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« La société civile est insouciante du risque que l’agriculture court » : 14 agriculteurs lancent un cri d’alarme et témoignent « à cœur ouvert »

Un collectif d’agriculteurs du grand bassin parisien se revendiquant « sans posture politique ou syndicale » exprime ce 11 septembre à Paris devant la presse, son « ras-le-bol » et ses inquiétudes sur l’avenir de l’agriculture.

 

La presse est invitée ce 11 septembre au Bar Les Insouciants, sur le boulevard Saint-Germain, par une quinzaine d’agriculteurs du grand bassin parisien « sans bannière ni logo, sans posture politique ou syndical », selon le mail d’invitation. Cnews, France Info, BFMTV ou encore RFI ont répondu à l’appel. « Le choix du lieu n’est pas un hasard, la société civile est insouciante du risque que l’agriculture court », commence Benjamin Simonot-De Vos, maraîcher en Seine-et-Marne, porte-parole du collectif qu’il a initié avec Christophe Grison, polyculteur et maraîcher dans l’Oise (et président de la coopérative Valfrance), et Nicolas Hottin, polyculteur en Essonne.

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Un message « hors cadre syndical pour ne pas politiser le sujet »

« On adresse ce message hors cadre syndical pour ne pas politiser le sujet et nuire au débat », prévient-il avant de « lancer un cri d’alarme auprès de la société civile » : « La ferme France est en danger. A échéance d’une génération, elle pourrait disparaître ». 

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Les trois piliers de la durabilité de l’agriculture française s’effritent

« La durabilité de l’agriculture repose sur trois piliers (économie, environnement, social) qui s’effritent » : poursuit Benjamin Simonot-De Vos, lisant une déclaration commune. 

Sur le plan économique, le collectif cite « le déclin de la compétitivité de la ferme France depuis 25 ans », avec l’importation qui atteint « 75% du blé dur, 70% du miel, 56 % de la viande ovine, 50% des fruits et légumes, 45 % du poulet, 30 % des produits laitiers, 37 % du sucre, 26% du porc, 25% de la farine en grande surface et 22 % de la viande bovine (1)». « Des importations sans aucune règle de réciprocité réglementaire internationale, même intra-communautaire dixit l’acétamipride », dénoncent-ils évoquant aussi « une distorsion de concurrence concernant la main d’œuvre ».

Sur le plan environnemental, « face à l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des aléas », « les rendements ont tendance à stagner » et les 14 agriculteurs rappellent avoir « de moins en moins de solutions de traitement des plantes », « toujours plus d’entraves et d’interdictions sans solutions ».

La majorité de mes collègues hésitent de plus en plus, par bon sens, à aiguiller leurs enfants dans la reprise de leurs exploitations 

Au niveau social, face à l’enjeu du renouvellement des générations, « la moitié de agriculteurs va partir à la retraite à échéance de 2030 », « la majorité de mes collègues hésitent de plus en plus, par bon sens, à aiguiller leurs enfants dans la reprise de leurs exploitations », poursuit le maraîcher au nom du collectif d’agriculteurs.

« La souveraineté de la France n’a pas de prix. Ne laissons pas mourir notre agriculture », conclut le message commun.

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Des témoignages directs sur le vécu à la ferme

Un message déjà véhiculé par les syndicats agricoles, mais « on n’est pas entendus, on veut s’adresser directement au grand public », explique un des agriculteurs interrogés par plusieurs journalistes sur les motivations d’une telle démarche de communication. L’idée de ce collectif - « refroidi par la pétition citoyenne contre la loi Duplomb de cet été » confie un des agriculteurs - est qu’un témoignage « à cœur ouvert » directement auprès de la presse passera mieux que les discours syndicaux pour rétablir des vérités. « On souhaite vulgariser ce métier très technique, sortir du débat stérile sur les phytosanitaires et dénoncer les surtranspositions », explique Christophe Grison, céréalier et maraîcher à Mareuil-sur-Ourcq dans l’Oise.

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Des agriculteurs passionnés, « partisans d’une agriculture plus verte », qui disent leur « ras-le-bol »

Ces 14 agriculteurs, surtout en grandes cultures, qui reconnaissent se situer dans des régions agricoles plutôt privilégiées, être tous « passionnés », « réactifs » et « partisans d’une agriculture plus verte » expriment aujourd’hui leurs doutes, « un ras-le-bol », leurs difficultés face à une rentabilité en berne, parfois avec les larmes aux yeux et la gorge qui se sert.

Nicolas Hottin, installé depuis 2005 à Boutigny-sur-Essonne en grandes cultures, avec des pommes de terre, et une diversification dans un méthaniseur agricole « pour trouver de la rentabilité », confie être « à bout de tout ce climat ».

Pourtant je fais partie des fermes qui tournent soit-disant, ça fait mal ! 

