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Le soja français a-t-il un avenir face aux géants sud-américains ?

Malgré les perspectives de développement de la filière soja française, celle-ci reste une niche fragile face aux producteurs sud-américains, qui restent les maîtres du jeu.

Malgré les basses eaux qui pénalisent la logistique sur le Parana, en Argentine, depuis l'été, l'Amérique du Sud reste un fournisseur incontournable de soja à prix compétitif pour l'Europe.
Malgré les basses eaux qui pénalisent la logistique sur le Parana, en Argentine, depuis l'été, l'Amérique du Sud reste un fournisseur incontournable de soja à prix compétitif pour l'Europe.
© M.-H. André

Quelle place pour la filière française de soja dans le concert des nations productrices ? Assurément, malgré des opportunités de développement, elle restera confidentielle au regard des grands compétiteurs américains. Et l’autonomie protéique n’est pas pour demain.

« La France, comme l’Union européenne, est encore loin de l’autosuffisance en tourteaux de soja pour la nutrition animale. Et leur dépendance est encore plus grande en fèves de soja, confirme Damien Jouen, analyste en charge du marché du soja au sein du cabinet Tallage. La production européenne de tourteaux de soja couvrirait 46 % des besoins du continent sur la saison allant d’octobre 2021 à septembre 2022. Tout le reste sera acheminé essentiellement du Brésil et de l’Argentine. La récolte de soja européenne devrait couvrir à peine 15 % des besoins de trituration du continent. »

 

 
La filière soja européenne est d'une dimension très inférieure à celle des géants sud-américains. © Réussir / Eurostat / USDA /

 

L’objectif de souveraineté protéique végétale en nutrition animale apparaît donc irréalisable à court terme en raison de la capacité limitée des usines de trituration européennes, mais aussi à cause du coût du fret routier et des questions agronomiques qui prévalent pour les assolements.

« La priorité est de fournir les filières d’élevage non OGM »

« Environ 3 millions de tonnes (Mt) de tourteaux de soja ont été importées en France en 2020-2021, dont 1,6 Mt du Brésil et 0,4 Mt d’Argentine. Le Brésil fournit la majeure partie du demi-million de tonnes de fèves importées dans l’Hexagone, rappelle Charlotte Canale, de Terres Univia. La France ne prétend pas substituer ces volumes importés. L’enjeu de la filière nationale est de valoriser son surcoût de production par le fait d’être une culture locale, non OGM ou bio, sachant que le bio représente déjà un quart de la sole française de soja. La priorité est de fournir les filières d’élevage non OGM avec pour but d’atteindre une sole de 250 000 hectares. »

De l’autre côté de l’Atlantique, les ordres de grandeur ne sont pas les mêmes. La dernière récolte de soja brésilienne s’est élevée à 135 Mt, dont 36 Mt dans le seul État du Mato Grosso. L’Argentine a engrangé pour sa part 45 Mt de fèves, et ses stocks sont pléthoriques. Le Paraguay n’est pas en reste avec une moisson de 10 Mt. Au nord, les États-Unis tiennent aussi leur rang de second producteur mondial, avec 115 à 120 millions de tonnes de soja récoltées selon les années.

Le parc industriel sud-américain est à l’avenant : en 2020, les 140 unités de trituration de la région ont broyé 94,4 Mt d’oléagineux. Et elles fonctionnent en moyenne à 60 % de leur capacité, selon un rapport de la Bourse du commerce de Rosario.

Triturées ou pas, une bonne partie de ces fèves partent pour l’Europe. Sur les 18 à 20 Mt de tourteaux de soja importées annuellement par l’UE, le Brésil et l’Argentine en fournissent environ 8 Mt chacun. Le cumul de l’origine sud-américaine, qui met sur le marché la protéine végétale la moins chère du monde, est considérable.

