Stockage de l’eau : « Près de 80 % des projets sont abandonnés à cause du coût des études et des travaux »
Coûts de création en forte hausse, aides publiques incertaines et procédures administratives longues : les agriculteurs sont nombreux à se renseigner, mais peu persévèrent, et les quelques ouvrages qui se réalisent concernent surtout des productions à valeur ajoutée.
Coûts de création en forte hausse, aides publiques incertaines et procédures administratives longues : les agriculteurs sont nombreux à se renseigner, mais peu persévèrent, et les quelques ouvrages qui se réalisent concernent surtout des productions à valeur ajoutée.
Sur le terrain, le recul des projets est net. Laurent Coulaud, directeur de l’ADHA 24 (association départementale d’hydraulique agricole), explique que la création de réserves a constitué une activité importante de son bureau d’études entre 2015 et 2020. « Nous faisions 20 à 25 études par an et tous les projets aboutissaient. Aujourd’hui, nous sommes plutôt sur un projet par an et nous espérons arriver à l’amener au bout. »
Le retournement s’est produit à partir de 2021, avec la publication de l’arrêté « plan d’eau » (interdiction de réserve en zone humide) et la période Covid. « Le coût des travaux a augmenté de 30 à 40 %, les aides ont été réduites, ce qui a rendu les projets difficiles à supporter pour les agriculteurs, dans un contexte agricole de plus en plus difficile. »
Depuis, l’ADHA 24 reçoit toujours des demandes, mais beaucoup d’agriculteurs ne vont pas plus loin que le premier contact, face au coût de l’étude (10 000 à 15 000 €) et à celui des ouvrages de stockage. François Dubocs, conseiller irrigation à la chambre d’agriculture de la Drôme, qui reçoit les porteurs de projets, observe le même phénomène : 80 % abandonnent après avoir pris connaissance de la réalité du montage d’un dossier et des coûts. « J’en reçois une vingtaine par an, pour seulement deux à trois qui poursuivent avec un bureau d’études. On est loin du boom des années 1990. »
Des coûts de création élevés
La première explication reste économique. Le coût d’une retenue en étanchéité naturelle (argile) est de 5 à 6 euros le m³ stocké, alors que celui d’un ouvrage en étanchéité artificielle (bâche) atteint 10 euros le m³, explique Laurent Coulaud. Dans ce second cas, irriguer un hectare de maïs (2 000 m³) représente un investissement d’environ 20 000 euros. « Même avec un taux d’aide de 50 %, cela laisse 10 000 euros par hectare (€/ha) à la charge de l’agriculteur. Si on amortit sur 20 ans, cela fait 500 €/ha de charges par an. La plus-value sur un maïs grain est difficile à atteindre aujourd’hui. »
À cela s’ajoutent le coût du réseau, très variable selon le dénivelé ou la taille de l’installation, ainsi que les charges annuelles, fixes et variables. Et dans le cas d’une retenue de substitution, outre le coût du bâchage souvent nécessaire, il faut compter le pompage dans la rivière ou la nappe, avec des tarifs d’électricité plus élevés en hiver.
Peu de visibilité sur les subventions possibles
Après plusieurs années d’arrêt des financements, l’État a remis en place depuis deux ans un appel à projets, le fonds hydraulique, qui finance le développement de l’irrigation à hauteur de 80 %. Ce fonds national, doté initialement de 20 millions d’euros, a été multiplié par trois pour 2026.
Mais Laurent Coulaud souligne le décalage entre ces dispositifs et la durée de montage des projets. « Quand l’État a lancé son appel à projets le 20 août dernier, il fallait répondre avant le 30 septembre. Donc n’ont pu déposer une demande d’aides que des projets lancés il y a deux ou trois ans, puisque c’est le temps nécessaire pour obtenir une autorisation. » Dans ces conditions, un agriculteur qui se lance dans un projet n’a aucune visibilité sur les aides dont il pourra bénéficier lorsque la réserve sera acceptée.
Il devient difficile de bâtir un projet d’exploitation (installation, diversification) reposant sur un stockage d’eau. D’autres financements existent : la Région Nouvelle-Aquitaine peut intervenir à hauteur de 55 % (non cumulable avec le fonds hydraulique) et l’Agence de l’eau Adour-Garonne soutient les projets de substitution. Mais en Dordogne, ces derniers restent rares : les agriculteurs qui disposent déjà d’autorisations de prélèvement préfèrent généralement les conserver. S’engager dans un projet de réserve reste donc un pari. « Entre l’achat du terrain, le coût de l’étude et des travaux, la lenteur des démarches, il faut bien peser le pour et le contre », estime François Dubocs.
Une administration stricte dans l’instruction des dossiers
Aux contraintes économiques s’ajoutent des procédures administratives lourdes, parfois plus bloquantes encore que les oppositions sociétales. Dans la Drôme, il n’y a pas d’opposition locale, excepté sur de gros projets aujourd’hui rares. Même constat en Dordogne : « Il n’y a pas de conflit ouvert, tout le monde n’est pas favorable au stockage, mais nous sommes dans des territoires très ruraux, où les maires ont compris l’importance de stocker l’eau pour l’agriculture », explique Laurent Coulaud.
Les blocages se situent plutôt du côté de l’Office français de la biodiversité (OFB) ou des administrations. « Nous observons que l’intérêt écologique prime toujours pour eux. Les agriculteurs sont ouverts à des compromis avec les enjeux environnementaux, alors que les administrations ne semblent pas prêtes à faire de même avec les enjeux agricoles. » Résultat, un projet de stockage reste administrativement complexe.
« Les bureaux d’études s’arrachent les cheveux avec les allers-retours avec la DDT, constate François Dubocs, et le traitement des dossiers dépend beaucoup des personnes. » Ainsi, les bureaux d’études deviennent de plus en plus prudents pour travailler sur ces projets, faute de visibilité et au risque d’y perdre du temps, de l’argent et parfois leur crédibilité.
Des projets pour irriguer des cultures à valeur ajoutée
« Depuis 4-5 ans, les projets étudiés par l’ADHA 24 sont liés à des cultures spéciales, comme des vergers, qui font de la marge à l’hectare », précise Laurent Coulaud, directeur de l’ADHA 24. Dans la Drôme, le constat est similaire. « Les projets qui ont abouti depuis 3 à 4 ans sont des retenues collinaires de petite taille, entre 15 000 et 20 000 m³, pour irriguer des légumes de plein champ, du maraîchage ou des vergers. La plus grosse qui s’est créée récemment, 60 000 m³, est une réserve de substitution qui sert à arroser des semences et de l’ail », explique François Dubocs.