Pâturage adaptatif multipaddock : les éleveurs notent plus de résilience en été
Le projet Pâturond, lancé par McDonald’s France et Pilgrim’s Europe Orléans, arrive au terme de trois années d’expérimentation. Il teste le pâturage adaptatif multipaddock (AMP) dans le but d’évaluer l’effet sur le stockage du carbone, la biodiversité et la valorisation de l’herbe par les bovins.
Imaginez une méthode de pâturage où les bêtes entrent dans un paddock au stade montaison-épiaison, avec une hauteur d’herbe supérieure à 13 cm. Elles y restent un à cinq jours, puis changent de paddock, laissant 50 % de la biomasse sur pied, avec une hauteur d’herbe supérieure à 7 cm. Les animaux ne reviendront que minimum 40 jours plus tard, et entre-temps, la parcelle ne sera pas fauchée. Compliqué à concevoir ?
C’est pourtant la méthode que McDonald’s France et son partenaire fournisseur de steaks hachés Pilgrim’s Europe Orléans ont voulu comparer aux méthodes de pâturage continu et tournant classique dans le cadre du projet Pâturond en partenariat avec Inrae et VetAgro Sup. Le nom de cette méthode : AMP, pour adaptatif multipaddock.
« Nos collègues américains nous ont parlé de la méthode AMP, qui, dans leur contexte, permet de stocker 13 % de carbone en plus que le pâturage continu », explique Guillaume de Beaurepaire, directeur supply chain de McDonald’s France. Un stockage de carbone additionnel qui intéresse l’entreprise, dans le cadre de sa stratégie filières durables. « Les prairies ont des impacts positifs, mais ils ne sont pas comptabilisés dans nos calculs d’impacts, ajoute Alicia Clavet, chargée de projets filière pour Pilgrim’s Europe Orléans. Mesurer le stockage de carbone des prairies nous permettrait de mettre en avant ces avantages. »
Ainsi, 18 fermes commerciales ont participé au projet Pâturond, sur trois régions : Grand Est, Grand Ouest et Bassin charolais. Chaque ferme a mis en place une des trois méthodes de pâturage, avec une répartition équilibrée à l’échelle nationale. Ainsi, chaque méthode a été évaluée dans six fermes.
L’expérimentation a porté sur des lots de génisses de renouvellement : « comme nous avons travaillé à la fois sur des fermes allaitantes et laitières, nous avions besoin d’indicateurs zootechniques communs », explique Robin Russias, qui a mené une thèse de doctorat qui s’inscrit dans le projet Pâturond.
Un changement de paradigme
Plusieurs indicateurs ont été évalués sur chaque système pendant trois ans : la production des prairies, en quantité et qualité, la valorisation de l’herbe par les animaux, la croissance des génisses, le stockage de carbone, la diversité floristique, mais aussi la charge de travail (en séparant travail d’astreinte et travail de saison).
Pour définir les modalités pratiques de l’AMP, les six éleveurs ont été partie prenante. « En amont de l’expérimentation, nous avons beaucoup échangé avec des experts américains pour bien comprendre le principe de la technique. Nous savions vers quels objectifs nous voulions tendre, mais nous n’avions pas de leviers techniques pour les atteindre dans les systèmes français, relate Robin Russias. Nous avons donc demandé aux éleveurs d’y réfléchir avec nous. »
Participer à l’élaboration de la méthode a facilité son acceptation par les éleveurs, ce qui n’était toutefois pas si évident au premier abord. « C’est un vrai changement de paradigme », observe Alicia Clavet. « La première année, un des éleveurs m’a appelé en me disant, "tu es sûr que je ne peux pas sortir la faucheuse ?" », ajoute Robin Russias.
Les éleveurs ont néanmoins joué le jeu et n’ont fauché ni pendant la saison de pâturage, ni ensuite pour éliminer les refus. « Pour les besoins de l’expérimentation, nous avions demandé qu’il n’y ait aucune fauche, mais hors expérimentation, rien n’empêcherait un éleveur de broyer les refus et de les laisser au sol s’il craint un enfrichement de la parcelle », précise le doctorant.
