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En Argentine, un poulet labellisé « agriculture paysanne »

Le gouvernement argentin fait du poulet fermier son cheval de bataille pour promouvoir l’agriculture familiale. Mais faute de volumes et de certitude de débouchés, l’issue du pari est incertaine.

L’institut de technologie agricole argentin a développé une ligne génétique à double usage, chair et ponte, de qualité organoleptique différenciée, qui est un croisement entre des mâles Plymouth Rock et des femelles Cornish et Rhode Island abattu vers l'âge de 75 jours.
L’institut de technologie agricole argentin a développé une ligne génétique à double usage, chair et ponte, de qualité organoleptique différenciée, qui est un croisement entre des mâles Plymouth Rock et des femelles Cornish et Rhode Island abattu vers l'âge de 75 jours.
© C. Coulon

Un poulet fermier labellisé « agriculture familiale, paysanne et indigène » pourrait bien marquer un tournant au moins symbolique dans l’Histoire du « grenier du monde ». Lassée de produire presque exclusivement des matières premières agricoles, l’Argentine est en passe de certifier ses spécialités régionales, poulet et fromages en tête et, dans le même temps, donner un coup de pouce à ses « petits producteurs », bien que cette catégorie soit juridiquement inexistante. Le gouvernement de gauche populaire de la présidente Cristina Fernández de Kirchner veut ainsi démarquer auprès des consommateurs les paysans des agro-industriels. L’union douanière du Mercosur a d’ailleurs récemment recommandé à ses pays membres de créer un tel label national où devra figurer l’étoile du Mercosur puis, dans un deuxième temps, un autre valable pour toute l’Amérique du Sud. « Notre objectif est de rendre visibles les paysans sur le marché, eux qui ont un mode de vie particulier, travaillent pour leur compte et font des spécialités régionales », selon la définition de Sebastián Alconada qui a représenté le gouvernement argentin lors des discussions du Mercosur.

Un label pour préserver l’avenir des petits paysans

Pour l’heure, les poulets à croissance lente sont absents de la grande distribution argentine. Ils seront mis sur le marché dès cette année, mais leur succès reste incertain. Car les termes « paysan » et « indigène » n’ont pas toujours bonne presse, synonymes de retard socio-économique. « C’est un pari risqué, admet Raimundo Laugero, chargé du projet au secrétariat à l’agriculture familiale du ministère de l’agriculture, mais il en vaut la peine ! C’est le seul moyen de déconcentrer la production alimentaire et de défendre nos spécialités régionales, sans que celles-ci tombent dans le giron de l’agro-industrie », explique-t-il en citant l’exemple de la quinoa, une céréale typique de la région andine. La quinoa était cultivée, il y a peu, exclusivement par des paysans sur des surfaces de deux hectares maximum. « Son succès commercial grandissant a motivé des producteurs de tabac de la province de Salta à semer en quinoa des champs de 400 hectares, mettant ainsi sur la touche des paysans indigènes. Le scénario se répète dans toutes les filières », assure le fonctionnaire. Notre poulet fermier doit donc rester l’exclusivité des agriculteurs familiaux », insiste-t-il. Mais la définition de l’agriculture familiale demeure floue : aucune limite d’échelle de production n’est précisée ; seule la main-d’œuvre doit être apportée par la famille du producteur. Pour l’heure, il est impossible pour eux, de fournir les volumes habituellement demandés par l’industrie et la grande distribution. La quasi-totalité des poulets standard sortent des abattoirs de quatre entreprises dont les éleveurs intégrés ont des bâtiments accueillant au moins 25 000 poulets, ce qui exclut de fait les petits éleveurs.

Des abatteurs industriels réticents mais incontournables

Dans l’impasse, Raimundo Laugero envisage depuis peu d’impliquer un industriel dans son projet. « Le problème des grands abattoirs est que leur système de refroidissement à l’eau glacée compromet la qualité du produit. Un poulet fermier ne peut être gorgé d’eau, cela le dénaturerait. Nous avons longtemps été réticents à impliquer l’industrie, mais elle s’avère incontournable pour porter ce projet à l’échelle nationale », avoue-t-il. Du côté de l’industrie, on doute du succès d’un tel projet face aux échecs passés. « Sur dix poulets fermiers présentés en gondole, il en restait cinq à la fin de la journée… », se rappelle Roberto Domenech, le représentant des industriels avicoles, qui évoque l’expérience d’un abattoir dans les années 1990. Selon lui, le consommateur argentin ne valorise pas la qualité d’un poulet à croissance lente. Par ailleurs, il déplore que les fonctionnaires du secrétariat à l’agriculture familiale promeuvent « leur » poulet fermier en dévalorisant le poulet standard. Sur un ton paternel, ils les qualifient de « tendres », c’est-à-dire d’idéalistes. La chercheuse Zulma Cannet n’est pas de cet avis. Elle est la spécialiste du poulet à croissance lente de l’Institut argentin de technologie agricole (Inta), équivalent de l’Inra en France. « L’élevage de poulets fermiers croit fortement et tout indique que le consommateur le valorise. Pas seulement les classes aisées mais aussi les classes moyennes qui croient que le poulet standard est fait à base d’hormones de croissance et n’a pas de goût », remarque-t-elle.

« Pour garantir le succès du poulet fermier, le rôle de l’État est déterminant, poursuit-elle. Les éleveurs ont besoin de crédits à taux avantageux pour investir dans des poulaillers de 4 000 poulets, pas 400. Et les gouvernements des provinces devraient financer de petits abattoirs. Un partenariat avec des industriels est possible, mais ceux-ci exportent. Ils ne veulent donc pas ouvrir leurs abattoirs à ce type de poulet pour des raisons de biosécurité. »

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