Protection des vergers : les atouts de la micro-injection
Aucun produit n’est encore autorisé en France en arboriculture fruitière pour être appliqué par micro-injection mais les études menées depuis une dizaine d’années ont validé cette méthode comme prometteuse pour lutter contre certains bioagresseurs. Le point sur les essais.
La micro-injection consiste à injecter des produits phytopharmaceutiques dans le tronc d’un arbre, dans les vaisseaux de sève ascendante. La sève va transporter le produit dans le houppier. « C’est l’arbre qui devient acteur », résume Nathalie Lebarbier, chargée de programme d’Invenio. La filière arboricole expérimente la micro-injection depuis 2015 en alternative à la pulvérisation. Elle collabore avec le Cetev (Centre d’expérimentation en techniques environnementales et végétales), pionnier de la micro-injection en France. Les projets Preamisse (2015-2019) et Mispa (2021-2024) ont permis de mettre au point une méthodologie adaptée aux arbres fruitiers. Les connaissances sur cette technique continuent de s’enrichir.
Est-ce que la micro-injection blesse l’arbre ?
La capacité de cicatrisation des arbres a été l’un des premiers points vérifiés. L’aiguille utilisée a un diamètre de deux millimètres. Sa longueur dépend du type d’arbre. Dans les tests réalisés, pommier, châtaignier, noyer, cerisier et kiwi ont montré leur « capacité de cicatrisation et reconstruction des tissus conducteurs du xylème en un an », rassure Florence Verpont, ingénieure CTIFL et référente sur la micro-injection. « Pour le châtaignier, cet aspect est important car il est sensible au chancre de l’écorce qui se développe sur les plaies », souligne Nathalie Lebarbier.
Quels produits commerciaux ont été testés ?
« Depuis 2015, quarante produits commerciaux ont été testés en micro-injection. Seulement deux d’entre eux sont des spécialités spécifiquement formulées pour l’injection », informe Florence Verpont. L’un des deux est un produit à base d’azadirachtine autorisé au Canada pour traiter les arbres ornementaux ou forestiers.
« Nous avons constaté qu’entre le Neemazal, formulé à la base pour pulvérisation, et le produit canadien, dédié à l’injection, il n’y a pas eu de différence d’efficacité », remarque Florence Verpont. Elle souligne toutefois qu’une formulation spécifique a l’avantage de faciliter l’injection, donc le débit de chantier.
Quels couples culture/bioagresseur ont eu les meilleurs résultats ?
Les essais ont concerné le puceron cendré et la tavelure en pommier, la chenille foreuse et la pourriture du châtaignier, la mouche du brou et le carpocapse du noyer, la bactériose du kiwi, dans le cadre du projet Mispa. S’y est ajoutée, la Drosophila suzukii en cerise.
Les meilleurs résultats ont été obtenus sur les ravageurs, surtout les insectes piqueurs-suceurs avec par exemple 90 % d’efficacité pour le puceron cendré en pommier. « Sur la chenille foreuse du châtaignier, nous avons eu 60 % à 80 % d’efficacité par rapport aux témoins avec un produit aujourd’hui utilisé en pulvérisation », se réjouit Nathalie Lebarbier. Les produits ont montré des efficacités variables. Ainsi pour cerise/Drosophila suzukii, les résultats compilés sur quatre années de tests par Nicolas Formez, ingénieur CTIFL, montrent que L’Exirel (cyantraniliprole), utilisé lors des deux premiers essais de 2021 et 2022, a eu une efficacité d’environ 50 %. Utilisés en 2022, le Success 4 (spinosad) et le Movento (spirotétramate) ont montré une efficacité de 35 %, le Karate Zeon (lambda cyhalothrine) de 30 %. « Une efficacité de 50 % peut être intéressante par rapport à l’état critique des autorisations », relève Florence Verpont.
La méthode s’est avérée pour l’instant moins pertinente sur les maladies fongiques. « Nous n’avons pas de preuves d’efficacité suffisantes », indique l’ingénieure. Les hypothèses pour expliquer ces moins bons résultats sont que les fongicides, tels que formulés pour des applications par pulvérisation, sont plus compliqués à injecter et qu’il y a peu de produits disponibles à tester. « Les cycles sont plus longs, par exemple celui de la tavelure », observe également Florence Verpont.
Quelles caractéristiques doit avoir le produit pour être injectable ?
