Outre les classiques GFA mutuels, les Safer et Terre de Liens, de nouveaux systèmes de portage de foncier, comme Elan, Feve, Hectarea, Terra Hominis, etc. ont fait leur apparition. Ils visent à alléger l’investissement dans le foncier à l’installation, mais aussi à plusieurs moments en cours de carrière. Le portage de foncier peut être une solution face à des difficultés d’installation, d’investissement et de transmission. Comment fonctionnent ces différents dispositifs ?
On associe à tort le portage de foncier aux installations agricoles hors cadre familial. « Il existe aujourd’hui une multitude de modalités de portage de foncier, privées et publiques, ce qui amène une diversité de solutions ouvertes à un grand nombre d’exploitants », déclare Nicolas Agresti, directeur des études de la Fédération nationale des Safer (FNSafer). Le portage peut être mobilisé temporairement le temps que l’exploitant se lance et acquière les moyens d’acheter le foncier, il peut aussi s’inscrire dans un temps plus long.
Une solution pour « alléger » l’installation
Depuis des décennies, les Safer Nouvelle-Aquitaine, Grand est et Auvergne Rhône-Alpes achètent du foncier agricole pour le compte de jeunes bénéficiaires de la DNJA uniquement (1), en attendant qu’ils aient les moyens de le leur racheter. Durant 2 à 5 ans, la Safer leur met du foncier à disposition, par convention d’occupation précaire (2), contre un loyer annuel qui constitue, frais de portage déduits, un acompte du prix de vente.
Les premières années d’installation, les jeunes exploitants consacrent leur DNJA à leur investissement en matériel, plantations, cheptel et à la modernisation de l’exploitation. Puis, une fois établis, ils négocient plus facilement un emprunt auprès des banques pour acquérir le foncier que la Safer leur revend au prix où elle l’a elle-même acheté plus la taxe foncière et les éventuels frais d’assurance des années de portage, moins les acomptes versés sous forme de loyer. La Safer ne peut en aucun cas faire de plus-values (art. L143-1-2 du Code rural), lors de cette revente.
Faute de fonds suffisants pour stocker de nombreux hectares, les Safer n’arrivent pas à répondre à toutes les sollicitations.
Ces frais d’immobilisation du foncier sont souvent cofinancés par les Régions. L’Occitanie fait partie de celles qui sont très impliquées en la matière. En 2022, elle a mobilisé à ses côtés la Safer, des banques et des coopératives – en tout 12 partenaires publics et privés —, pour lever 1,6 million d’euros, afin de passer la durée du portage de 5 à 10 ans. Tous ces financeurs sont regroupés dans la Foncière agricole d’Occitanie, filiale de la société d’économie mixte locale Arac Occitanie.
Des investisseurs privés ou des particuliers apportent leur soutien aux agriculteurs
Limitée dans sa mission de portage au regard de l’importance des fonds à mobiliser, la FNSafer en partenariat avec Citizen Capital a créé le fonds Elan en 2025. Doté de 38 millions d’euros, il permet d’offrir un portage plus long d’une durée de 10 à 30 ans. Ses opérations sont destinées majoritairement aux installations hors cadre familial, mais aussi au maintien d’un fermier en place lorsque le bailleur vend et qu’il n’a pas les moyens d’acquérir les terres. Ce fonds a vocation à accompagner tout type de projets d’installation, même si ceux en agroécologie, sous label ou bio sont priorisés.
Tant la foncière agricole Occitanie qu’Elan sont des partenariats Safer, associés à d’autres acteurs pour élargir ce système de portage temporaire de foncier, sans spéculation.
Le secteur privé n’est pas en reste, des acteurs comme Fermes En ViE (Feve) et Hectarea rassemblent des investisseurs privés, des particuliers, motivés pour soutenir l’agriculture. Ces deux foncières ne s’adressent pas qu’aux jeunes agriculteurs. Elles acquièrent aussi des parcelles en vue d’agrandissements d’exploitations, ce que ne permettent généralement pas les dispositifs publics. De même, si un descendant n’a pas les moyens de payer une soulte à ses frères et sœurs ou des droits de donation/succession, il peut activer le portage pour se maintenir en place. Qu’il s’agisse d’une installation, d’un maintien ou d’un développement, les agriculteurs et viticulteurs bénéficiaires du portage s’engagent dans des pratiques sociales et environnementales afin de faire bénéficier les investisseurs d’une défiscalisation (voir encadré). Ils deviennent fermiers, payant un fermage, qui assure une rentabilité de 2 % aux investisseurs.
La durée du portage n’est pas définie à l’avance. Pour des raisons fiscales, les investisseurs restent au moins 5 ans, mais ils peuvent se maintenir au-delà de cette durée. Quand le fermier est prêt à acheter, les parcelles sont estimées. À l’inverse des portages par les Safer, le prix n’est pas figé dans le temps.
