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Une ferme ovine multifonctionnelle à l’italienne

À l’image de jeunes agriculteurs italiens, Murad Salem se diversifie pour s’adapter aux nouveaux enjeux de l’agriculture.

Vue aérienne de la ferme du domaine Bella Donna, en Italie.
Le domaine Bella Donna (Belle Dame, en italien) s'étend sur 200 ha et compte 600 brebis laitières, ainsi que de nombreux autres ateliers d'élevage.
© A. Dazet

Aux portes de Rome, à La Marcigliana, Murad Salem a repris il y a dix ans le domaine Bella Donna, précédemment exploité par une organisation religieuse. Sur 200 ha, achetés par sa famille, il y élève 75 bovins lait et viande, une basse-cour, plus 600 brebis. « Initialement j’avais mis quatre cents lacaunes, pour leur potentiel laitier et puis, au fur et à mesure, je passe en race sarde, afin de bénéficier de la prime ovine réservée aux races locales, de huit euros par tête et pour produire du fromage sous AOP pecorino romano », explique l’éleveur de 32 ans.

 

 
Murad Salem, 32 ans, agriculteur en Italie.
Murad Salem, 32 ans, mise sur la multifonctionnalité et n'hésite pas à diversifier ses activités, toujours en lien avec son exploitation agricole. © A. Dazet

Son exploitation, basée sur la vente directe, transforme le lait et la viande des animaux. Sa gamme comporte une vingtaine de fromages, ricotta et yaourts de brebis et de vache, tous à base de lait pasteurisé, vendus au magasin de la ferme et écoulés dans sa ferme auberge, ouverte en fin de semaine. Grâce à l’aide de sa famille, il y sert 7 500 repas par an.

Une installation familiale mais hors cadre

 

 
Fromagers au travail.
Le domaine Bella Donna emploie une vingtaine de salariés, dont cinq fromagers. Toute la production est vendue en direct. © A. Dazet

La ferme est effectivement une affaire familiale, même s’il est le premier agriculteur de cette famille de médecins. Le domaine a été acheté par son grand-père et appartient maintenant à son oncle. Diplômé d’une prestigieuse école de commerce, il y a mis son empreinte d’entrepreneur pour valoriser le domaine, qui emploie aujourd’hui une vingtaine de salariés, dont six membres de sa famille : deux bergers, un vacher, cinq fromagers, un tractoriste, des cuisinières, des employés.

Il est le seul à avoir bénéficié d’une dotation jeune agriculteur (DJA) de 40 000 € et donc officiellement le seul exploitant mais « c’est une affaire familiale. Je ne suis pas davantage le chef, que mon oncle, mes cousins », affirme-t-il.

Des brebis dehors toute l’année

Sur les 200 ha, il cultive 3,5 ha d’olivier, 25 ha de luzerne, 15 ha de blé et maïs et le reste est semé en prairies temporaires. Il est quasi autosuffisant pour l’alimentation de ses brebis, qui reçoivent à la salle de traite quotidiennement en plus de la luzerne, du blé et des foins produits sur place, 500 g de concentrés, composé à moitié de maïs et de pois.

 

 
Brebis au pâturage.
L'autonomie alimentaire des brebis est quasiment atteinte. Elles passent toute l'année dehors et ne rentrent en bergerie que pour l'agnelage. © A. Dazet

Sa bergerie n’est utilisée que pour les agnelages, le tri. En effet, les brebis passent l’année dehors et ne reviennent à la ferme que pour la traite et s’abreuver. Elles sont conduites en lutte naturelle. Les agnelages sont donc répartis sur toute l’année, de façon à avoir du lait en continu : environ 300 litres par brebis et par an. Il n’accorde pas vraiment d’importance à leurs besoins alimentaires au cours du cycle de production. Ses coûts d’alimentation sont donc faibles et la race sarde mieux adaptée à sa conduite du troupeau.

Le troupeau toujours sous bonne garde

Le parcellaire d’un seul tenant permet aux brebis de ne pas s’éloigner de plus de 2 km de la salle de traite. « Le troupeau divisé en deux lots est géré par deux bergers, parfaitement autonomes », explique Murad Salem. La présence des bergers est effectivement indispensable car seuls 21 ha sont clôturés. D’ailleurs, cet été, les loups en ont profité pour manger une vingtaine de brebis.