Les molécules injectées doivent être solubles dans l’eau pour être transportées par le xylème vers les feuilles via la sève brute qui est composée essentiellement d’eau. « Il faut aussi qu’elles soient suffisamment hydrophiles pour ne pas s’adsorber sur les matières lipophiles, telles que la lignine, présentes sur leur parcours », précise un article du CTIFL. Le caractère hydrophile de la substance active se mesure par un indicateur, le Kow. Plus il est bas, plus la molécule est hydrophile. La texture du produit est également à prendre en compte. Si elle est trop visqueuse, le produit va moins bien circuler.
Pour chaque espèce d’arbre, une étude préalable détermine les paramètres d’injection (taille de l’aiguille, nombre d’injections et de points d’injection…). Le délai de diffusion, évalué avec des produits défanants, permet de caler le moment d’injection en fonction de l’arrivée du bioagresseur.
Comment se calcule le dosage du produit ?
Pour les tests, les équipes se basent sur la dose homologuée (DH) en pulvérisation par hectare et par an. La dose est divisée par le nombre d’arbres par hectare et par le nombre de traitements par injection prévus. La dose par arbre est ensuite répartie selon le nombre de points d’injection. Elle est complétée par de l’eau sachant qu’une injection contient 1 ml de solution.
La micro-injection permet-elle de diminuer les traitements ?
« Nous sommes sur une réduction drastique, se réjouit Florence Verpont. Une injection permet de maîtriser le cycle complet du puceron cendré du pommier contre six à huit applications par pulvérisation ». Nathalie Lebarbier remarque que « l’application en micro-injection est particulièrement intéressante dans le cas du châtaignier car en pulvérisation, un gros volume de bouillie est nécessaire compte tenu de la dimension des arbres ».
Est-ce que des résidus sont constatés ?
Les résidus ont été analysés pour tous les produits testés, à chaque récolte. « Nous n’avons constaté des résidus que pour deux seuls produits, mais ils sont connus pour ça et les résidus étaient très largement inférieurs au LMR », détaille Florence Verpont, en évoquant le Teppeki et le phosphonate de potassium (Soriale).
Pour le cerisier, Nicolas Formez indique qu’« en 2021, seuls le spirotétramate et ses métaboliques secondaires (molécule du Movento) sont retrouvés sur les fruits, à une dose 35 fois inférieure à la limite maximale de résidus autorisée par l’Union européenne, fixée à trois milligrammes par kilo de fruits. En 2022, aucune des molécules appliquées n’est retrouvée sur les fruits à la récolte ». La méthode est donc jugée sans risque pour les consommateurs, dans les conditions des tests.
Avec quel matériel est réalisée la micro-injection ?
Les injections expérimentales ont été manuelles et nécessitent un certain savoir-faire et de la force, surtout sur les écorces dures. Un pistolet pour injection automatisée est en développement chez un spécialiste du matériel arboricole. « Il est attendu pour 2027 », espère Florence Verpont. Il sera équipé d’une cartouche contenant le produit et d’une brique électronique enregistrant les données d’injection. Pour des densités de 100 à 150 arbres à l’hectare comme c’est le cas en châtaigne ou noix, la solution sera déployable, précise l’ingénieure. Mais pour les vergers en haie fruitière, la densité exigera un système avec « embarquement d’un bras d’injection ». Deux universités américaines travaillant sur la micro-injection en citrus auraient avancé sur la mise au point d’un « bras d’injection monté sur un corps robotisé », mentionne-t-elle.
Quel débit de chantier et coût à l’hectare sont estimés ?
Florence Verpont indique qu’une injection requiert dix secondes par point d’injection. Pour les vergers en basse densité, jusqu’à 100 arbres, le coût d’une intervention d’injection a été estimé à 52 euros par hectare (hors produit). Pour 150 à 200 arbres, il passe à 65 euros par hectare. En pommier, pour un verger en haute densité, le coût serait de 650 euros par hectare.
La filière réclame une évolution réglementaire
La micro-injection fait partie des techniques sur lesquelles la filière réclame un déblocage réglementaire rapide face aux impasses sanitaires engendrées par la raréfaction des solutions. « Pour le châtaignier et la chenille foreuse on pourrait avoir un usage pour le Revive II, qui a une AMM depuis 2018 pour le palmier et le marronnier. Pour le modèle pomme/puceron cendré, le Neemazal, qui est autorisé en pulvé, et y compris en bio, pourrait bénéficier d’un usage en micro-injection », expose Florence Verpont. Pour ce qui est de nouvelles AMM, qui relèveraient d’un pas de temps beaucoup plus long, l’ingénieure mentionne que le risque pollinisateur sera notamment à étudier par les firmes.