« Notre vie ne se cantonne pas aux vaches et à la ferme », dans le Loiret
Les associés du Gaec de L’Arc-en-ciel dans le Loiret privilégient la qualité de vie et l’ouverture vers l’extérieur. Le recours au salariat, les choix d’investissements et la conduite simplifiée du troupeau visent à gagner du temps et alléger le travail.
Les associés du Gaec de L’Arc-en-ciel dans le Loiret privilégient la qualité de vie et l’ouverture vers l’extérieur. Le recours au salariat, les choix d’investissements et la conduite simplifiée du troupeau visent à gagner du temps et alléger le travail.
« Durant toute notre carrière, l’objectif économique a été hyper présent, exposent de concert Jean-Marc et Marie-Christine Lemaire, à la tête d’un troupeau de 110 vaches à 9 000 litres de lait dans le Gâtinais. Mais dès que nous avons pu nous le permettre, c’est-à-dire une fois que le gros des annuités a été remboursé, nous avons eu à cœur d’investir dans de la main-d’œuvre pour être en mesure de nous dégager du temps. »
Aujourd’hui, respectivement âgés de 55 ans et 58 ans, les exploitants arrivent dans la dernière ligne droite de leur carrière et leur objectif est de « transmettre un outil fonctionnel sans se ruiner la santé au travail ». Ils n’ont pas attendu maintenant pour commencer à y songer.
Une main-d’œuvre essentiellement salariée
En 2008, les éleveurs se sont retrouvés seuls sur la structure, suite au départ des deux autres associés du Gaec. « C’est à ce moment-là que nous avons commencé à faire appel à des salariés », se remémorent-ils. Cela a permis de libérer Marie-Christine pour s’occuper de leurs trois enfants après l'école. Puis, quelques années plus tard, faire appel aux salariés leur a offert de la souplesse pour s’ouvrir à des responsabilités extérieures. Un souhait qu’ils partageaient tous les deux.
Fiche élevage
- 2,8 UMO dont 0,8 UMO associés et 2 UMO salariés
- 1 075 000 l de lait produit
- 108 vaches à 9 000 kg
- 101 ha de SAU dont 28 de blé, 32 de maïs ensilage, 14 de prés humides, 7 de luzerne et 20 de prairies temporaires
Marie-Christine travaille à mi-temps dans une école (soit quatre matinées par semaine) en tant qu’accompagnante des élèves en situation de handicap. Quant à Jean-Marc, il a fait le choix de s’investir dans divers mandats professionnels, notamment au sein de l’Afdi(1), du service de remplacement, de la coopérative Sodiaal, d’une Cuma et d’une SAS photovoltaïque dont il est président. Des responsabilités qui le mobilisent l’équivalent de deux jours par semaine. « Pour moi, c’est essentiel de prendre des responsabilités et de s’investir dans la profession si on veut qu’elle progresse », argue Jean-Marc, résolument fier du métier qu’il exerce et désireux de partager son expérience.
Adapter les plages horaires des salariés
En recourant principalement à de la main-d’œuvre salariée, le couple se donne les moyens de ses ambitions. Aujourd’hui, ce levier constitue l’une des pièces clés du fonctionnement de la ferme. « En dix-huit ans, nous avons employé six salariés et cela s’est toujours globalement bien passé. Ils viennent avec le sourire, se sentent à l’aise et nous n’avons pas de souci de turn-over, commentent les éleveurs. Pour que cela fonctionne, nous cherchons à nous adapter du mieux possible à leurs besoins en termes de flexibilité d’horaires. Nous les recrutons via France Travail en précisant que nous recherchons : « une personne aimant travailler avec les animaux » et que les « horaires sont adaptables ». »
Aujourd'hui, sur les deux salariés du Gaec, l'un est du matin, l'autre du soir. Élodie travaille à mi-temps, de 15 heures 30 à 18 heures 15, six jours sur sept. « Comme elle a des jeunes enfants, elle ne souhaite pas finir sa journée trop tard. C’est pourquoi nous avons avancé l’heure de la traite à 16 heures 30. »
Bien cibler le niveau de responsabilité
Le second salarié, Adrien, travaille sur l’exploitation depuis huit ans. Il exerce ses missions à temps complet sur l’atelier laitier, de 6 heures 45 à 12 heures 30, six jours par semaine. « Nous comprenons parfaitement que c’est difficilement envisageable pour un salarié de venir matin et soir, surtout s’il fait 20 kilomètres pour se rendre sur l’exploitation ! », avance Marie-Christine.