Malgré le choc du début, après trois ans d’expérimentation, les retours des éleveurs sont bons. Tous semblent prêts à continuer d’utiliser le pâturage AMP sur les parcelles expérimentales, et certains voudraient même le développer, selon Robin Russias. « Les éleveurs mettent en avant la résilience du système, le fait que l’herbe reste disponible même l’été, car la couverture du sol semble favoriser la pousse estivale, et le gain de sérénité que cela permet », indique-t-il.
En moyenne, les éleveurs ayant testé l’AMP n’ont affouragé que sept jours sur la période de pâturage, contre une trentaine pour les deux autres systèmes. Dans tous les cas, les quantités de fourrage amenées au champ ont été assez faibles, mais affourager représente du temps et de la charge mentale.
Une charge de travail équivalente aux autres systèmes
La méthode AMP semble donc intéressante pour éviter l’affouragement des bovins en été. De plus, alors qu’on aurait pu penser que devoir déplacer les animaux très régulièrement influerait négativement sur la charge de travail des éleveurs, celle-ci n’est pas augmentée par rapport aux autres systèmes de pâturage testés. Principale explication : sans fauche, il y a moins de travail de saison que dans les autres systèmes.
Les éleveurs n’ont pas trouvé trop contraignant de changer les animaux de paddock, car cela restait au sein d’un même lot de parcelles. Le système ayant été pensé en amont de l’expérimentation, chacun l’a optimisé pour en simplifier la gestion.
Sur les autres indicateurs, le pâturage AMP semble également prometteur. Malgré une forte proportion de biomasse restante à la sortie des génisses, la valorisation de l’herbe est correcte, entre les méthodes de pâturage continu et tournant classique, qui reste la méthode la plus performante. La production des animaux est maintenue, avec de bonnes croissances des génisses, malgré une herbe de moindre valeur nutritive que les autres méthodes. Cependant, les génisses sont des animaux à faibles besoins et ces bons résultats ne peuvent pas être extrapolés à des animaux à plus forts besoins. Robin Russias aimerait que des fermes expérimentales s’emparent de la méthode pour la tester sur des animaux à plus forts besoins sans faire courir le risque à des fermes commerciales.
Concernant les services environnementaux, la méthode AMP n’a pas montré de différence significative par rapport aux deux autres méthodes, malgré un stockage de carbone plus élevé en valeur brute. « Quelle que soit la méthode de pâturage, le stock de carbone est important, précise le doctorant. Les prairies sont très intéressantes sur ce point, mais aussi en termes de biodiversité. Sur l’ensemble du dispositif, nous avons recensé 118 espèces de carabes, dont deux rares en France. C’est plus que ce qu’on retrouve dans la bibliographie sur cultures. »
Pour confirmer les premiers résultats, et parce que le stockage de carbone et la diversité floristique demandent un suivi long, ces indicateurs, ainsi que la performance des animaux, seront mesurés pendant encore deux ans.
La gestion de l’abreuvement, un indispensable
Avec un minimum de quinze paddocks en rotation tous les un à cinq jours, la gestion de l’abreuvement est primordiale dans la méthode AMP. Les éleveurs y ont donc réfléchi en amont. « Certains ont choisi des abreuvoirs mobiles, d’autres des couloirs permettant aux animaux de toujours accéder à des points d’eau quel que soit le paddock », relate Robin Russias. Dans le cadre de l’expérimentation, ils ont été accompagnés financièrement pour ces investissements.
Au Royaume-Uni, l’AMP semble améliorer la portance
McDonald’s teste la méthode AMP sur d’autres marchés que la France. Au Royaume-Uni par exemple, le système a permis de mettre en place du pâturage hivernal et d’améliorer la portance des sols là où il a été testé. Un point qui reste à explorer en France pour espérer augmenter le nombre de jours de pâturage et mieux valoriser la pousse de l’herbe à l’automne et en hiver.