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Décapitalisation : le délicat jeu d’équilibriste de la filière bovine entre engraissement et export

Les bovins, de moins en moins nombreux, sont devenus une ressource précieuse aux yeux des opérateurs français, mais aussi étrangers. Pour reconquérir la souveraineté alimentaire de la France, la filière bovine mise en partie sur la relocalisation de l’engraissement. Pour autant, il n’est pas question de se passer des débouchés à l’export, qui assurent une valeur ajoutée et un équilibre matière.

Les chiffres sont vertigineux. En l’espace de sept ans, le cheptel bovin français a perdu 960 000 vaches allaitantes et laitières, soit une baisse de 12 %. « Si la décapitalisation se poursuit à ce rythme, le cheptel de mères pourrait baisser de 19 % à horizon 2030, voire de 30 % d’ici 2035 », alerte Matthieu Repplinger, responsable des études de marché à l’interprofession du bétail et des viandes (Interbev), lors d’une conférence tenue au Sommet de l’Élevage à Cournon-d’Auvergne le 3 octobre dernier.

Un précieux naissage que « tous nos acheteurs en vif nous envient »

Ce scénario aurait des conséquences catastrophiques à la fois sur l’économie du pays, l’environnement et le maillage territorial (lire l’encadré). Et puis, « les études le montrent, les consommateurs mangent de la viande et continueront à en manger demain alors ne faisons pas l’erreur de perdre notre cheptel naisseur, dont les modèles d’élevages cochent toutes les cases en matière de durabilité », partage Emmanuel Bernard, éleveur dans la Nièvre et président de la section bovine d’Interbev.

« Nous avons la chance de détenir le premier cheptel bovin européen, que tous nos acheteurs en vif nous envient. Faisons en sorte de construire des filières pérennes à partir de cette précieuse matière première, dont la diversité de races et de catégories d’animaux nous permet de moduler l’offre aux différents besoins de nos clients », renchérit Philippe Dumas, vice-président de la section bovine de La Coopération Agricole.

Pour enrayer cette décapitalisation, la filière bovine mise notamment sur la relocalisation d’une partie de l’engraissement de veaux et broutards en France, limitant ainsi la dépendance aux importations. Pour encourager cette voie, « le développement de la contractualisation est essentiel », soulève Matthieu Repplinger. Au-delà du cadre réglementaire, cette démarche garantit à l’éleveur des débouchés sécurisés et de la visibilité sur le prix, « deux facteurs qui ont longtemps fait défaut et qui sont reconnus comme les raisons principales de notre perte de cheptel depuis huit ans ». 

« Nous avons désormais les moyens de donner de réelles perspectives aux jeunes pour garder cette production sur notre sol », soutient Cédric Mandin, secrétaire Général de la Fédération Nationale Bovine (FNB).

20 % des volumes abattus sont contractualisés

Dans un contexte de raréfaction de l’offre, les acheteurs sont de plus en plus nombreux à se tourner vers la contractualisation pour sécuriser leurs approvisionnements. Yves Fantou, directeur de Culture Viande, témoigne : « Nous perdons un abattoir chaque mois depuis un an, ce qui représente près de 10 000 bovins en moins chaque semaine. Bien que leur mise en place ait nécessité des discussions de long cours, nous tendons de façon irréversible vers les contrats pour préserver l’activité de nos outils ».

D’après l’observatoire de l’amont réalisé par Interbev, un bovin abattu en France sur cinq est désormais sous contrat.

« Au 30 juin 2024, les volumes contractualisés se chiffrent à hauteur de 20 % sur douze mois, représentant 428 577 bovins abattus au total (1) », confirme Matthieu Repplinger. Toutefois, d’importants écarts sont constatés selon les segments de production. Les jeunes bovins sont la catégorie d’animaux la plus représentée. Sur le premier semestre 2024, 158 658 jeunes bovins de type viande sont sous contrat (30 %) et 51 068 en races laitières et mixtes (45 %).

