Dans la Loire : « Je n’ai jamais fait de traitements sur les vignes d'hybrides anciens »
Dans l’ombre des Resdur, les hybrides de premières générations ont encore leurs partisans. Ils ont aujourd’hui leurs salons, leurs associations de défense qui militent notamment pour lever les derniers interdits qui pèsent sur les six « maudits » : clinton, herbemont, isabelle, jacquez, noah et othello.
Dans l’ombre des Resdur, les hybrides de premières générations ont encore leurs partisans. Ils ont aujourd’hui leurs salons, leurs associations de défense qui militent notamment pour lever les derniers interdits qui pèsent sur les six « maudits » : clinton, herbemont, isabelle, jacquez, noah et othello.
« À mon âge, la seule chose qui compte, c’est de transmettre. » Daniel Mondon, avec son allure de vieux sage, était à l’origine un polyculteur, à Boisset-Saint-Priest, dans la Loire. « Je suis devenu vigneron à 50 ans, s’amuse-t-il. Dans les années 1970, la zone était en VDQS (1) et les hybrides interdits. » Sur ce terroir, devenu AOC (côtes-du-forez) en 2000, le gamay règne en maître. « Ce qui m’a attiré vers les hybrides ? C’est qu’ils nécessitent peu ou pas de traitements », argue-t-il. Daniel Mondon a cultivé sa propre sélection de pieds, qu’il mettait lui-même en pépinière : « rien plus de simple : je coupais à quatre yeux, j’en mettais deux en terre, suffisamment meuble, et voilà », se remémore-t-il.
Aucun traitement et pas de maladie
Dans les faits, les hybrides tenaient leurs promesses de résistance. « Je n’ai jamais fait de traitements du tout sur les hybrides anciens (baco, seibel, couderc…) et je n’ai jamais eu de maladies, témoigne-t-il. Sur les plus récents comme le ravat 6 (croisement seibel x chardonnay), plus sensibles, je faisais deux traitements à la bouillie bordelaise. La maladie à surveiller, c’était plutôt le black-rot. »
Avec son épouse, il cultivait un domaine de 6 hectares, à 40 % de gamay et 60 % d’hybrides (ravat 6, seibel 5455, villars 18 315, etc.). Il a produit jusqu’à 20 cuvées, souvent des assemblages. Il a fait fi de leur mauvaise réputation et n’a jamais travaillé différemment ses hybrides de ses Vitis vinifera. « Je vinifie sans soufre, sans filtration et j’élève trois ou quatre ans en fûts », décrit-il. Et cela, sans avoir peur du goût foxé « un mot souvent utilisé par ceux qui voulaient dénigrer les hybrides », relève-t-il. Il a d’abord eu droit à des regards méfiants. « C’était avant-gardiste, d’autant plus que je vinifiais en nature, donc les gens me prenaient pour un fou », se remémore-t-il. Mais il a surpris plus d’un consommateur. « Les anciens avaient de très mauvais souvenirs des vins issus d’hybrides mais les jeunes sont plus ouverts. La bascule s’est faite autour de l’an 2000 », estime-t-il.
Il a conscience que les hybrides ne seront pas la panacée face aux aléas climatiques. « Il y a une grosse diversité chez les hybrides comme chez les vinifera, acquiesce-t-il. Le castel est très précoce, s’il gèle, on va avoir des ennuis. Inversement, d’autres sont plus tardifs et donc potentiellement très intéressants. Le villars 12 000, par exemple, je l’ai récolté en novembre et à faible degré. J’ai même une treille de dattier de saint-vallier que j’ai vendangée un 9 décembre ! »
Un salon pour les rebelles
Daniel Mondon est désormais retraité. Il a cédé son domaine « Vin et Pic » à Laurent et Christine Demeure, mais son épouse perpétue l’aventure sur une parcelle mixte où vinifera et hybrides se côtoient joyeusement. De son côté, il poursuit sa lutte d’une autre façon. « Je ne voulais pas que ces cépages tombent dans l’oubli, ras-le-bol de se cacher, alors j’ai créé un salon en 2022 », explique-t-il. Il l’a baptisé salon des vins rebelles. Cette année, il se tiendra les 1er et 2 mai, au château de Bouthéon dans la plaine du Forez, en présence d’une vingtaine de vignerons dont quatre Italiens. Une occasion rare pour les consommateurs de goûter des vins qui sortent des sentiers battus.
