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Humus : un roman sur l'agriculture signé Gaspard Koenig en route vers le Goncourt

Philosophe engagé et fondateur du mouvement Simple, désormais dissout, avec lequel il a tenté de se présenter à la dernière élection présidentielle, Gaspard Koenig revient en cette rentrée littéraire avec Humus, roman présélectionné pour le prix Goncourt 2023. Interview autour d’un livre social et politique, très bien écrit, qui devrait intéresser les agriculteurs.

  Gaspard Koenig auteur d’Humus
Gaspard Koenig auteur d’Humus, paru aux Editions de l’observatoire le 23 août.
© Elodie Gregoire

A travers le parcours de deux amis, Arthur le bourgeois et Kevin le fils d’ouvriers agricoles qui se rencontrent sur les bancs de l’Agro, Gaspard Koenig raconte dans Humus, la lutte des classes, l’émergence de la désobéissance civile, l’assèchement des terres, la scission entre la ville et la campagne. Le tout en suivant le parcours d’une amitié forgée autour d’une conviction commune : les vers de terre vont sauver le monde. Devenu startuper, Kevin se lance dans le commerce du vermicompostage tandis qu’Arthur reprend la ferme de son grand-père pour mener ses expérimentations sur des champs asséchés.
 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce roman ? Le point de départ a-t-il été la médiatisation des ingénieurs agros bifurqueurs ?

Non pas vraiment, leur discours m’a en revanche servi à construire l’intrigue. Mon point de départ a plutôt été de voir les vers de terre en Normandie dans mon potager, nombreux dans une bonne terre, pas traitée. J’ai commencé alors à m’intéresser et à lire tous les articles sur le sujet. Et j’ai été frappé du fossé entre l’importance du sujet des vers de terre et plus généralement du sol et de l’absence quasi totale de livres, littératures scientifiques là-dessus. C’est très balbutiant.

Alors que la science du cosmos existe depuis 2500 ans, la science du sol, est très jeune

Alors que la science du cosmos existe depuis 2500 ans, la science du sol, est très jeune. Les lombrics comptent 5000 espèces différentes c’est la première biomasse au monde et pourtant, il y a très peu de travaux de recherche sur la géodrilogie,. On s’intéresse plus à ce qu’il y a au-dessus de nos têtes que sous nos pieds, pourtant c’est fondamental.


Peut-être, est-ce parce que ça fait moins rêver le commun des mortels ?

Si ça fait quand même un peu rêver ! Bibliquement, c’est de la terre que vient le premier homme. On ne prend pas soin de l’humus cette petite couche fragile de 1 à 2 mètres d’épaisseur. Et cela m’inquiète beaucoup plus que le réchauffement climatique.


Vous semblez bien connaître l’Agro, son ambiance, vous évoquez le déménagement à Saclay, on s’y croirait, vous avez enquêté sur cette école ?

Je me suis documenté. Durant mes recherches j’ai parlé à des gens de l’Inrae, j’ai été reçu par la direction d’AgroParisTech à Saclay. J’ai consulté toutes les vidéos de Marcel Bouché (qui lui a inspiré le professeur de l’Agro Marcel Combe, ndlr). J’ai lu les ouvrages de Christophe Gatineau. Et puis j’ai fait relire mon roman à des spécialistes. Plus on connait les détails d’un sujet plus à on de choses intéressantes à en dire. J’ai pris beaucoup de contacts et me suis beaucoup documenté sur les plans agronomique, juridique et économique pour que mon roman soit crédible.


Vous montrez les deux trajectoires d’Arthur et Kevin très différentes à partir d’une passion commune du vers de terre, en égratignant les deux, la voie de la start-up de l’Agrofoodtech flirtant avec le bullshit marketing, et celle de la désobéissance civile. Votre parcours libéral vous enjoint à préférer la première choisie par Kevin, non ?

Mon sujet c’est la liberté. J’en ai une définition très stoïcienne. Les deux parcours m’intéressent. Je n’ai pas de répulsion pour les gens qui font des entreprises et utilisent de l’argent pour faire du bien. Mais la liberté se rapproche aussi de l’anarchisme. Et je me reconnais dans le parcours d’Arthur que je suis un peu en ce moment et faisant mon potager. Bien sûr Arthur va dans quelque chose de plus radical mais j’ai de la sympathie pour les deux, je n’en choisis pas un et je moque gentiment les deux univers dans lequel ils évoluent. Mon livre n’est pas binaire, opposant par exemple les ruraux aux urbains.


Sans révéler la fin de votre roman, que pense l’homme politique que vous êtes aussi, de la désobéissance civile prônée par les Soulèvements de la Terre ?