L’épargne solidaire pour des portages plus durables
D’autres systèmes ont adopté une perspective différente : l’exploitant n’acquerra jamais son foncier, il en demeurera locataire toute sa carrière. À sa retraite, un autre exploitant prendra sa place, qu’il s’agisse ou non de son descendant. Dès les années 1970, de petits collectifs, d’agriculteurs et de citoyens se sont créés dans cette voie. Ils se sont constitués en groupements fonciers agricoles mutuels (par opposition aux groupements fonciers agricoles familiaux), afin d’acquérir des terres, le plus souvent nues, destinées à la location à l’exploitant. Les associés se partagent les fermages, déduction faites des faibles coûts de gestion. Le gérant est couramment le fermier.
Dans la région Grand Est, ces GFA mutuels sont nombreux. Il y en a par exemple 10 dans les Ardennes. « Les générations d’associés et d’exploitants se succèdent sans gros incidents, constate Nicolas Girardot, polyculteur-éleveur, à Vaux-en-Champagne. Quand des associés souhaitent céder leurs parts, on trouve de nouveaux associés. »
En viticulture, les associés sont aussi militants qu’œnophiles. En effet, les consommateurs sont très motivés pour, indirectement, devenir propriétaires de pieds de vigne, via des GFA mutuels et percevoir leurs dividendes sous forme de bouteilles de vin. Ces sociétés immobilières foisonnent aux quatre coins de l’Hexagone,comme celui initié par la Cave coopérative de Lugny.
Terra Hominis est même devenu un facilitateur de ce type de GFA mutuels viticoles, mettant en relation amateurs de vins et viticulteurs. Ce modèle pourrait d’ailleurs inspirer d’autres fermes pratiquant la vente directe de fromages, viandes, fruits, etc.
En vingt ans, Terre de liens est devenue la référence nationale du portage militant. Des particuliers motivés par l’agriculture et ou leur territoire, répartis dans toute la France, souscrivent des parts sociales (106 €/action) auprès de Terre de liens. Cette dernière acquiert des exploitations avec ou sans bâtiments, pour les louer à des fermiers, certifiés bio et pratiquant l’agriculture paysanne. Quand la souscription citoyenne est insuffisante à l’achat d’un domaine, Terre de Liens complète par un emprunt bancaire.
En devenant propriétaire, la foncière s’engage à ne jamais revendre les biens pour garantir leur sortie du marché spéculatif, et préserver ces fermes sur le très long terme. Contrairement aux associés de GFA mutuels, les actionnaires de Terre de Liens ne perçoivent pas de dividendes annuels, mais récupèrent la valeur de leurs parts sociales réévaluées, à leur sortie.
(1) Ou bénéficiaires de prêts d’honneur dans certaines régions.
(2) À ne pas confondre avec les conventions de mise à disposition Safer quand des propriétaires confient la gestion leurs terres à la Safer pour qu’elles soient louées et exploitées.
Puis-je perdre le contrôle de mon exploitation en cas de portage foncier ?
L’expérience montre que le système de portage foncier ne présente pas plus de risques que le fermage classique.
Dans les portages via des GFA mutuels, le gérant est souvent l’exploitant locataire, lui-même.
De plus, les financeurs de ces portages se contentent d’une faible rémunération de l’ordre de 2 %, voir d’aucune. Chez Terre de Liens, ils ne sont même pas rémunérés. Les revenus des foncières sont plafonnés puisque les fermages sont plafonnés par arrêté préfectoral. De toute façon, le statut du fermage qui lie la foncière à l’agriculteur ou viticulteur, protège ce dernier de toute ingérence.
Si les actionnaires de ces foncières venaient à se retirer tous en même temps, le fermier pourrait user de son droit de préemption, ce qui ne serait pas plus risqué qu’avec un seul bailleur.
« Je préfère avoir comme bailleur une multitude d’actionnaires, plus ou moins anonymes qui n’exerceront jamais leur droit de reprise, qu’un seul bailleur du coin qui scrute comment je travaille ou pourrait vendre du jour au lendemain », considère Julien Baudesson, gérant et locataire du GFA mutuel cantonal d’Asfeld, dans les Ardennes.
Chez Terre de Liens et Feve, les baux contiennent des clauses environnementales (certification agriculture biologique et maintien des infrastructures écologiques) qui ne sont pas particulièrement contrôlées. « En 20 ans d’existence, nous n’avons jamais eu de contentieux en la matière. Nos locataires sont volontaires. Ces clauses relèvent du contrat social, pas de la coercition juridique », affirme Tanguy Martin, médiateur foncier à Terre de Liens Pays de Loire.
Dans le cadre d’un portage temporaire financé par des acteurs publics, ces derniers étudient l’éligibilité du projet puis ne reviennent pas vers l’exploitant avant l’échéance d’acquisition.
Défiscaliser 25 % des sommes investies au titre des pratiques agri-environnementales
25 % du montant investi est déductible de l’impôt sur le revenu du souscripteur, au titre des entreprises solidaires d’utilité sociale (ESUS), à condition que les titres soient au moins conservés durant 5 ans.
Par ailleurs, ce placement bénéficie d’une exonération totale d’impôt sur la fortune immobilière (IFI).
Concrètement, vous investissez 5 000 €, vous recevez 1 250 € en réduction d’impôts dès l’année suivante.