« Jusqu’à présent j’avais toujours une production pour rattraper l’autre, ce n’est plus le cas pourtant je fais partie des fermes qui tournent soit-disant, ça fait mal ! » témoigne pour sa part Marie Gautier, installée dans l’Aisne depuis 7 ans (après une carrière de consultante) en blé, betteraves, pommes de terre et légumes de plein champ. « On finançait jusqu’à présent nos expérimentations en agroécologie mais si on n’a pas de rentabilité, on ne va plus pouvoir le faire », poursuit-elle. 

Même constat pour Etienne Leclere, polyculteur au sud de l’Aube : « j’essaie de m’orienter en agroécologie avec des couverts permanents, mais ça nécessite beaucoup d’investissements et face à une concurrence déloyale (sur les produits phytos, ndlr) je ne sais plus faire tourner l’exploitation ».

Lire aussi : Revenu agricole : pourquoi faut-il suivre de près les charges de son exploitation ?

Qui va reprendre leurs exploitations agricoles ?

« J’ai essayé de diversifier mais ça devient de plus en plus difficile, d’ici à 2030 j’aurais pris ma retraite mais y’aura-t-il près moi une 9e génération sur la ferme ? » s’interroge Pascal Butez, polyculteur (céréales, betteraves, lin, pommes de terre) dans le Pas-de-Calais, situé dans une zone d’action renforcée où les contraintes environnementales s’accumulent.

Je ne pousserai pas mes filles à faire mon métier, c’est trop dur et le retour n’est pas suffisant 

« Je ne pousserai pas mes filles à faire mon métier, c’est trop dur et le retour n’est pas suffisant », témoigne aussi Benjamin Simonot-De Vos, un des derniers à produire, expédier et vendre ses tomates, fraises et concombres directement sur le marché de Rungis. « Quand on regarde les prix en rayons ça hérisse on aimerait être payés à la juste valeur ». « Tous les ans, je joue au poker en mettant 500 000 euros sur la table avant de récolter et je suis obligé d’arrêter une partie des productions car je ne trouve pas de main d’œuvre », poursuit-il.

Lire aussi : Revenu agricole : comment évoluent les résultats des agriculteurs depuis douze ans ?

De jeunes installés qui doutent et perdent le moral

Installé hors cadre familial dans une exploitation de grandes cultures dans la Marne, Adrien Hirson, juge que cela va être difficile « d’aller chercher des gens non issus du monde agricole » comme lui. « Je fais du blé, de la betterave et de la luzerne et j’avais un peu de pois en conserve mais les contrats viennent d’être interrompus, c’est une source de rentabilité qui s’arrête », confie l’agriculteur qui a une deuxième activité dans un établissement bancaire.

Après 10 ans comme conseiller installation, Alexis Leherle s’est installé il y a cinq ans sur l’exploitation familiale dans la Marne (céréales, colza, betteraves, semences graminées). « J’ai été double actif pendant deux ans, l’exploitation de mes parents était trop petite et puis j’ai repris l’exploitation de ma femme. Il y a 15 ans, ma ferme actuelle faisait vivre trois familles, aujourd’hui une seule », souligne-t-il. A propos du manque de solutions face aux maladies, « un tiers de mes betteraves sont aujourd’hui toutes jaunes », confie-t-il. « En 2020, l’année de mon installation j’avais déjà été touché par la jaunisse, ça m’a coûté 45 000 euros ».

J’ai repris il y a quatre ans une ferme de l’Oise j’étais quelqu’un de positif

« J’ai repris il y a quatre ans une ferme de l’Oise, correcte, avec des céréales. J’étais quelqu’un de positif, j’ai voulu maintenir l’emploi j’ai diversifié avec des moutons, aujourd’hui le dynamisme et l’enthousiasme sont moins là. A chaque loi qui passe on tend fort sur la corde à un moment donné ça va casser », exprime pour sa part Xavier Desmet, jeune agriculteur de 40 ans qui a précédemment exercé dans le commerce international.

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Après le Covid « ça a été la dégringolade »

Fanny Boschung a repris la ferme de son grand-père en grandes cultures dans les Yvelines avec un atelier de transformation laitière. « Pendant le Covid j’avais la queue à la ferme, et après le Covid ça a été la dégringolade ! J’ai dû arrêter l’activité laitière et je suis désormais en allaitant avec du foin et de la luzerne », confie-t-elle. 

Pendant le Covid j’avais la queue à la ferme, et après le Covid ça a été la dégringolade !

Pendant le Covid « on était tous au boulot, j’ai vu personne nous applaudir, on a tenu bon. Quatre ans après on oublie. Tout le monde allait chez son petit producteur, oh ca a duré six mois cette histoire, après tout le monde est reparti chez Carrefour », ajoute, désabusé, Benjamin Simonot-De Vos.

Relire : Jean-Marc Jancovici : « Les Français aiment les agriculteurs mais pas l’agriculture »

(1) Chiffres du rapport sénatorial « La compétitivité de la ferme France » de septembre 2022

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