Guerre au Moyen-Orient
Détroit d’Ormuz : quelles conséquences aurait le blocage sur l’agriculture mondiale à long terme ?
Alors que la situation géopolitique est toujours gelée dans le détroit d’Ormuz, le think tank Agriculture Stratégies publie une note dans laquelle les auteurs explorent les scénarii possibles de la crise. Quelles seraient les conséquences sur le secteur agricole selon la tournure que prend la guerre au Moyen-Orient ?
Alors que la situation géopolitique est toujours gelée dans le détroit d’Ormuz, le think tank Agriculture Stratégies publie une note dans laquelle les auteurs explorent les scénarii possibles de la crise. Quelles seraient les conséquences sur le secteur agricole selon la tournure que prend la guerre au Moyen-Orient ?
« Le blocage, même partiel, de ce couloir maritime constitue une menace directe pour les rendements agricoles et l’équilibre alimentaire des pays les plus fragiles. » Dans une note publiée le 20 avril 2026, le think tank Agriculture Stratégies décryptent les conséquences de la guerre au Moyen-Orient et en particulier du blocage du détroit d’Ormuz sur le secteur agricole.
Jérémy Denieulle, directeur des études du think tank et docteur en géopolitique, et Sandrine Doppler, analyste prospectiviste spécialisée dans les secteurs agricoles et alimentaires, décortiquent deux trajectoires, “Conflit maîtrisé et attrition” / “Escalade guerrière et rupture” L’objectif : « tenter de saisir les enjeux systémiques de cette crise » et « décrypter la mécanique de transmission de la crise géopolitique au Moyen-Orient vers les systèmes alimentaires mondiaux » à court et moyen/long terme.
Une situation au point mort dans le détroit d’Ormuz
Pour rappel, le 28 février 2026, suite aux attaques conjointes menées par les États-Unis et Israël, l’Iran a annoncé la fermeture du détroit d’Ormuz ayant pour conséquence la chute drastique du transit commercial dans cette zone.
La situation est toujours dans une impasse le 29 avril, et ce malgré le cessez-le-feu conclu il y a trois semaines entre l’Iran et les Etats-Unis, au terme de 40 jours de conflits. Malgré des tentatives de négociations, le détroit d’Ormuz demeure bloqué.
Un triple choc simultané : énergie, intrants et demande
Les deux auteurs de l’étude rappellent par ailleurs que la crise actuelle diffère du choc lié à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ce dernier concernait deux importants exportateurs de produits agricoles : l’offre était directement touchée.
Dans le cas de la crise géopolitique au Moyen-Orient, le choc touche le secteur énergétique, puisque 20 % du commerce mondial de pétrole et un cinquième du gaz naturel liquéfié (GNL) transitent normalement chaque jour par la région. Mais aussi le secteur des intrants agricoles : 35 % des exportations mondiales d’urée passent par le détroit, avec comme conséquences un risque de diminution des rendements et des assolements. Et enfin, la demande puisque les pays du Golfe cessent d’être des importateurs majeurs pour les céréales, les produits laitiers et la viande. Les impacts sur les prix de l’alimentation sont donc « différés » et liés au cycles des cultures.
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Quelles conséquences pour l’agriculture en cas de corridor diplomatique ?
La première projection proposée par Agriculture Stratégies repose sur l’hypothèse « d’une impasse stratégique où les hostilités militaires ne débouchent pas sur une destruction totale des infrastructures productives à terre, mais maintiennent un état d’insécurité permanente dans les eaux du Golfe ».
À court terme, ce scénario traduirait un enlisement américain qui conduirait le détroit d’Ormuz à être « sous perfusion diplomatique ». Dans ce contexte, une solution diplomatique internationale pourrait être instaurée par l’ONU et avec la médiation de pays de la région comme le Qatar ou Oman., dans le but de négocier un « accord partiel pour sanctuariser certains flux vitaux », autrement dit des navires transportant engrais et GNL. Ce procédé serait directement inspiré du corridor de sécurité mis en place en 2022, pour le passage en mer Noire de navires ukrainiens transportant des denrées alimentaires en zone en guerre.
Depuis mi-avril, une initiative portée par une coalition d’une quarantaine de pays menée par la France et le Royaume-Uni souhaite sécuriser la navigation à Ormuz. Néanmoins, selon les auteurs, cette mission reste « très théorique » et « pourrait se heurter à des problèmes de faisabilité ».
