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Revenu agricole : le Covid-19 met à mal la rentabilité des cultures spécialisées

Lin textile, pomme de terre, sucre : les effets de la crise du Covid-19 sont notables pour les producteurs, qui font le dos rond. Les liniculteurs adaptent leurs futurs assolements.

Pénalisées par le déficit de pluie, un tiers des surfaces de lin ne sera pas arraché.  © CELC
Pénalisées par le déficit de pluie, un tiers des surfaces de lin ne sera pas arraché.
© CELC

Un coup de fusil en plein vol. En quelques jours, la crise du Covid-19 a bouleversé les marchés des cultures spécialisées. Ces productions, qui venaient doper les résultats des exploitations dans plusieurs bassins du nord de la France encore récemment, vont voir leur résultat dégringoler. La fermeture de la restauration collective a engorgé les marchés de la pomme de terre de transformation. C’est ainsi une production de 1,1 million de tonnes (Mt) couvrant 35 000 hectares qui s’est vue privée subitement de 60 à 90 % de la demande. « La baisse de consommation représente l’équivalent de la production de la Seine-Maritime », illustre Sébastien Windsor, président des chambres d’agriculture.

Ce repli de la consommation estimé à 250 000 tonnes fait peser un gros risque de surproduction. Quant à la betterave sucrière, l’effondrement des cours du pétrole et l’impact du coronavirus sur la demande en sucre vont nettement ralentir le rebond du marché sucrier. Après deux ans de marasme, les prix du sucre ne devraient donc pas redécoller aussi vite que ce que l’on attendait il y a encore quelques mois.

Retournement violent pour le marché du lin

C’est pour la filière du lin textile, cultivé sur plus de 120 000 hectares dans treize départements, que le retournement est le plus brutal. Jusqu’à ce coup d’arrêt, le contexte était au beau fixe. La culture progressait rapidement en surface, dopée par une marge brute moyenne de 2 100 euros par hectare en 2019. La plus élevée de toutes les grandes cultures. Les augmentations de surfaces, autour de 10 % par an, étaient vite avalées par la demande. Mais voilà : le secteur textile représente 90 % des débouchés de la filière, et quand les filatures ont tiré leurs rideaux, les voyants du marché sont passés subitement du vert au rouge. En Chine, en Inde ou en Europe de l’Est, certaines ont rouvert mais tournent au ralenti, faute de commandes des enseignes de prêt à porter. Résultat ? Les stocks s’accumulent gravement et la crise pourrait durer deux ans. « L’onde de choc s’annonce globale et durable », constate le Cipalin, l’interprofession du lin textile.

Le produit brut du lin s'est effondré en quelques semaines pour tomber à 1500 euros à l'hectare
Le produit brut du lin s'est effondré en quelques semaines pour tomber à 1500 euros à l'hectare

Pour faire face, producteurs et teilleurs ont défini une stratégie commune d’adaptation de l’offre à la demande. Un véritable « assainissement du marché ». Dès l’an prochain, les liniculteurs diviseront par deux leur surface, sur la base de la moyenne des années 2016 à 2019. Comparativement à l’an dernier, la baisse devrait être encore plus spectaculaire, les surfaces ayant fortement progressé en 2019 et 2020. « Il va falloir appuyer très fortement sur la pédale de frein », résume Franck Durocher, agriculteur à Creully-sur-Seulles, dans le Calvados. « Le rebond attendu en 2021 ne couvrira sans doute pas les pertes », prévient le Cipalin. La récolte 2020 devra être stockée deux ans, au-delà de l’automne 2022. « Le lin présente l’avantage d’être une denrée non périssable. S’il est bien conservé, au sec et à l’abri des rongeurs, ça va aller », rassure Vincent Meyer, agriculteur à Pont-d’Ouilly, dans le Calvados. Reste à trouver les infrastructures qui permettront de doubler les capacités de stockage.

Une marge divisée par deux en quelques semaines

Au-delà du problème de place, les conséquences économiques sont quasi immédiates pour les 5 000 exploitations productrices de lin en France. La marge brute théorique de la culture est passée de 2 100 euros l'hectare à 300 euros, soit trois fois inférieure à celle d’un blé tendre (856 €/ha pour un rendement de 8,9 t/ha vendu à 160 €/t). « Dans les prévisionnels 2019, nos valeurs de recettes s’établissaient entre 3 000 et 4 000 euros par hectare selon les situations. Nous venons de les recaler à 1500-2000 euros/hectare », indique Anne Deprez, directrice du territoire Caux Seine Albâtre de Cerfrance Seine-Normandie, dont le secteur constitue l’épicentre du lin textile en France.

Dans cette zone, la culture de lin, de betterave et de pomme de terre constitue jusqu’à 40 % des assolements (26 % en moyenne, source Agreste 2018) et contribue à la moitié de l’excédent brut d’exploitation (EBE). Le Gaec de Guy et Luc Vandecandelaere, à Offranville, en Seine-Maritime, est dans cette configuration. « Nous ne ressentons pas encore trop les effets de la crise mais dans un an, ce sera plus compliqué », reconnaissent les agriculteurs. Ils ont décidé de reporter leurs investissements à plus tard et d’augmenter la sole de blé tendre.

