Interview
Nouveau virus Shamonda Europe chez les bovins : « la gravité de cet épisode est modérée, nous ne sommes pas face à un scénario catastrophe »
Jean-Luc Guérin, professeur à l'École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT) et directeur du laboratoire à l’origine de l’identification de « Shamonda Europe », explique à Réussir.fr les principaux éléments connus à ce jour sur ce nouveau virus.
Jean-Luc Guérin, professeur à l'École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT) et directeur du laboratoire à l’origine de l’identification de « Shamonda Europe », explique à Réussir.fr les principaux éléments connus à ce jour sur ce nouveau virus.
Apparu début juillet dans l’Est de la France, le nouveau virus « Shamonda Europe » a depuis été détecté dans 18 départements de cinq régions de l’Hexagone. Le professeur à l'École nationale vétérinaire de Toulouse (ENVT) Jean-Luc Guérin dirige le laboratoire « Interactions Hôtes-Agents Pathogènes » (Inrae-ENVT) qui a permis d’identifier ce virus. Il détaille à Réussir.fr les principales informations connues à ce jour sur ce nouvel agent infectieux, sur son émergence et ses impacts sur les animaux d’élevages.
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À quelle famille appartient ce nouveau virus ?
Jean-Luc Guérin : On sait aujourd'hui que le virus incriminé appartient au groupe des Orthobunyavirus. Ce sont des arbovirus qui sont transmis par des petits moucherons, les culicoïdes. La plupart de ces virus sont plutôt connus dans les pays du Sud, en Afrique. L’un d’entre eux, le virus de Schmallenberg, a émergé il y a quinze ans en Europe. Ils ont la capacité à infecter les ruminants avec des formes « bénignes » comme ce que l’on observe aujourd'hui en France. Les symptômes observés sont essentiellement de la fièvre, une baisse de production, et de la diarrhée. On peut éventuellement observer des atteintes du fœtus pendant la gestation.
Quelle est la gravité du virus ?
Jean-Luc Guérin : Aujourd'hui, il est difficile de bien estimer l'impact du virus. Ce que l'on sait, c'est que la phase initiale est bénigne. Elle se traduit par une baisse très transitoire de la production laitière, une séquence d'abattement, éventuellement avec de la fièvre. On commence toutefois à observer, dans les premières zones touchées de l'Est de la France, des avortements autour du milieu de la gestation. C’est un impact qui maintenant est tangible, qui apparaît à environ 3 à 4 semaines après l'infection initiale.
Et aujourd'hui, on ne sait pas dans quelle mesure il va y avoir également un impact autour de la mise bas avec des malformations. C’était le cas pour le virus de Schmallenberg observé en France en 2012, dont ce nouveau virus est un cousin assez proche. Donc si l’on extrapole, il y a effectivement un risque en termes de malformation sur les veaux nouveau-nés, mais on ne le sait pas pour le moment.
« Il va tout de même falloir surveiller le développement de l’épizootie pour pouvoir affiner l'impact réel du virus »
Aujourd'hui, je pense que la gravité de cet épisode est modérée. Nous ne sommes pas face à un scénario catastrophe. Même dans les premières zones qui ont été touchées dans l'Est, ou en Suisse et en Allemagne, on observe un impact sur la reproduction qui va sans doute être important au moment de cette première vague d'émergence, mais qui n'est pas catastrophique. Il va tout de même falloir surveiller le développement de l’épizootie pour pouvoir affiner l'impact réel du virus, à la fois sur les avortements et éventuellement sur la santé des nouveau-nés, et d'éventuelles malformations.
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Quelles différences peut-on faire avec la fièvre catarrhale ovine (FCO) ou avec la dermatose nodulaire contagieuse bovine (DNC) ?
Jean-Luc Guérin : La différence fondamentale par rapport à la DNC, c’est que la maladie associée à ce nouveau virus n’est pas réglementée. Donc il n'y a pas de mesures de gestion, contrairement à la DNC qui était une maladie déjà connue.
Par rapport à la FCO, et si l’on fait le parallèle avec le virus de Schmallenberg, on ne devrait pas observer avec ce nouveau virus une multiplication de stéréotypes qui émergent les uns après les autres ou en même temps, entrainant des difficultés de prise en charge et de stratégie vaccinale.
Toutefois, il y a encore de nombreuses inconnues au niveau épidémiologique, comme notamment l’impact de ce nouveau virus sur les petits ruminants (moutons et chèvres). On sait que le virus de Schmallenberg a eu un impact sur les petits ruminants. Donc dans les prochaines semaines nous allons être très attentifs sur ce point pour pouvoir donner des informations aux éleveurs sur le risque qui concerne la production ovine et caprine.
Quels symptômes les éleveurs doivent-ils surveiller sur leurs animaux et qui prévenir si on suspecte ce nouveau virus ?
Jean-Luc Guérin : Aujourd’hui, il y a deux phases que l’on observe sur les animaux. La première, observée le mieux sur les bovins laitiers, ce sont les baisses brutales de production laitière, éventuellement avec de la diarrhée, et de la fièvre. À ce moment-là il faut prendre contact avec son vétérinaire qui peut tester les animaux, et faire des examens sanguins exclusivement sur les animaux qui sont dans la phase aiguë : c’est là qu’on peut retrouver le virus qui n’apparaît plus dans le sang quelques jours après l’infection initiale.
