Le développement de résistances des strongles digestifs aux antiparasitaires impose un changement rapide des pratiques vers une gestion raisonnée du parasitisme. Des solutions existent.
Si les pertes économiques liées à une mauvaise gestion du parasitisme gastro-intestinal en élevage pâturant sont bien connues, la résistance aux antiparasitaires devient aujourd’hui très préoccupante. « En 2024, le plan Ecoantibio 3 a intégré la lutte contre les résistances aux antiparasitaires, a rappelé Céline Cotrel, responsable Ruminants de Ceva, lors d’un symposium organisé par le laboratoire et les groupements techniques vétérinaires des Pays de la Loire. L’objectif est d’avoir une utilisation raisonnée des antiparasitaires, réfléchie dans une approche sanitaire globale. De traiter moins, mais mieux, pour maintenir l’efficacité des molécules. »
La problématique est particulièrement importante en élevage laitier où le seul antiparasitaire utilisable en lactation, car à temps d’attente nul en lait, est l’éprinomectine. « Dans une population de strongles qui n’a jamais rencontré une molécule, il y a seulement une part qui y est naturellement résistante, explique Nadine Ravinet, d’Oniris. Quand on utilise la molécule, seuls ces strongles résistants survivent. Et si on le fait plusieurs fois par an pendant des décennies, on n’arrive plus à éliminer assez de parasites. »
Des strongles deviennent aussi résistants après l’exposition à une molécule, d’autant plus que l’exposition est fréquente et/ou la dose insuffisante. « L’idée, pour maintenir l’efficacité de la molécule sur un élevage, est de garder une population refuge de strongles sensibles, pour diluer les parasites résistants », précise Nadine Ravinet.
Favoriser une bonne immunité
La situation en bovins est assez mal connue. « Mais les données dont on dispose sont alarmantes, insiste l’experte. Une enquête dans le Cantal, où la météo est pourtant peu favorable aux strongles digestifs et qui traite moins que l’Ouest, montre que 100 % des lots de génisses ont des strongles résistants. Il y a urgence à réagir et nous rencontrons des situations où il est déjà trop tard. »
Une piste pour moins traiter est de contrôler les populations de strongles par le chargement, le pâturage tournant, l’alternance fauche/pâture, l’intégration des prairies dans la rotation… Une autre est de favoriser l’immunité des animaux. « L’immunité se construit dès le plus jeune âge et s’acquiert après environ huit mois de contact effectif avec les strongles, précise Vincent Legoupil, vétérinaire. Souvent, ce n’est pas possible la première saison de pâturage et un traitement à la rentrée en étable est nécessaire. Le temps de contact sera complété la deuxième saison de pâturage. »
Le contact avec les strongles doit toutefois être modéré pour que l’animal ne soit pas malade. « Plusieurs stratégies sont possibles : la rotation des pâtures, la complémentation au pâturage, le copâturage de plusieurs espèces ou des vaches avec leurs veaux, les espèces non sensibles et les vaches immunisées ingérant les parasites sans rejeter d’œufs, ce qui limite la charge de strongles pour les jeunes, le passage des jeunes après les vaches… »
Opter pour le traitement sélectif
Et surtout, vu le coût des traitements et le risque de résistance lié aux traitements systématiques, des traitements ciblés sélectifs (TCS) deviennent impératifs. « Le bilan sanitaire est un bon moment pour faire le point sur la gestion du parasitisme, estime Vincent Legoupil. Et il faut raisonner à l’animal. »
Chez les génisses, un poil piqué, des bouses liquides, une baisse de croissance notée par pesée ou barymétrie peuvent faire penser au parasitisme. Des coproscopies en saison de pâturage et le dosage de pepsinogène à la rentrée en étable, pour évaluer le niveau d’infestation de la caillette, permettent de confirmer le diagnostic. Chez les adultes, le seul signe d’infestation est la baisse de production. Des outils de prédiction existent désormais. La fiche automatisée TRI (technique raisonnée individualisée) de Ceva génère à partir des performances laitières la liste des vaches à vermifuger. « Deux critères sont à valider pour traiter : moins de 200 jours en lait à la rentrée en étable et un niveau de production décevant », précise Nadine Ravinet.
Autre point important pour le traitement sélectif : le choix d’un antiparasitaire injectable plutôt qu’un pour-on, pouvant entraîner un sous-dosage du fait du léchage entre animaux, qui se révèle un facteur de risque de résistance. « Il faudrait que les vétérinaires puissent intervenir dans le cadre d’un conseil global, avec une prise en charge par tous les acteurs de la filière », conclut Clémence Bee, vétérinaire, secrétaire des GTV Pays de la Loire.
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Chiffres-clés
1/3 des éleveurs ne vermifuge pas
1/3 réalise des traitements collectifs systématiques
1/3 gère le parasitisme au cas par cas
20 % des animaux hébergent 80 % des parasites
Un impact aussi sur les prairies
« Les insectes coprophages, dont les bousiers, jouent un rôle important, souligne William Perrin, de l’université de Montpellier. Ils assurent le passage des nutriments des bouses vers le sol. Or les antiparasitaires courants se retrouvent dans les bouses et sont toxiques pour les bousiers. » Dans une étude, la mortalité des bousiers 48 heures après traitement de bovins à l’éprinomectine a été de 30 %, contre 4 % avec des animaux non traités. « L’écotoxicité d’un antiparasitaire varie selon sa nature chimique, sa persistance, sa bioaccumulation, précise le chercheur. Tous ne sont pas écotoxiques. Mais 1µg d’ivermectine dans 1 kg de bouse réduit l’espérance de vie des bousiers de 40 %. »
Et outre l’impact sur la fertilité des sols et donc le rendement de la prairie, des bouses non dégradées réduisent la valorisation de l’herbe. « Une bouse qui ne se dégrade pas assez vite entraîne des odeurs, des refus et au final une moins bonne valorisation de la prairie », note Mathieu Bessière, consultant spécialiste du pâturage tournant dynamique. En Nouvelle-Zélande, où les antiparasitaires ont été beaucoup utilisés, de vastes zones sont devenues impropres au pâturage, obligeant à réintroduire des bousiers d’élevage.
Avis d’éleveur : Antoine Pannard, du Gaec Moussay en Mayenne
« Nous avons fait évoluer nos pratiques »
« Nous avons 120 vaches laitières pour 850 000 litres de lait livrés à C’est qui le patron ?! et 160 hectares. Quand nous sommes passés en bio, en 2020, nous avons voulu faire pâturer les génisses. Le pâturage est le système le plus économe, mais pour limiter le parasitisme, il faut être accompagné. Grâce à notre nouveau cabinet vétérinaire, nous avons fait évoluer nos pratiques. Avant, les génisses sortaient à 1 an et nous faisions des traitements antiparasitaires systématiques, de tout le troupeau ou au vêlage, en pour-on. Aujourd’hui, les génisses sortent à 6 mois en pâturage tournant dynamique ou sur des parcelles après la fauche. Nous cherchons à ce qu’elles soient en contact modéré avec les strongles pendant huit mois. Nous les observons beaucoup et faisons de la barymétrie pour suivre la croissance. Si la croissance décroche, nous faisons une coproscopie. Nous dosons aussi les pespsinogènes de toutes les génisses à la rentrée à l’étable. Si la coproscopie ou les pepsinogènes montrent la présence de strongles, nous traitons à l’individu en injectable. En moyenne, un animal reçoit un seul traitement dans sa vie, en première ou deuxième année. Et depuis trois ans, aucune vache adulte n’a été traitée. »