Stabilité des importations de soja sud-américain

Même si la France, grâce à sa filière du colza, pourvoyeuse de tourteaux, est moins dépendante que ses voisins aux importations de tourteaux de soja sud-américains, ces derniers gardent une place imprenable. Bruno Ferrari et Federico di Yenno, du service d’études économiques de la Bourse du commerce de Rosario, soulignent la stabilité des échanges avec l’Europe. « Entre avril 2021 et mars 2022, l’Argentine devrait exporter 27,5 Mt de tourteaux, dont environ 25 % vers l’Europe, ce qui est habituel, prévoient les deux experts. Les trois pays européens les plus gros importateurs de tourteaux argentins sont l’Irlande, l’Espagne et la Pologne, loin devant la France. »

 

 
Le Brésil reste de loin le plus gros fournisseur de soja de la France. © Réussir / Douanes / Eurostat

 

Selon eux, la demande de tourteaux reste ferme aussi bien côté européen que côté asiatique, suite au redémarrage économique post-pandémie. Le Vietnam et l’Indonésie sont devenus des débouchés aussi primordiaux pour l’Argentine que l’Union européenne, car volumineux et stables. Et pas de pénurie en vue pour le soja argentin. Selon les deux spécialistes, les stocks devraient s’établir entre 11 et 15 Mt en février 2022, à la veille de la prochaine récolte argentine. Même si l’Argentine est actuellement confrontée au phénomène de la baisse historique des eaux du fleuve Paraná, qui l'oblige à des contorsions logistiques pour acheminer la marchandise jusqu’aux ports maritimes, l’Amérique du Sud conserve une force de frappe sans pareille.

Face à une telle concurrence, y a-t-il un espoir de développer une filière soja pérenne et compétitive en France et en Europe ? L’un des éléments favorables au Vieux continent est l’appétit de la Chine, qui fait main basse sur la récolte brésilienne au printemps. Cela réduit la pression exercée par l’offre du géant sud-américain, et peut favoriser la compétitivité des filières locales européennes. Celles-ci possèdent en effet l’atout d’être 100 % non OGM, une denrée qui devient rare.

Néanmoins, le renchérissement spectaculaire de la prime dont ont bénéficié ces derniers mois les tourteaux de soja non OGM devrait à nouveau attirer l’intérêt du Brésil, qui pourrait se remettre sur les rangs et redevenir un concurrent sérieux sur ce marché. « L’une des clés de la filière française, au-delà de l’aspect non OGM, sera celui de la territorialisation, affirme Vincent Lecomte, chargé d’études technico-économiques chez Terres Inovia. Il faut que les consommateurs français soient sensibilisés à l’origine locale des produits, sinon les acteurs se repositionneront au niveau mondial. »

Flambée des prix pour le tourteau de soja non OGM

Depuis le début de l’année 2020, la prime des tourteaux de soja non OGM a flambé. Elle est passée de moins de 100 euros/tonne fin 2020 à environ 300 euros/tonne depuis au printemps 2021. Le tourteau de soja non OGM avoisine ainsi 700 euros/tonne, contre 400 euros/tonne pour de la marchandise standard. Pire, il est devenu difficile de trouver des tourteaux non OGM ce printemps.

Ce renchérissement s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, de façon structurelle, les surfaces de soja non OGM reculent au Brésil. « Elles ne représentent plus que 1 à 2 % de la sole brésilienne de soja, contre 3 à 4 % auparavant », atteste l’analyste Damien Jouen. Cela ferait encore 2 millions d’hectares, soit plus de dix fois la sole française de soja. Ce désintérêt provient du rendement moindre des variétés conventionnelles face aux OGM Roundup Ready, et des contraintes (coût et logistique) engendrées par la traçabilité. D’autant plus que la Chine a acheté à tour de bras et à un prix attractif le soja brésilien, sans se soucier de sa nature OGM ou non.

Plus conjoncturellement, « l’Inde, qui fournit également du tourteau de soja non OGM à l’Europe, n’a pas été au rendez-vous lors de la campagne 2020-2021 en raison de la crise sanitaire », ajoute Damien Jouen. Ce choc de l’offre – une panne plutôt qu’une pénurie – pourrait être un appel d’air pour une filière française garantie 100 % non OGM.

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