« Et d'une manière gnérale, pour que cela fonctionne, il faut trouver des compromis, poursuit-elle. Cela ne sert à rien d’être sur leur dos en permanence. L’important est de comprendre de quoi ils ont besoin, de se montrer souples et à l’écoute. Et d’être prêts à servir de variable d’ajustement le cas échéant. »
« Et puis, nous savons que nous ne pouvons pas avoir les mêmes exigences envers eux qu’envers nous qui sommes chefs d’entreprise », insiste Jean-Marc. En termes de responsabilité, Adrien et Élodie n’ont pas le statut de chefs de troupeau. Ils sont payés au Smic. « Ils prennent leurs vacances en même temps que nous l’été. » L’exploitation est alors confiée au salarié du service de remplacement.
Un bâtiment pensé pour se faciliter le travail
À travers leurs choix stratégiques et leurs investissements, le couple a également toujours cherché à privilégier la qualité de vie et à alléger la pénibilité du travail. À commencer par la conception de la stabulation des vaches laitières, qui date de 2001. Elle comporte 103 logettes sur caillebotis et 120 cornadis.
« Nous y avons longuement réfléchi en essayant vraiment de nous projeter dans les déplacements, le travail et les flux pour rendre le bâtiment le plus fonctionnel possible », apprécie Jean-Marc. Le volume, l’ouverture automatique des portes depuis le tracteur, la proximité des veaux avec la laiterie, l’automatisation des rideaux guillotines des deux longs pans, le choix des matériaux… contribuent à l’ergonomie du travail. « Nous ne voulons pas passer de temps à des tâches qui n’apportent pas spécialement de plus-value. » Avec la résine sur la table d’alimentation et la lame repousse-fourrage, par exemple, tout est parfaitement nettoyé en cinq minutes. « Le seul regret que nous ayons, c’est qu’avec l’ammoniac qui se dégage des caillebotis, les équipements ont tendance à s’oxyder et à rouiller prématurément », concède l’éleveur.
90 vaches traites par heure seul avec le roto
Les éleveurs ont opté pour un système lisier d’une part pour éviter de gérer des fumiers mous et d’autre part pour éviter la « corvée de paille » qu’ils considèrent trop chronophage. « Avec une centaine de vaches, cela aurait représenté trop de temps entre le curage, l’épandage, le pressage… »
Le choix de la salle de traite rotative s’inscrit dans la même logique d’efficacité du travail. Une personne seule trait 90 vaches à l’heure en lavant et en tirant les premiers jets. « Cela limite l’astreinte que nous assurons le dimanche et la traite est facilement délégable à des salariés sans nécessiter de grande technicité », expose Jean-Marc. L’installation, qui date elle aussi de 2001, vieillit bien et coûte quasi zéro en entretien.
Côté conduite d’élevage, le couple a actionné différents leviers visant à simplifier les tâches. La simplification se retrouve dans l’alimentation du troupeau. Les laitières, qui disposent d’un hectare autour du bâtiment, reçoivent une ration complète mélangée. « Nous pratiquons ainsi depuis vingt-cinq ans dans le but de gagner du temps », témoigne l’éleveur. La ration équilibrée à 30 litres comporte en brut 30 kg d’ensilage de maïs, 15 kg d’ensilage d’herbe, 15 kg de pulpes de betteraves, 1,5 kg de foin de luzerne, 6 kg de maïs épi, 6 kg de tourteau de colza, plus les minéraux. « Nous ne cherchons pas des vaches à 12 000 litres. Je crains les sorties de route avec des Formules 1 et préfère miser sur de bonnes routières. »
Conduite alimentaire simplifiée et délégation
La simplification s’applique également à l’alimentation des veaux. Ils sont élevés avec une seule buvée par jour, à la poudre de lait depuis vingt-cinq ans. Le sevrage intervient en général autour de 75-80 jours, en fonction de leur poids (100 kg), approché à l’aide du ruban en veillant à ce qu’ils consomment au moins 2 kg de concentrés.
Pour la repro, le Gaec travaille avec des colliers de détection de chaleur depuis vingt ans. Le Gaec en est à sa troisième génération de colliers. En vêlages étalés, le troupeau dispose de quarante colliers pour les laitières et trente-cinq pour les génisses. « Nous les équipons à partir de 12 mois et jusqu’à ce qu’elles soient échographiées pleines. »
Pour les récoltes, les éleveurs ont fait le choix de déléguer certains travaux. L’ensilage d’herbe était confié à une ETA. Depuis cinq ans, le Gaec délègue aussi la fauche par souci d’efficacité. « Ils viennent avec un combiné de 9 mètres et fauchent entre 40 et 60 hectares dans la journée, commente Jean-Marc. C’est tellement rapide et sans stress. »
Aujourd’hui, l’exploitation est arrivée à un optimum technico-économique même s'il y a encore des marges d’amélioration notamment dans la gestion des vaches taries. « Il est désormais temps de penser à la transmission sachant que nos enfants ont choisi une autre voie que celle de l’agriculture. Nous n’avons pas envie que la ferme parte à l’agrandissement. Nous nous sommes battus pour faire du lait sur une belle structure dotée d’un outil de travail agréable et fonctionnel. Nous sommes optimistes pour trouver un repreneur. Pourquoi pas un Hollandais exproprié ou un profil de jeune hors-cadre ? », concluent les éleveurs en souriant.