La seconde phase intervient un peu plus tard au cours de l'infection. On peut observer la survenue d'avortements, où il faut prélever les avortons afin de réaliser les dispositifs de tests sur les causes d'avortement, en lien avec son laboratoire départemental. Les laboratoires sont parfaitement formés et équipés à faire ces analyses, les kits commerciaux ont été distribués, donc ils sont totalement à même de faire ces tests.
L’élément essentiel pour les éleveurs et les vétérinaires, c'est d'être attentifs pour détecter d'éventuels problèmes de gestation. Il faut surveiller les possibles retours en chaleur pour les avortements très précoces, que les éleveurs ne vont pas voir ; il faut tester les fœtus avortés en cas d’avortement ; et il faut surveiller plus tard l’apparition de problèmes obstétricaux qui peuvent être lié aux veaux malformés.
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Pourquoi ce virus se développe-t-il rapidement en France et en Europe ?
Jean-Luc Guérin : Dès qu’on a identifié au laboratoire un virus de type Orthobunyavirus proche du Schmallenberg, on s'attendait à ce schéma de diffusion. Ce sont les moucherons qui jouent un rôle important en véhiculant le virus, ce qui complique d'ailleurs la gestion. On voit que cette diffusion se fait à l'échelle de l'Europe occidentale, le virus se diffuse largement en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, en Belgique.
« Il y a une diffusion assez rapide, à l'échelle de quelques semaines sur le territoire national »
Il y a une diffusion assez rapide, à l'échelle de quelques semaines sur le territoire national. C'est lié aux moucherons qui profitent de la situation estivale et des fortes chaleurs pour proliférer. Les conditions météorologiques climatiques ont sans doute été favorables à la prolifération des insectes, ce qui aide et amplifie cette diffusion. Mais pas à l'émergence elle-même, car les moucherons ne sont pas à l'origine du virus.
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De quels outils dispose-t-on pour gérer l’émergence de ce nouveau virus ? Un vaccin est-il à l’étude ?
Jean-Luc Guérin : Le virus a été identifié il y amoins d'un mois au laboratoire et quasiment au même moment chez nos collègues allemands. En urgence, nous avons mis en place un dispositif de confirmation de suspicion. Les fabricants de kits commerciaux ont très rapidement mis à disposition des kits, qui sont maintenant déployés dans les laboratoires publics territoriaux, pour pouvoir réaliser des tests PCR. Les tests sérologiques pour identifier a posteriori des passages viraux demandent plus de temps pour être développés par les fabricants de kits, qui feront des kits Elisa. Et sur le vaccin, il y a des contacts avec des entreprises pharmaceutiques. Au laboratoire, nous avons isolé et cultivé le virus, c’est la première étape pour pouvoir développer un vaccin. Mais il y aura surtout un travail d'évaluation de la pertinence d'une stratégie vaccinale face à cette émergence, c'est un sujet qui va occuper à la fois les entreprises et les épidémiologistes. Sachant que la fabrication d'un vaccin, ça prend au moins 6 mois. Tout le monde va le plus vite possible, nous sommes allés très vite pour la mise en œuvre d'outils de diagnostic, très vite pour les contacts avec les entreprises du médicament, qui se sont très fortement mobilisées. Les virus cultivés vont être mis dans les prochains jours à disposition des entreprises qui le souhaitent.
Doit-on s'attendre à voir émerger un nouveau virus chaque année avec l'intensification du changement climatique ?
Jean-Luc Guérin : Par définition, ce type d'émergence est extrêmement difficile à anticiper. Le virus le plus proche qui avait émergé, c'était il y a 15 ans, en 2011. Le virus Shamonda Europe dont on parle n'avait jamais été identifié à l'échelle mondiale. Il y a des précurseurs qui avaient été identifiés éventuellement en Afrique, mais qui ne sont pas le même virus. Donc le chemin évolutif de ce nouveau virus, on ne le connaît pas aujourd'hui. Et il n’y avait aucune raison particulière d'imaginer qu'il émerge, à cet endroit-là, à cheval entre l'est de la France, la Suisse et l'Allemagne.
« C’est en essayant de mieux comprendre cette émergence que l’on pourra éventuellement mieux contrôler les suivantes »
Nous allons réaliser des études rétrospectives et essayer de retracer le chemin évolutif. On va tester le sang des bovins qui avaient été collecté ces précédents mois pour essayer de dater l'introduction. Des analyses sur des prélèvements d'insectes seront également entreprises par les entomologistes pour voir où et quand on a détecté le virus pour la première fois. L’enjeu c’est de faire ce travail en étroite coopération entre nos équipes, les Suisses, les Allemands. C’est en essayant de mieux comprendre cette émergence que l’on pourra éventuellement mieux contrôler les suivantes. Mais il faut être très humble et je ne suis pas sûr qu'on arrivera à retracer exactement cette histoire.
En tout cas, cette émergence a été détectée rapidement. On essaie d'apporter en temps réel les informations, les éléments de décision et d'éclairage à la fois pour les éleveurs, les vétérinaires, et les pouvoirs publics.
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Quel est le danger pour l’homme ?
Le danger pour l'homme est nul aujourd'hui, sur la base de nos connaissances, il n’y a pas de danger ni pour les éleveurs, ni pour les consommateurs de viande ou de lait.