Sur le très touristique massif du Sancy, les éleveurs craignent qu’une meute de loups ne s’installe. Une perspective qui les contraint à anticiper dès aujourd’hui, malgré des moyens de protection déjà en place.
« Quand nous serons vraiment confrontés à la prédation, ça va être dur », confie Anouk Ondet, éleveuse de 400 brebis Rava en Gaec avec son père dans le Puy-de-Dôme. Chaque été, leur troupeau rejoint l’estive de la Croix Saint-Robert, sur le massif du Sancy, où pâturent 1 500 brebis, de huit élevages différents. Depuis plusieurs années, les animaux y subissent des attaques de chiens errants et, plus récemment, de loupsisolés.
Le loup a été observé pour la première fois de manière confirmée dans le Puy-de-Dôme en 2018, sur le massif du Sancy. Depuis, sa présence est devenue plus régulière et plusieurs attaques sur des troupeaux ont été recensées, la première officiellement reconnue datant de 2022. 77 communes sont placées en cercle 2 dans le département, dont celles du massif du Sancy, où la famille Ondet possède des estives. « Il y a des secteurs très favorables à l’installation d’une meute de loups », explique la jeune femme. « Notre estive est bordée de pentes accidentées et boisées. Le loup peut s’approcher sans être vu. »
Habitués à protéger leurs animaux contre les chiens errants, Anouk et son père sont des précurseurs : ils travaillent avec deux chiens de protection depuis les années 1990. Mais face à l’évolution du risque, ils ont souhaité aller plus loin. Pour anticiper l’installation d’une meute, une étude de vulnérabilité de l’estive a été financée dans le cadre du plan loup, à l’initiative de la réserve naturelle nationale de Chastreix-Sancy. La réserve a fait appel à une entreprise de conseil, Cistole, fondée par un éleveur ovin. « Il a fait un bilan de la situation actuelle et a construit des projections sur quinze ans », explique Anouk. Le résultat est sans appel : les moyens de protection aujourd’hui mis en place seraient sous-calibrés en cas d’installation durable du loup.
Une cohabitation difficile avec les promeneurs
Et pour cause : le très touristique massif du Sancy est prisé des promeneurs, dont la présence complique la protection des troupeaux. « Les mesures de protection sont mal acceptées. Nous sommes équipés de chiens de protection depuis 1990, mais le travail a bien changé depuis. La fréquentation touristique a augmenté et les gens ne sont pas habitués aux chiens de protection. » Anouk estime que le travail des bergers est de moins en moins respecté.
« Les promeneurs ne se posent pas de question avant de couper à travers un troupeau, de camper devant une barrière, ou d’écraser des clôtures », soupire la trentenaire, qui fait trois tours de clôtures par an pour vérifier leur état. Un contexte tendu qui ne facilite pas le recrutement de bergers : « Certains bergers préfèrent surveiller des troupeaux prédatés par l’ours que de se retrouver ici », assure Anouk. « Quand il faut recruter un berger, la médiation avec les touristes est un critère à prendre en compte. »
Assurer un gardiennage plus ferme
Première recommandation de l’étude de vulnérabilité : assurer un gardiennage plus ferme. « Aujourd’hui, nous faisons plutôt de la surveillance que du gardiennage. La bergère n’est pas au troupeau en continu et ne le tient pas serré toute la journée. » Bien contenir le troupeau permet de délimiter clairement la zone à surveiller pour les chiens, facilitant sa défense. « Nous ne raisonnons pas en termes de nombre de chiens par rapport au nombre de brebis », précise Anouk. « Le nombre de patous nécessaire dépend de la topographie et de l’étalement du troupeau, qui déterminent la facilité du chien à voir le troupeau. »
Dans l’éventualité où une meute de loups s’installerait, il faudrait que l’association gestionnaire de l’estive, qu’Anouk et son père président, embauche un deuxième berger. Une mesure qui pose question sur le plan financier, bien sûr, mais aussi des infrastructures de logement des bergers. « L’étude de vulnérabilité préconise aussi que nous montions un parc d’infirmerie avec de meilleures clôtures que le grillage actuellement en place », explique Anouk. « La gestion du pâturage sera amenée à évoluer : certaines zones proches des bois devront être abandonnées. À l’inverse, des zones plus proches des bâtiments seront surpâturées. »
Des chiens plus agressifs, mais à quel prix ?