Les caméras installées sur le domaine ont bien confirmé la présence d’une petite meute. Murad Salem et son oncle souhaiteraient mieux clôturer le domaine. Ils sont convaincus que l’un des enjeux auquel ils devront de plus en plus faire face à l’avenir, est la faune sauvage : « Le loup, mais surtout les sangliers porteurs de la peste porcine et dévastateurs de prairies », râle l’éleveur.

Pour l’instant, il n’a pas besoin d’irrigation. Le foin est surtout distribué l’été, « mais le changement climatique pourrait ajouter une contrainte supplémentaire », craint-il.

Les multifonctionnalités de l’agriculture

Comme la plupart des jeunes agriculteurs italiens de sa génération, sa ferme met en œuvre plusieurs fonctionnalités agricoles : la production alimentaire qui repose sur plusieurs produits (fromages, viandes, huile d’olive et œufs) commercialisés en circuit court, la production d’énergie, le tourisme, etc.

 

 
Panneaux photovoltaïques sur les bâtiments agricoles.
Les toits de l'exploitation sont dotés de panneaux photovoltaïques, qui ont déjà permis une économie énergétique de 80 000 euros. © A. Dazet

En 2022, il a investi dans des panneaux photovoltaïques (de 92 kWh) placés sur sa bergerie et son étable, pour réduire sa facture d’électricité. « Nous pensons avoir économisé 80 000 euros, rien que sur l’année 2023, sans être encore autosuffisant, puisque la fromagerie consomme beaucoup », affirme-t-il. C’est pourquoi il projette d’installer de nouveaux panneaux sur la fromagerie et le magasin à la ferme, « mais hors de question d’en mettre au sol, je ne toucherai pas à la valeur nourricière du sol », déclare Murad Salem.

Cette année, la famille a rénové un bâtiment agricole pour le transformer en gîte à la ferme, afin de compléter l’offre touristique de la ferme auberge. « Qui s’étoffera peut-être d’une ferme pédagogique, si un membre de la famille en fait son projet », ajoute-t-il.

Un abattoir halal à la ferme

Il n’en délaisse pas pour autant la valorisation de ses produits et notamment de la viande. Jusqu’à présent il écoulait agneaux, moutons, veaux et bœufs à la ferme auberge, en les faisant abattre à quelques kilomètres. D’ici quelques mois, la famille ouvrira enfin son propre abattoir halal, sur la ferme, dans un bâtiment qu’ils ont reconverti. Soit un investissement de 170 000 € non subventionné « et un nombre incalculables d’heures administratives », raconte-t-il en souriant.

L’Italie, autrefois pays d’émigration, est désormais un pays d’immigration, notamment musulmane, ils vont donc exploiter ce nouveau marché : « Tout à kilomètre 0 », conclut Murad Salem, plutôt fier d’être devenu un agriculteur à part entière.

Multifonctionnalité késaco ?

Depuis 2001, un décret loi d’orientation et de modernisation de l’agriculture reconnaît à ce secteur sa fonction primaire (productions de denrées agricoles alimentaires ou non, mais aussi d’énergie), mais aussi ses fonctions secondaires (la transformation) et tertiaires (hébergement, éducation, services ruraux, etc.). Le Code civil italien définit l’activité agricole comme « la fourniture de biens et services grâce à l’utilisation prépondérante de biens et de ressources de la ferme normalement utilisés à l’activité agricole » ; définition suffisamment large pour faire bénéficier d’avantages (fiscaux, sociaux et financiers) diverses activités.

Certaines de ces activités sont rémunérées par les clients, d’autres par des fonds publics (Maec [Mesures agroenvironnementales et climatiques], prestations sociales, etc.).

Environ 2 % des fermes italiennes pratiquent une deuxième fonction. En revanche cette proportion monte à 12 %, chez les moins de 40 ans, qui ne manquent pas de créativité : portage de repas aux personnes âgées maintenues à domicile, crèche à la ferme ; en milieu rural, ces services font effectivement défaut. On trouve également de la zoothérapie, des fermes pédagogiques, des cours de jardinage…

Chiffres clé

20 UTH

150 brebis lacaunes

450 brebis sardes

75 vaches Pie rouge et Frisonne

100 volailles

155 ha de prairie temporaire

25 ha de luzerne

15 ha de céréale

3,5 ha d’olivier

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