Ce combat d’une vie n’est pas vain, il a transmis le virus à Didier Mounier par exemple, ingénieur de formation, installé à Saint-Marcellin-en-Forez, au domaine Terre Vin Ciel. « L’aventure a commencé sous forme associative. En octobre dernier, je me suis installé pour de bon. À terme, j’aurai 5 hectares en production dont moitié d’hybrides, plutôt les anciens (chancellor, plantet, etc.) parce qu’ils ont une valeur patrimoniale et qu’ils ont fait leur preuve dans la résistance aux maladies », confie le néovigneron qui s’est aussi pris d’affection pour le saphira, un hybride de création récente mais descendant de l’un des « parias » : le noah.
Une bonne résistance aux gelées printanières
Chargé de projet « cépages patrimoniaux » pour le syndicat IGP cévennes, Jérôme Villaret est au cœur de la zone de « combat », sur un territoire reculé où les hybrides ont survécu longtemps, même après l’obligation d’arrachage, « aussi parce qu’ils sont adaptés à la culture en treille typique de la zone et qu’ils offrent une bonne résistance aux gelées printanières car les seconds bourgeons sont fructifères », rapporte-t-il. Parmi ses objectifs, celui de faire sauter l’article 81 qui interdit en France, depuis 1934, à des fins de commercialisation, les cépages clinton, herbemont, isabelle d’Amérique, jacquez, noah et othello, loi française qui a été retranscrite dans le droit européen lors de la création de l’OCM vin.
« Le ministère de l’Agriculture a encore argué l’été dernier qu’ils étaient dangereux pour la santé », s’étonne le spécialiste. Une ineptie. « Les études montrent que le taux de méthanol est largement inférieur à la limite maximale autorisée, et il est même inférieur aux doses retrouvées sur certains Vitis vinifera », tempête-t-il.
Alors sur l’invitation du député européen, le socialiste Éric Sargiacomo, les représentants de la cause sont montés à Strasbourg pour tenter de lever l’interdiction une bonne fois pour toutes dans le cadre du Paquet vin. L’amendement, retenu dans un premier temps, a finalement été retoqué. « Mais ce n’est pas perdu, le commissaire européen veut le remettre sur le tapis lors des prochaines discussions sur l’OCM en 2026 », annonce Jérôme Villaret.
Les vignerons qui ont planté des hybrides sont en rupture de stock
Le combat continue donc pour ces six cépages, plutôt fertiles et qui réagissent bien en période de sécheresse. « Ils sont un marqueur de l’identité cévenole. Dans un monde qui se standardise, se différencier est une force. D’ailleurs, les vignerons qui ont planté des hybrides sont en rupture de stock, c’est un signe », fait remarquer le chargé de projet.
En attendant, il existe quand un même un subterfuge pour les commercialiser. « On a obtenu la confirmation de l’Europe puis des Douanes françaises qu’on pouvait les déclarer en 'boisson à base de jus de raisin fermenté' et non en vin », confie Jérôme Villaret. Un passage par un trou de souris pour permettre aux curieux de produire et goûter ces interdits sans craindre les foudres de la loi.
voir plus loin
Les hybrides producteurs directs ont été introduits en Europe suite à la crise phylloxérique pour reconstruire le vignoble. Ils sont issus principalement des espèces labrusca et riparia. Les hybrides de première génération comme le noah et le clinton étaient 100 % américains, les hybrides de seconde génération étaient franco-américains, en partie conçus avec des Vitis vinifera. Il en existe aujourd’hui des centaines de variétés, fruit du travail des célèbres hybrideurs de l’époque : Georges Couderc, Albert Seibel, Eugène Contassot, Pierre Castel, etc.
Retrouvez notre article sur l'association de défense des hybrides anciens
Dans le Rhône, « il faut examiner les hybrides, les expérimenter »