Autre trou dans la raquette : le comportement des chiens de protection. « Nos deux chiennes sont peu défensives. Elles restent au troupeau, sans patrouiller autour », reconnaît Anouk. Un choix qu’elle explique facilement : « Les chiens de protection travaillent de manière autonome, et doivent prendre des décisions tous seuls. Ce sens de l’initiative les rend moins dociles. Les chiens de protection un peu craintifs sont donc plus obéissants, et plus tolérants avec les promeneurs. »
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Mais en cas d’attaque, l’éleveuse le sait : ses chiens ne seront pas suffisants. « Il nous est recommandé d’avoir plus de chiens, avec un caractère plus fort. Mais j’ai toujours fait le choix de chiens dociles pour éviter les problèmes avec les passants et leurs chiens de compagnie. Demander à un chien d’être très agressif envers les loups mais tolérant avec les chiens de compagnie, c’est peine perdue », regrette-t-elle. D’autant qu’il faut aussi composer avec les chiens de protection sept mois de l’année, hors estivage. « Or, des chiens plus défensifs sont forcément plus sûrs d’eux et acceptent moins les contraintes. »
Une situation cornélienne, où défense du troupeau, confort de travail et cohabitation avec les promeneurs entrent en contradiction. « Au-delà d’avoir de bons chiens, il faut des chiens adaptés au contexte de travail, dont on ne maîtrise pas tous les paramètres », résume Anouk Ondet. Elle souligne toute l’importance de partager des informations entre éleveurs et de se former sur le sujet. Elle participe activement au collectif « Patou’ch au troupeau », une association d’éleveurs moteurs sur la question des chiens de protection dans le Massif central.
Anticiper auprès des pouvoirs publics
Les éleveurs ovins de l’estive ont déjà commencé à anticiper l’arrivée d’une meute de loup. « Nous avons demandé à détourner un chemin de grande randonnée pour qu’il passe en bordure de l’estive, là où nous n’irons certainement plus pâturer dans quelques années. » Les multiples organismes concernés ont répondu favorablement à leur demande. « C’est très précieux d’avoir des interlocuteurs à l’écoute », s’enthousiasme Anouk. Le balisage du chemin a été changé début juin.
Prochaine étape : demander aux communes de Chambon-sur-Lac et de Mont-Dore de prendre des arrêtés d’interdiction des chiens de compagnie sur leurs estives pendant la période de pâturage. « A priori, quand l’arrêté est pris et bien affiché, les gens ne s’y risquent pas », avance Anouk Ondet. D’après elle, cette mesure permettrait aussi de protéger davantage l’association d’éleveurs gestionnaire de l’estive, en cas d’attaque de chiens de protection sur un chien domestique. Seule ombre au tableau : la communication faite par l’Office français pour la biodiversité, jugée trop opaque par les éleveurs. « Je regrette un manque de transparence de leur part sur la situation du loup dans le département. Ils ne communiquent jamais sur les attaques avant d’être sûrs à 100 %, ce qui complique l’anticipation. »
À l’heure actuelle, les éleveurs de l’estive et l’association gestionnaire touchent 12 000 euros d’aides MAEC (Mesures agroenvironnementales et climatiques) dédiées à la gestion des surfaces herbagères par le pâturage. « Nous préservons une mosaïque d’espèces végétales, en maîtrisant les bruyères et les myrtilliers. » Mais l’établissement d’une meute de loups perturberait la gestion du pâturage et favoriserait la fermeture des milieux. « Nous avons déjà engagé le dialogue pour aménager cette MAEC », explique Anouk.
Des craintes pour l’avenir
Le loup est aussi présent en plaine, où une dizaine d’attaques ont déjà eu lieu. « Au printemps, nos brebis sont réparties en cinq ou six lots», soupire Anouk. Mettre un patou par lot est bien sûr inenvisageable. « Finalement, la protection est plus simple en estive. » La jeune femme est convaincue qu’une meute de loups finira par s’installer à proximité. Et les échos d’éleveurs lozériens confrontés à des loups sachant dévier l’attention des chiens de protection ne participent pas à la rassurer. Elle reste lucide : « Il n’y a pas de solution miracle. Les troupeaux ne seront jamais protégés à 100 %. Il faut combiner au mieuxsurveillance humaine, chiens et clôtures. »
L’épineuse question des chiens de protection mal dressés
Le travail demandé à un chien de protection est éminemment complexe. Pour parvenir à distinguer ce qui constitue un danger et à prendre la bonne décision, le chien doit avoir été confronté à de nombreuses mises en situation au cours de son éducation. « Leur comportement est très conditionné », explique Anouk. « Il faut inhiber leur instinct de courir après les brebis, ce qui représente un gros travail. L’éducation d’un patou demande du temps et une attention permanente. » Un travail chronophage qu’Anouk et son père ont le temps de mener, car ils sont deux pour 400 brebis. Anouk en a bien conscience. « Tout se joue dans les deux premiers mois. Quand c’est loupé chez les jeunes, c’est très dur à rattraper», témoigne Anouk.
Alors, qu’en est-il du destin des chiens de protection mal dressés, inaptes à défendre un troupeau sans être dangereux ? « Un border collie peut être recasé chez un particulier, mais pas un patou de 60 kilos, dressé pour défendre un troupeau. Qu’en faire ? », se questionne Anouk. Il est compliqué d’estimer la proportion de chiens de protection mal dressés, mais elle est probablement assez élevée. Joël Ballet, expert des chiens de conduite et membre de l’Association des utilisateurs de chiens de troupeau du Puy-de-Dôme, fait la comparaison avec les chiens de conduite : « Sur dix chiens dressés, on estime que six ou sept sont réellement performants. Or, l’éducation des chiens de conduite est plus simple, car ils sont dociles et habitués à obéir aux ordres. »