Un manque de dynamique laitière préjudiciable
Quand Jean-Marc Lemaire s'est installé, la commune comptait huit fermes laitières. Aujourd’hui, il n’y en a plus que trois à l’échelle du canton. Ce manque de densité laitière questionne quant au suivi des fermes d’élevage sur la zone. Par exemple, au sein du cabinet vétérinaire, le praticien voit en moyenne une seule vache par semaine. Ce qui entraîne une perdre en pratique et en compétences. En cas de problème, le cabinet vétérinaire envoie des vidéos et des conseils écrits, mais cela n’a rien à voir avec un vrai suivi de troupeau. Le suivi repro est assuré par l’inséminateur.
Le manque de dynamique laitière se ressent aussi au sein de la Cuma. Jean-Marc Lemaire est le dernier éleveur du groupe sur les vingt-cinq adhérents actifs. Cela va poser problème lorsqu’il faudra renouveler la conditionneuse.
Un nouveau bâtiment premium pour les génisses
Depuis 2024, une nouvelle stabulation accueille les génisses de 6 mois jusqu’au vêlage, ainsi que les vaches taries.
Dernier investissement en date sur le Gaec en 2024 : un bâtiment de 1 500 m2 qui comporte dix cases de 6 mètres de large et 8 mètres de profondeur pour les génisses de 6 mois jusqu’au vêlage et les vaches taries. Jusqu’alors, les vaches taries étaient le parent pauvre de la ferme, avec un logement peu confortable et quelques places supplémentaires dans un bâtiment loué à 1 kilomètre de la ferme.
La nouvelle stabulation est un bi-pente orienté Est Ouest équipé de panneaux photovoltaïques (303 kWcrêtes) dont une partie de l’électricité est revendue. Chaque long pan est équipé d’un rideau à double enroulement, par le haut ou par le bas. Il peut s’escamoter totalement. La table d’alimentation comporte une résine au sol pour faciliter le travail.
« Le bien-être des animaux est au rendez-vous dans ce nouveau bâtiment avec une bonne ambiance et du confort, commente Jean-Marc qui exprime toutefois un regret : « Le couloir d’alimentation aurait pu se révéler moins large et les cases des génisses plus profondes d’un mètre. Je dois les curer une fois par mois, au lieu d'une fois tous les deux mois auparavant. »
En tout, l’investissement est revenu à 500 000 euros et génère 44 000 euros d’annuités. La revente d’électricité en paye 35 000 euros. « Il nous reste donc 9 000 euros à payer chaque année, sachant que l’autoconsommation de l’électricité nous permet d’économiser 6 000 euros par an. »
Avis d’expert : Lisa Delesse, conseillère à Alysé
« Une ferme pensée pour travailler efficacement »
« Les exploitants ont toujours eu une vision à long terme et investi régulièrement dans les équipements et bâtiments. Tout a été pensé pour rendre le travail le plus efficace et le plus fonctionnel possible pour les salariés, afin qu’ils puissent évoluer dans de bonnes conditions en toute autonomie. Au niveau technique, les éleveurs appliquent la même logique. Ils ne veulent pas passer du temps pour viser le maximum de ce que le troupeau pourrait donner, et préfèrent retenir des solutions simples et efficaces.
