Journée des droits de la femme
« Marine est une femme : elle n’arrivera pas à gérer une exploitation bovine sur long terme, alors pourquoi lui donner des terres ? »
A quelques jours de la journée des droits de la femme et à l’occasion de l’année internationale des agricultrices, Marie-Andrée Luherne et Marine Boyer, éleveuses et responsables professionnelles témoignent de leurs parcours.
A quelques jours de la journée des droits de la femme et à l’occasion de l’année internationale des agricultrices, Marie-Andrée Luherne et Marine Boyer, éleveuses et responsables professionnelles témoignent de leurs parcours.
« Mon installation a été sportive. Ma volonté était de reprendre l’exploitation de mon père. Finalement on l’a rassemblée avec celle de mon conjoint dans un Gaec. Dans mon secteur (l’Aveyron, ndlr), il y a une pression foncière importante sur les terres. Ce qu’on entendait alors dans le voisinage c’est : « Marine est une femme, elle n’arrivera pas à gérer une exploitation bovine sur le long terme alors pourquoi lui donner des terres ! » ». Ainsi à l’occasion d’un webinaire le 4 mars, témoigne Marine Boyer, 37 ans, installée depuis 2017 sur l’exploitation familiale agrandie, en élevage allaitant bio, et élue en 2025 présidente de la FNCuma. A quelques jours de la journée du droit des femmes, l’Idele l’organise en préambule d’une série de rencontres et témoignages autour des femmes en élevage qui s’échelonnera sur 2026, déclarée année internationale des agricultrices par l’ONU.
Dès que j’avais la remarque « c’est ton conjoint qui devrait conduire » je répondais, j’argumentais
Baignée depuis toute petite dans la mécanique, Marine raconte son arrivée dans le milieu avec un profil de « chauffeure » et de mécanicienne, doublée d’un diplôme en informatique. Elle bouscule les codes. « Mon père m’a aussi transmis sa responsabilité dans les Cuma et c’est comme ça que j’ai gagné en légitimité ! Dès que j’avais la remarque « c’est ton conjoint qui devrait conduire » je répondais, j’argumentais ».
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Agricultrice : un combat de tous les jours pour avoir la reconnaissance
« Je suis installée depuis 1983, c’est un combat de tous les jours pour être considérée », témoigne de son côté Marie-Andrée Luherne, éleveuse de vaches laitières dans le Morbihan et présidente déléguée du Cniel, intervenant au même wébinaire à travers une interview croisée. « Il faut arriver à attirer plus de femmes dans le métier mais on part de loin ».
Cette manifestation alors que je voyais les journées que ma mère faisaient m’a marquée ! Je ne voulais pas faire ce métier de sa manière à elle
« Ma première manifestation j’accompagnais ma mère à Vannes devant la DDA. Sur les panneaux, il était écrit « on est des travailleuses au noir et on vient se dénoncer » », se rappelle-t-elle. Comme James Hogge, doctorant en sociologie du genre en élevage à l’Idele, le souligne : le statut des agricultrices et des éleveuses a évolué très lentement en France. En 1955, 1 million de femmes étaient considérées comme « sans profession », « faute de s’être déclarées agricultrices ». Le statut d’aide familial n’arrive qu’en 1960. Le mot d’agricultrice fait son apparition dans le dictionnaire en 1961. Le statut de coexploitante est créé en 1980 et ce n’est que depuis 2010 que le Gaec en couple est autorisé permettant aux agricultrices travaillant avec leurs maris de devenir associées à part entière. « Cette manifestation alors que je voyais les journées que ma mère faisaient m’a marquée ! Je ne voulais pas faire ce métier de sa manière à elle », poursuit Marie-Andrée Luherne.
Des progrès pour les agricultrices restent à faire
Elle participe à l’expérimentation pionnière, dans le Morbihan, d’un BPA d’agricultrice et s’installe sur la ferme de son mari. Elle se rappelle l’avancée qu’a été le Gaec entre époux. Pourtant « à l’époque on avait osé nous dire que ce n’était pas possible, que ça allait déséquilibrer tout le budget de la PAC ! ». « J’ai pu bénéficier du congés maternité car j’avais trouvé quelqu’un qui pouvait venir me remplacer c’était mon frère » témoigne-t-elle encore. Aujourd’hui les femmes font le métier d’agricultrice par choix et c’est un progrès mais il y a encore des avancées pour améliorer leur statut. « Tout ce qui est dans le plan d’Annie Genevard est important en espérant que les mises en œuvre seront rapides. Nous serons vigilants que ce ne soit pas que des annonces », prévient Marie-Andrée Lavergne.
Des progrès qui permettraient de mettre fin à l’exode féminin dans l’agriculture, et plus particulièrement dans l’élevage laitier, enregistré depuis 1993 (on comptait alors 38% de femmes parmi les agriculteurs contre 25% de femmes en 2020) comme le qualifie Christophe Perrot, chargé de mission à l’Idele. Les intervenants au wébinaire (suivi au passage par 470 personnes dont 400 femmes !) souligne l’importance d’améliorer les conditions de travail pour les agricultrices et de permettre l’émergence de figures inspirantes notamment au sein des organisations professionnelles agricoles.
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Des femmes encore trop peu présentes dans les organisations agricoles
Aujourd’hui selon James Hogge, seules 10 femmes sont présidentes de chambres d’agriculture. Le conseil d’administration de la FNSEA compte 16% de femmes, celui de la Coordination rurale 12%, les Jeunes agriculteurs 20% et la Confédération paysanne 30%. En 2021, la part des femmes aux conseils d’administration des coopératives ne représente que 9,7%.
Je n’y croyais pas ! Souvent les femmes dans les Cuma on leur confiait la trésorerie
L’accession de Marine Boyer, à la présidence de la FNCuma ? « Je n’y croyais pas ! Souvent les femmes dans les Cuma on leur confiait la trésorerie », reconnait elle-même Marie-Andrée Luherne. « C’est encore vrai dans les Cuma », s’amuse l’intéressée Marine Boyer. La jeune éleveuse, qui n’a pas d’enfants, a pu consacrer du temps à sa campagne pour prendre le poste de présidente de la fédération face à 4 candidats déjà déclarés. Elle relate comment elle a passé des heures au téléphone à parler de sa vision du poste. « L’équivalent de près de 20 oraux du bac », s’amuse-t-elle. Une vision qui a fini par l’emporter. « Je me suis en aucun cas dit que je ne pouvais pas le faire parce que j’étais une femme. On m’a d’ailleurs plutôt reproché mon âge en me disant que j’étais trop jeune » poursuit-elle, reconnaissant aussi avoir eu la chance de bénéficier de formations de haut rang.
« Je suis arrivée avec des bagages et du coaching derrière ». « Aujourd’hui pour attirer des femmes, il faut des modèles qui désacralisent les postes car on est là pour amener une autre vision, le regard féminin est nécessaire. La mixité est essentielle dans les âges mais aussi le genre », conclut Marine Boyer.
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