Viticulture en Gironde : « La mixité de plantes permise par les joualles est source de richesse »
Victor Moreaud, viticulteur à Saint-Émilion, en Gironde, cultive une partie de ses vignes en joualles. Reportage.
Victor Moreaud, viticulteur à Saint-Émilion, en Gironde, cultive une partie de ses vignes en joualles. Reportage.
« Joualle. Substantif féminin. Vigne plantée de façon à laisser entre des rangées de ceps une bande de terrain destinée à d’autres cultures. Vignes à joualles, en joualles », nous enseigne le centre national de ressources textuelles et lexicales, CNRTL. Et des joualles, c’est ce que Victor Moreaud, viticulteur à la bien nommée SCEA Les Joualles de Cormeil-Figeac, à Saint-Émilion, en Gironde, met en place sur le domaine familial. Il faut dire qu’il est architecte paysagiste de formation. Alors les constructions et alternances végétales, il connaît bien.
Mais ce « glissement » vers les joualles ne s’est pas fait en un jour. Victor Moreaud a démarré son travail sur la biodiversité par l’implantation de couverts végétaux dans les interrangs. C’était en 2017. Aujourd’hui, tout le domaine est enherbé, 80 % avec des engrais verts semés, et 20 % avec de l’enherbement naturel maîtrisé. En 2019-2020, et après moult recherches, le viticulteur a décidé de se lancer dans l’agroforesterie, en se faisant accompagner par l’Association française d’agroforesterie. Il s’est par ailleurs intéressé aux mosaïques paysagères, un concept écologique qui inclut toutes les composantes du paysage dans la réflexion car toutes participent de la biodiversité. « Les zones les plus riches sont les interfaces entre deux entités, comme les lisières, les berges, etc., indique-t-il. Mon objectif était donc de mutualiser ces interfaces. »
Une première étape avec des arbres en interface
Victor Moreaud a également été vigilant sur le fait de laisser des couloirs de ventilation (zones exemptes d’arbres) et de ne pas fermer le paysage en mettant des arbres partout. « J’ai choisi les parcelles en fonction de plusieurs facteurs : je ne voulais pas d’arbres devant le château pour la perspective, et je souhaitais des parcelles jeunes », développe-t-il. Il a démarré en 2020 par des implantations d’arbres en extra-parcellaire : des haies autour d’un ruisseau, en bordure d’un voisin, près d’un fossé. Puis il est passé à de l’intra-parcellaire, en insérant des plants forestiers d’un ou deux ans maximum dans certains rangs de vigne, à raison d’un rang tous les cinq rangs. Cette alternance n’a pas été choisie au hasard : la rampe de pulvérisation peut traiter trois ou cinq rangs par passage.
Victor Moreaud a disposé les arbres au niveau des piquets, afin de ne pas avoir à arracher de ceps. Cette opération a néanmoins nécessité un changement de piquet. Puis le viticulteur a adapté la densité des arbres à la vigueur de la vigne : par endroits, il y a un arbre tous les 5,5 mètres, à d’autres, tous les 11 mètres. Il a disposé de manière itérative des arbres fruitiers (cerisier, pommier, poirier et prunier) dans les zones non hydromorphes identifiées au préalable par une cartographie de la résistivité des sols, et des espèces champêtres (orme résistant, érable champêtre, mûrier blanc, charme commun, saule, noisetier de Byzance, sorbier des oiseaux, érable de Montpellier, micocoulier, sophora et gleditschia) sur les zones hydromorphes.
Au total 600 arbres ponctuent désormais la propriété. Et ce, pour un coût d’implantation très faible. Victor Moreaud a en effet décroché des aides de l’association française d’agronomie (Afa) et les plantations ont été faites en partenariat avec des écoles. « C’est plutôt l’arrosage les deux ou trois premières années qui est chronophage », pointe-t-il. Il faut également prévoir du temps de taille en vert et de taille hivernale pour une conduite en haut-jet, ainsi que le greffage, qui aura lieu en place cette année.
Adapter le travail viticole dans les rangs arborés
Par ailleurs, la présence d’arbres dans certains rangs nécessite une adaptation de la conduite de la vigne. « Le rognage est impossible, illustre Victor Moreaud. Nous tressons donc les ceps dans ces rangs. De même, la machine à vendanger ne peut pas récolter ces rangées, ni les deux à côté. » Pour éviter toute fausse manœuvre, les piquets de tête des rangées contenant des arbres arborent une large bande de peinture blanche.
L’arrivée des joualles s’est faite dans un troisième temps. « J’ai toujours eu envie d’un jardin qui fasse le lien entre le cuvier et le château, qui crée de la convivialité, retrace le vigneron. Mais je ne voulais pas d’un jardin juste ornemental. Je souhaitais qu’il soit productif. » Sur une zone d’environ 1 hectare, il a donc imaginé une organisation de l’espace structurée par un bloc de 6 rangs de vigne, un bloc maraîchage, une rangée d’arbres, le tout sur 14 blocs. C’est le principe de la culture en joualles. « La mixité des plantes, c’est comme la mixité des personnes que l’on cultive dans nos hébergements, c’est une source de richesse ; un atout et non une contrainte, souligne-t-il. Jusqu’alors, nous avions des arbres, de la vigne et des couverts végétaux. Désormais nous avons les légumes en plus. »
Un investissement de 145 000 euros
Les deux premiers blocs maraîchage sont matérialisés par des serres canadiennes de 1 000 m2 et de 5 m de haut afin de pouvoir y planter des agrumes. Le troisième contient une treille fabriquée avec une structure de serre. Les autres sont des planches avec paillage. Pour mettre tout cela en place, Victor Moreaud a arraché l’équivalent d’un demi-hectare, et surgreffé les rangs à proximité des arbres ou du maraîchage avec du souvignier gris, plus tolérant aux maladies et qu’il ne traite donc pas. Il a investi l’équivalent de 145 000 euros dans ce projet : 65 000 euros pour les serres et 80 000 euros pour leur système d’irrigation.
Les serres accueillent des variétés anciennes bio, des fleurs comestibles, des aromates, des petits fruits rouges. Des pêchers et nectariniers ponctuent les zones arboricoles. « Nous sommes dans une approche 'bio-intensif' sur une petite surface, précise Victor Moreaud. C’est très diversifié. » En février 2025, il a embauché une maraîchère, Suzanne Aubert, à temps plein pour s’occuper de ces zones, et en commercialiser les produits, en direct via de la vente au panier, au marché de Libourne, dans la boutique du domaine ou encore aux épiceries et restaurants. Les légumes sont aussi transformés sur place pour la restauration et les hébergements sur le domaine.
Pour sa première année, Victor Moreaud estime être dans les clous de son prévisionnel financier, avec un chiffre d’affaires hors taxes de 20 000 euros. Mais il espère bien à terme le développer significativement, même si le but premier reste le développement de la biodiversité.
SCEA Les Joualles de Cormeil-Figeac
Surface 25 ha dont 24 de vigne
Encépagement 80 % merlot, 20 % cabernet franc
Densité 6 000 pieds/ha
Dénomination AOC saint-émilion grand cru
Production annuelle maximum 150 000 bouteilles
Chiffre d’affaires annuel 1,3 million d’euros