Inventer de nouvelles associations entre céréaliers et éleveurs

Si tous les producteurs de lin subissent ce retournement de plein fouet, c’est pour ceux du Calvados que le coup est le plus dur. En 2019, ils ont déjà dû composer avec la fermeture de la sucrerie Saint Louis Sucre de Cagny, effective au printemps 2020. La perte de 10 000 hectares de betteraves à sucre dans le département a été compensée par des céréales à paille, du maïs et… du lin. Pour le millier d’exploitations concernées, la perte était déjà estimée à 21 % du revenu par la chambre régionale d’agriculture. Avec une forte réduction de la culture du lin (autour de 6 000 ha pour les départements du Calvados et de l’Orne), « toutes les exploitations locomotives de la région, qui généraient les meilleures valeurs ajoutées, vont être impactées », observe Michel Lafont, responsable du pôle économie prospective à la chambre d’agriculture de Normandie. Ces exploitations sont au nombre de 2 900 sur la région.

L’économiste rappelle que « les systèmes de polyculture élevage avec des rotations longues sont plus résilients » et suggère d’« inventer de nouveaux types d’associations avec des éleveurs pour remettre des prairies dans son assolement ». La chambre consulaire propose par ailleurs un plan de relance privilégiant la vente directe et l’origine France des produits, dans la restauration et sur les étiquettes. « Il faut s’appuyer sur le changement de mode de consommation », plaide Sébastien Windsor, président des chambres d’agriculture.

La région Normandie au chevet de la filière

La situation n’a pas laissé les collectivités régionales de marbre. La région Normandie a rappelé son soutien à un « plan protéine à destination de l’alimentation humaine », surtout tourné vers la culture du soja, et propose d’accompagner « une ou deux productions nouvelles d’ici trois ans » : soja, lentille, lupin, pois chiche, millet ou quinoa. « Notre ambition est de faire de la Normandie un territoire de référence pour faire émerger des projets à fort potentiel pour le territoire », a affirmé Hervé Morin, président de Région, le 2 juin dernier.

Le lin français, récolte et débouchés (reportage France3, 2015)

Plus vraisemblablement, les assolements 2021 verront une omniprésence des céréales à paille, du colza et du maïs. En termes agronomiques, la perte de deux têtes de rotation fait craindre une gestion des adventices plus délicate et une hausse des traitements phyto sur l’ensemble de la rotation. « Nous perdons des cultures binables et des cultures de printemps, c’est un non-sens environnemental », déplore l’agriculteur Vincent Meyer.

« Belles perspectives à moyen et long terme »

Face à l’ampleur de la crise, les producteurs sont soucieux mais se montrent optimistes. Chacun a observé la forte baisse (30 à 40 %) du prix du GNR, du gasoil, de la solution azotée comme de tous les engrais. Les économies sur les comptes d’exploitation dépassent les 230 euros par hectare. Cette crise rappelle également la prudence qui doit prévaloir concernant les cultures spécialisées. « Quand on fait du lin, on sait qu’on peut se prendre une gamelle. Il faut savoir sourire quand on gagne et passer le pas quand on perd », résume Franck Durocher.

« Et puis, si la pluviométrie reste aussi faible, stocker la récolte ne devrait pas poser trop de problème », observe Luc Vandecandelaere. À la mi-juin, plus d’un tiers des surfaces est estimé non teillable. Enfin, la crise semble n’être que conjoncturelle. « Le lin conserve une très bonne image et de belles perspectives à moyen et long terme, martèle Pascal Prévost, président de la promotion de la Confédération européenne du lin et du chanvre (CELC). Nos équipes actionnent tous les leviers pour que cette fibre retrouve sa place sur les marchés. Il faut se tenir prêt à redémarrer. »

Rapidement consolider son système

Les agriculteurs ont parfois l’impression de « jouer au poker » en composant leur assolement. Un cycle de production long rend difficile les adaptations conjoncturelles rapides. « Pour faire face à de tels retournements de situation, il faut rapidement se poser les bonnes questions : raisonner l’équilibre des systèmes, raisonner le prix de revient, sécuriser les ventes et sécuriser la trésorerie, rappelle Anne Deprez, Cerfrance. Il existe un certain nombre d’outils disponibles pour sécuriser sa trésorerie : assurance récolte, DEP, épargne. Il est important de s’approprier ces outils pour rester serein. »

Trouver des solutions de trésorerie

La chute des niveaux de règlement de la dernière récolte et l’obligation du stockage entraînent d’importants besoins de liquidités de la part des exploitations et faire attendre ses fournisseurs n'est pas recommandable. « L’urgence est de profiler sa trésorerie des prochains mois, en listant ce qui va rentrer et quand. Les situations sont très différentes en fonction des contextes de départ mais cet exercice va permettre d’évaluer les besoins et de chercher des solutions », conseille Anne Deprez du Cerfrance. Trois solutions s’offrent aux exploitants : puiser dans les réserves de l’entreprise, utiliser les disponibilités personnelles, ou contacter son banquier pour souscrire un prêt à court terme complémentaire et/ou différer le paiement des annuités. Les agriculteurs sont éligibles au Prêt garanti par l’État (PGE). « Il faut aussi revoir son planning d’investissements pour les douze prochains mois », recommande Anne Deprez.

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