Les charges ont beaucoup été travaillées quand la conjoncture laitière n’était pas au beau fixe, et ce travail continue de porter ses fruits. L’exploitation se montre performante techniquement et économiquement. C’est un bel outil de travail, attractif avec un parcellaire groupé et un corps de ferme propre entièrement goudronné. L’une des forces des associés est aussi d’avoir toujours su prendre du recul avant de prendre les décisions. Jean-Marc est un entrepreneur dans l’âme. Mais aujourd’hui, il faut arrêter d’investir pour ne pas renchérir le coût de reprise de la structure. »
La rentabilité économique du Gaec de L'Arc-en-ciel
| Résultats économiques du 1er octobre 2024 au 30 septembre 2025 | |||
| Produits | 601 895 € | Charges | 338 728 € |
| Lait | 526 269 € | Charges opérationnelles | 188818 € |
| Viande bovine | 46 536 € | dont aliments | 115 366 € |
| dont réformes | 25 404 € | frais vétos | 5 173 € |
| veaux | 16 170 € | inséminations | 10 341 € |
| génisses laitières | 5 740 € | services | 14 737 € |
| autoconsommation | 2 172 € | divers élevage | 10 082 € |
| achat d’animaux | - 7 200 € | SFP + achats | 33 119 € |
| variation inventaire | 4 250 € | de fourrages | |
| Aides | 26 587 € | Charges de structure hors amortiss. | 149 910 € |
| dont aides couplées | 5 798 € | dont MSA exploitants | 15 548 € |
| DPB | 20 789 € | charges salariés | 37 555 € |
| Autres produits | 2 503 € | carburants | 13 985 € |
| EDF et eau | 15 060 € | ||
| assurances | 24 346 € | ||
| travaux par tiers | 11 489 € | ||
| fermage et MAD | 13 300 € | ||
| EBE : 263 167 € | |||
| Approche comptable | Approche trésorerie | ||
| Amortissements | 92 750 € | Annuités et frais financiers | 77884 € |
| Frais financiers | 27 846 € | court terme | |
| Revenu courant | 142 571 € | Résultat disponible | 185 283 € |
| Source : BTPL et Alyzé. | |||
| Résultats technico-économiques du 1er octobre 2024 au 30 septembre 2025 | Principales charges et produits aux 1 000 litres | |||
| Exploitants | Groupe | |||
| Nombre de vaches présentes | 108 | 94 | Prix lait | |
| UMO lait | 2,3 | 2 | Produits viande | |
| dont UMO lait salariés | 1,5 | Aides | ||
| Lait commercialisé | 962 776 l | 719 896 l | Coût alimentaire VL traites | |
| Lait jeté et autoconsommé | 4 170 l | 18 854 l | Coût alimentaire génisses | |
| Lait par vache | 8 953 l | 7 778 l | Frais d’élevage | |
| TB-TP (g/l) | 44,6-35,4 | 42,2-33,7 | Mécanisation | |
| Cellules (/ml) | 156 000 | 233 000 | Bâtiments et installations | |
| Butyriques (/l) | 873 | 1 720 | Assurances, EDF, frais généraux | |
| Prix moyen du correcteur azoté (/t) | 362 | 433 | Foncier | |
| Quantité de concentrés (g/l) | 234 | 259 | Charges sociales et MSA exploitants | |
| Taux de renouvellement | 24,10 % | . | ||
| Approche comptable | Approche trésorerie | |||
| Amortissements lait | 96 €/1 000 l | 78 €/1 000 l | Annuités lait | |
| Frais financiers lait | 29 €/1 000 l | 12 €/1 000 l | ||
| Prix de revient avec rémunération à 2 Smic net | 430 €/1 000 l | 477 €/1 000 l | Prix d’équilibre avec rémunération à 2 Smic net | |
| Rémunération permise (nombre Smic/UMO lait non salarié) | 8,4 | Source : BTPL et Alyzé. | ||
- Le prix du lait est boosté par de bons taux, en lien avec la ration qui intègre du maïs épis qui couvre bien les besoins énergétiques du troupeau et le fait que le Gaec maintienne de vieilles vaches disposant de taux élevés. Sodiaal ne fixe pas de plafond de prime sur le TP. L’incidence qualité du lait rapporte une plus-value de 39,6 €/1 000 l. Le Gaec bénéficie aussi d’une prime dans le cadre d’un cahier des charges biodiversité.
- Le taux de mortalité est plus élevé cette année (10 %) en raison de l’effet cumulé du passage de la FCO, de plusieurs écartèlements suite à des glissades post-vêlage. Les bétons ont été rainurés depuis. Le Gaec a également perdu cinq veaux atteints de cryptosporidiose.
- Les charges opérationnelles sont bien maîtrisées, particulièrement au niveau de l’alimentation des génisses (23 €/1 000 l, contre 49 €/1 000 l pour le groupe). Pour le maïs épis, le Gaec passe un contrat avec un céréalier qui irrigue pour 7 à 9 ha/an. Il revient à 160 €/tMS.
- Les charges de mécanisation s’élèvent à 85 €/1 000 l avec les amortissements, contre 130 € pour le groupe. 90 % du matériel utilisé est en Cuma. L’élevage dispose en propriété de trois tracteurs (120, 145, 180 cv), une mélangeuse 22 m3, une tonne à lisier et un pulvé.
- Les cotisations sociales des exploitants ne sont pas très élevées, en lien avec la politique d’investissement et d’optimisation sociale et fiscale du Gaec.