Dans ce scénario, le secteur agricole connaitrait une « inflation chronique mais gérable ». Selon les auteurs, le prix du fret serait un problème majeur, comparable à la période du Covid-19 ou du début de la guerre en Ukraine en 2022. Les primes d’assurances connaitraient alors une forte inflation.
A long terme, dans le cas où le détroit resterait partiellement impraticable, les échanges mondiaux pourraient connaître « un grand clivage ». Avec le désengagement de Washington, les puissances chinoises et indiennes, dépendantes des flux énergétiques transitant par le détroit, pourraient prendre le relais diplomatique et sécuritaire. Il y aurait alors une « fragmentation logistique » entre deux blocs : les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux face à l’Asie et potentiellement d’autres puissances émergentes du Mercosur. De nouvelles rivalités pour le contrôle des routes commerciales pourraient apparaitre entre la Chine et l’Inde par exemple.
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Que se passerait-il au niveau des secteurs alimentaires et agricoles en cas d’escalade guerrière ?
À l’opposé, le deuxième scénario postule l’échec des médiations diplomatiques et l’amplification du conflit. Le détroit d’Ormuz reste totalement bloqué à la navigation.
À court terme, cette projection entraînerait un « chaos logistique » avec en première ligne les puissances pétrolières de la région. Ces pays étant tous presque intégralement dépendants du détroit pour leurs exportations énergétiques : ils devraient trouver des moyens de contournement alors que ces « solutions restent coûteuses et imparfaites », note le think tank. La région souffrirait également des difficultés liés aux importations alimentaires. Dans un rapport de la FAO publié en mars 2026 et cité dans la note, « la consommation alimentaire dans la région pourrait se contracter de 17 à 20 % ».
Selon le même rapport, le revenu des céréaliers pourrait chuter de près de 5 % à l’échelle mondiale, en particulier en Amérique latine. « Car elles sont les plus dépendantes de la fertilisation azotée, les grandes cultures (blé, maïs, riz) subissent ainsi une compression des marges importante ».
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Cette trajectoire entrainerait une inflation généralisée sur l’ensemble des produits agricoles. Avec la hausse du prix du pétrole, certains pays pourraient avoir recours massivement aux biocarburants. Ce détournement calorique de produits alimentaires vers l’énergie amplifierait davantage la « précarité alimentaire des régions les plus importatrices, comme l’Afrique du Nord et le Moyen- Orient ». Au niveau des engrais, les plus gros importateurs devraient se tourner vers des exportateurs alternatifs (Nigeria, Afrique du Nord ou Europe de l’Est). Avec cette inflation généralisée, certains pays pourraient restreindre leurs exportations au profit de leurs marchés intérieurs, créant « une boucle de rétroaction inflationniste ».
A long terme, pour le secteur agricole, cette projection impliquerait « une compétition accrue pour la biomasse », une augmentation de la production de biocarburants, une relocalisation de la production d’ammoniac et « une transition forcée vers une production agricole décarbonée à plus long terme ». Mais ces scénariis sont-ils réellement probables ?
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Que recommandent les auteurs pour limiter les conséquences du conflit sur les agriculteurs européens ?
Pour les auteurs d’Agriculture Stratégies, les deux trajectoires développées sont « deux pôles probables d’une zone grise dans laquelle s’est installée l’économie mondiale ». La suite du conflit pourrait donc se diriger vers un « entre-deux » : « un monde où des corridors diplomatiques fragiles coexisteront avec des épisodes de ruptures brutales, de sabotages et de pression accrue sur les ressources ».
Jérémy Denieulle et Sandrine Doppler préconisent à court terme de sécuriser les flux de corridors vitaux au niveau de l’énergie et des engrais, d’apporter un soutien aux agriculteurs européens dans le cas où la crise s’installerait et d’aider les pays les plus dépendants aux importations et dont la situation socio-politique est parfois déjà instable. À plus long terme, « une réflexion approfondie et un plan d’action sur la souveraineté européenne en termes de fertilisants semble être indispensable afin de réduire la vulnérabilité de nos agricultures face aux chocs mondiaux », conclue le think tank.