Du côté des femelles, la part de volumes contractualisés est bien moindre : 13 % des abattages sont sous contrat pour les génisses et vaches allaitantes contre 15 % pour celles de races laitières et mixtes.

Si une progression des contrats est observée depuis deux ans, Emmanuel Bernard, président de la section bovine d’Interbev, encourage les acteurs à « aller plus loin dans la sécurisation de la voie femelle, dont 96 % des volumes sont consommés en France ». « Les opérateurs de l’aval doivent prendre leurs responsabilités et accepter de partager les risques », ajoute Philippe Dumas, de La Coopération Agricole.

Des indicateurs de coûts de production de référence et de prix de marché, ainsi que des modèles de contrats sont accessibles sur le site d’Interbev, rappelle Matthieu Repplinger, qui insiste sur l’importance d’un bon accompagnement des acteurs de la filière dans ces démarches.

L’export considéré comme un débouché stratégique

Pour autant, tous les maillons de la filière viande s’accordent à dire qu’il ne faut pas délaisser les marchés à l’export, considérés comme un débouché complémentaire indispensable. « Lorsqu’une entreprise exporte moins, ses bénéfices, ses capitaux propres et sa masse salariale baissent automatiquement », illustre Alexandre Chedeville, en charge du commerce extérieur à Interbev.

En vif, l’exportation d’1,5 million de bovins en 2023 a généré un chiffre d’affaires de 1,64 milliard d’euros. En viande, l’activité exportatrice de l’Hexagone a représenté 1,35 milliard d’euros sur la même période. 

« Ce serait une bêtise de négliger les relations commerciales avec nos clients étrangers et de se priver de ces opportunités à forte valeur ajoutée, en viande comme en vif », estime Philippe Pruvost, président de la Commission Viande de la Fédération Française des Commerçants en Bestiaux. L'activité exportatrice de la filière bovine permet de « préserver la viabilité économique des élevages, tout en répondant aux besoins croissants de nos partenaires commerciaux historiques [...], où la production domestique est insuffisante », partage l'interprofession dans son communiqué de synthèse. 

Les derniers chiffres sur la dymanique à l’export ont pourtant de quoi inquiéter nos principaux partenaires, que sont l’Italie et l’Espagne. À eux seuls, ils rassemblent 92 % des exportations de bovins français, pour un chiffre d’affaires de près de 1,5 milliard d’euros. « Ce sont des pays qui apprécient les animaux français pour leurs qualités techniques et sanitaires », indique Alexandre Chedeville, d’Interbev. Les pays tiers aussi constituent des marchés de valeur pour la filière à préserver.

Pour Philippe Dumas, de la Coopération Agricole, il est nécessaire de trouver un équilibre entre la relocalisation de l’engraissement et la préservation du commerce à l’export, « avec la limite tout de même que le client final en assume le prix ».

Lire aussi | FCO et MHE : « C’est un nouveau coup dur pour le commerce en vif »

(1) Les résultats de cet observatoire se basent sur les données transmises par les acteurs de l’amont, représentant 80 % des parts de marché pour l’étude du 1er juillet 2023 au 30 juin 2024.

Quelles conséquences auraient la poursuite de la décapitalisation bovine à horizon 2030 ?

À la demande d’Interbev, les consultants du cabinet CERESCO ont simulé les impacts de la poursuite de la décapitalisation et de la baisse de production de viande bovine en France à horizon 2030. Voici leurs projections :

 

  • 37 000 emplois directs et indirects menacés ;
  • Jusqu’à 10 millions de tonnes équivalent CO2 par an d’émissions de gaz à effet de serre issues des viandes bovines importées, contre 4,8 aujourd’hui ;
  • Une perte de 330 millions d’euros sur la balance commerciale de la filière viande bovine, contre + 740 millions d’euros aujourd’hui ;
  • Jusqu’à 1,4 million d’hectares de prairies menacées ;
  • Une augmentation des émissions de gaz à effet de serre de l’ordre de 64 millions de tonnes équivalent CO2 (pour le scénario le plus pessimiste) en lien direct avec le retournement de ces prairies.

 

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