Viticulture : « À l’épreuve des crises, un repositionnement est possible »
L’addition des défis climatiques, sociétaux, démographiques et commerciaux met la filière vitivinicole face à une situation inédite. Pour le prospectiviste Hervé Hannin, ces crises combinées marquent la fin des ajustements à court terme et ouvrent la voie à des transformations collectivement anticipées.
L’addition des défis climatiques, sociétaux, démographiques et commerciaux met la filière vitivinicole face à une situation inédite. Pour le prospectiviste Hervé Hannin, ces crises combinées marquent la fin des ajustements à court terme et ouvrent la voie à des transformations collectivement anticipées.
Êtes-vous de l’avis que la filière vitivinicole française traverse une crise « comme une autre », conséquence d’un énième déséquilibre entre la production et la consommation mondiale de vin ?
Hervé Hannin : Croire ou laisser croire que la crise actuelle est uniquement économique, que la filière et les individus qui la constituent sont capables, comme par le passé, d’en supporter les conséquences, en réduisant les investissements et leur train de vie pendant deux ou trois ans n’est pas une bonne posture. La filière, française et mondiale, est face à une situation de rupture.
On ne produira plus comme avant, ni qualitativement ni quantitativement, parce que le changement climatique est une réalité, parce que le renouvellement des générations de vignerons n’est plus assuré, parce que les attentes sociétales changent, parce que la démographie mondiale n’est pas favorable à la consommation d’alcool…
Les défis à l’origine des crises du XIXe et XXe siècles se renouvellent et interagissent avec les nouveaux défis du XXIe siècle. Nous sommes face à une polycrise.
Quelles sont les crises constitutives de cette polycrise ?
H. H. : Il y a la crise agronomique. Malgré le développement de variétés tolérantes au mildiou et à l’oïdium, la quasi-totalité des vignerons français continuent de lutter chaque année contre ces maladies. À cela se rajoute, depuis le début du XXIe siècle, la flavescence dorée qui est présente dans presque tous les vignobles et localement des ravageurs émergents. La montée en puissance du dépérissement de la vigne, avec les maladies du bois notamment, rajoute une strate à la liste des organismes nuisibles installés et nouveaux contre lesquels les producteurs doivent lutter.
La crise climatique est plus que jamais indéniable. Tout un chacun constate l’avancée des stades phénologiques de la vigne, conséquence irréfutable du réchauffement climatique du territoire. Dans le Languedoc, dans l’Est audois, les précipitations ont drastiquement baissé cette dernière décennie. Les données météo ne laissent pas la place au doute. Les sécheresses estivales, mais plus uniquement, impactent les rendements.
Le lien avec la crise environnementale est évident. La concurrence sur l’eau entre les usagers se dessine. Le partage de l’air, du sol, des paysages s’inscrit dans un contexte similaire. Les riverains et les citoyens demandent aux viticulteurs de réduire l’usage des pesticides et des intrants alors que la pression des nuisibles est toujours aussi forte et que les taux de matières organiques dans le sol viticole sont au plus bas.
On peut alors faire la relation avec la crise socioprofessionnelle de la filière. Aujourd’hui, les techniques culturales sont à renouveler pour s’adapter au climat, aux attentes sociétales, aux objectifs financiers, à la réglementation… Et c’est la même chose pour la partie commerciale, comptable ou encore œnologique. Au XXIe siècle, le métier de vigneron est en perpétuel mouvement. Cette complexité participe au problème de renouvellement des générations. La filière viticole est en pleine crise démographique et les crises économiques n’incitent pas les jeunes et les investisseurs à se lancer.
Nous sommes à un moment critique dans lequel toutes les crises, une à une à un niveau élevé, s’entrechoquent.
Dans vos travaux sur le marché national, vous portez un regard très attentif au rapport des Français à l’égard du vin. Comment a-t-il évolué ?
H. H. : Certains faits sont bien connus des professionnels. Une génération de consommateurs réguliers de vin disparaît sans être renouvelée. La part de non-consommateurs de vin n’a jamais été aussi haute, en particulier chez les jeunes. Les consommateurs occasionnels boivent facilement en substitution du vin d’autres boissons, alcoolisées ou non. Cette analyse succincte du volet consommation doit être complétée par le lien qui unit les Français au vin.
Avant, même les non-consommateurs de vin avaient un rapport de sympathie au produit. Ils en proposaient à table, aimaient vivre dans une campagne viticole. Cette bienveillance généralisée n’est plus.
Le danger pour la filière est de voir réduire le narratif viticole à des considérations médicales, que la société s’éloigne du vin et adopte collectivement une logique purement nutritive de l’alimentation où le vin n’a pas sa place.
Sans nier les effets sanitaires de la consommation de vin et de la culture de la vigne, les professionnels doivent massifier des débats sereins avec leurs contradicteurs. Les externalités positives du vin et de la vigne existent ; il faut les porter au risque de voir s’amenuiser le soutien public puis politique et, de fil en aiguille, les financements publics et privés en formation, en recherche, en production.
La filière doit-elle craindre un désengagement de la grande distribution ?
H. H. : En prospective, c’est une hypothèse à envisager. En France, 70 % de la consommation de vin à domicile se fait via la grande distribution. C’est un acteur de filière au poids considérable qui subit aussi la baisse des ventes de vin. Comme les producteurs, si l’on peut dire, elle « cultive » des euros par mètre carré. Il ne serait pas irrationnel de voir une partie des linéaires de vins laisser la place à des produits plus profitables, alimentaires ou non.
Sauve qui peut, tout est perdu ? L’état des lieux que vous présentez est noir.
H. H. : Ce travail scientifique met en avant des résultats durs à accepter, mais indispensables pour bâtir des scénarios plausibles.
J’aime à dire que la prospective est un échafaudage pour l’action, pas une prévision. Des hypothèses sont désirables pour la filière, d’autres non. La filière, représentants de la distribution et des consommateurs inclus, doit urgemment s’interroger sur les moyens de contrecarrer les inflexions qui la mettent en danger et, dans le même temps, sur les leviers capables de favoriser les scénarios qui maintiennent des viticultures plurielles, organisées et viables.
Un repositionnement est possible, si des règles et a priori, pensés immuables, bougent.