent au cahier des charges de l’IGP abricot des Baronnies : Bergarouge (2,5 ha), Lady Cot (2 ha), Anegat (1,5 ha) mais aussi Lido, Orangered, Bergeron… Plus récemment, ils ont planté 1 ha de Nelson. Une variété dont Clément Tourre estime qu’elle ne présente « pas trop de défauts, hormis un port légèrement pleureur, donc un arbre moins facile à conduire, et une floraison qui aurait pu être plus tardive ». Il juge que « gustativement elle semble très intéressante ».
Nelson ne figure pas pour l’instant sur la liste des variétés de l’IGP. Elle pourrait y être intégrée d’ici la campagne 2028 si les observations en cours confirment son adéquation aux exigences gustatives de l’abricot des Baronnies IGP. « Nous comptons vraiment sur cette inscription de Nelson car nous travaillons la majorité de nos volumes en IGP », insiste Lucie. Seule la production des abricotiers de variété Kioto (2,5 ha), plantés par leurs parents, restera hors IGP.
Dans les Baronnies, 1 000 t produites sous IGP en 2025
Presque 1 000 t. Un cap symbolique que les producteurs d’abricots des Baronnies se réjouissent d’avoir atteint dès la deuxième campagne sous indication géographique protégée (IGP).
Après un galop d’essai en 2024 (l’IGP date du 2 avril 2024), la campagne 2025 montre une véritable progression des surfaces engagées : 231 ha, contre 139 ha en 2024, sur un potentiel de 290 ha, ont ainsi été récoltés en IGP. Seize producteurs, vingt-sept producteurs-conditionneurs et onze metteurs en marché ont adhéré à la démarche en 2025.
« L’accueil par le marché de l’abricot des Baronnies est très encourageant », assure Benoît Chauvin Buthaud de la chambre d’agriculture de la Drôme. Il précise que dans certains circuits commerciaux, « les acheteurs n’ont pas hésité à payer 0,20 à 0,40 euro de plus par kilo pour de l’abricot IGP ».