Je ne suis plus un homme politique, c’est bien fini. Cette aventure n’a duré qu’un an. Mais pour revenir à votre question, la désobéissance civile c’est de là que viennent les révolutions sociales (la démocratie, le suffrage universel, le mouvement des suffragettes…). Le terme de désobéissance civile vient de Henry David Thoreau, précurseur de l’écologie radicale. J’ai une grande sympathie et une grande curiosité pour ce qui se passe en ce moment. D’ailleurs ce sont des mouvements assez mesurés et responsables qui ont raison sur le fond. Les Soulèvements de la Terre ont identifié un problème net et clair.


Oui mais les agriculteurs se sentent visés et subissent parfois des destructions liées à ces mouvements… Vous comprenez quand même que ces mouvements puissent les mettre en colère ?

Bien sûr. Le livre met en scène aussi des agriculteurs conventionnels, et on voit que c’est ambigu. Le voisin d’Arthur a détruit les haies mais il connait bien le terroir, sa terre, il n’a pas de leçons à recevoir des bobos parisiens. Dans l’Orne, je discuter avec mes voisins agriculteurs qui se retrouvent face à des injonctions contradictoires. Ils ne savent plus ce que l’on veut d’eux. D’ailleurs quand ils se voient critiqués de faire de l’agriculture productiviste, ce terme est très mal choisi. Car l’agriculture régénérative est la plus intensive qui soit, regardez ce que faisaient les maraîchers parisiens du XIXe siècle, ils produisaient le plus possible sur de petits espaces. Sur de petits espaces on peut produire plus que l’agriculture conventionnelle.

Sur l’appauvrissement des sols, la question est assez tranchée. Le constat est très clair. Plus on détruit le sol et plus on utilise d’intrants pour maintenir des rendements. Il y a beaucoup de perte d’énergie dans ce système.

Ce n'est pas tenable de détruire le sol capable de faire naître tout seul des plantes

Ce n’est pas tenable de détruire le sol capable de faire naître tout seul des plantes. Mais aujourd’hui on voit beaucoup de réflexions sur le sans labour, les couverts végétaux. Dans trente ans, tout le monde le fera mais la transition est longue. Il faut aussi souligner la responsabilité des pouvoirs publics d’avoir déverser le rouleau compresseur de l’idéologie du passage à la mécanisation avec des ingénieurs agronomes qui ne juraient que par le tout chimique.


En même temps vous montrez Arthur, très idéaliste, qui découvre la difficulté du métier d’agriculteur, un message que vous adressez aux néoruraux ?

Complètement ! Arthur mais aussi Kevin butent sur la réalité économique et écologique. Arthur fait toutes les erreurs, même s’il a fait l’Agro. Il essaie des tas de techniques pour inoculer les vers de terre et le sol ne se régénère pas. Et à chaque erreur, comme celle d’inoculer les vers de terre à la mauvaise période, il met un an pour corriger quand un autre cycle végétal commence. J’avais demandé à mes contacts une liste d’erreurs à ne pas commettre, et je lui ai toutes fait faire. La leçon du roman : c’est que quand il abandonne et laisse le temps, les choses se font toutes seules. Certains trouvent ça pessimiste, pour moi c’est très optimiste au contraire : quand on laisse le temps, la nature reprend ses droits, ce que l’on a pu constater pendant la crise du Covid par exemple.


Vous évoquez aussi un peu le conflit entre ces mouvements écologiques et les agriculteurs, qui aujourd’hui se revendiquent comme ayant la solution face au changement climatique, en mettant en pratique la dénonciation du nouveau crime d’écocide, comment réconcilier les deux ?

Mon sujet n’est pas le changement climatique mais plutôt la biodiversité. Si un jour il y a une solution miraculeuse pour géo-ingéniérer, ou compresser le carbone que l’on émet cela n’empêchera pas le problème de fond de la biodiversité des sols. Concernant l’opposition agriculteurs et écologistes, dans le livre à un moment Arthur et son voisin agriculteur Monsieur Jobard sont au bord de la réconciliation et Léa est la courroie de transmission entre les deux. Elle essaie d’arriver à une forme d’entente, finalement cela ne se fait pas pour des raisons sentimentales Arthur bascule dans l’extrémisme.


Dans la réalité, qui peut jouer ce rôle de réconciliateur ?

Léa est quelqu’un du village, elle a la confiance des deux. J’ai du mal à voir comment cela pourrait fonctionner autrement qu’avec quelqu’un de l’intérieur des communautés.


Vous avez déjà l’idée du sujet de votre prochain essai ou roman ?

J’ai toujours des choses en tête. J’ai une idée de roman mais je n’en parlerai pas. En revanche j’ai une idée d’essai sur le rapport entre les grands philosophes classiques et le sol, comment en abordant cette notion ils reflètent leur vision du monde.


Quid de votre vie politique ? Le parti Simple a été dissout, vous avez abandonné…. ?

Oui complètement, c’est désolant l’effort colossal, inhumain qu’il faut faire pour rentrer dans la vie politique sans intégrer un parti. C’est trop dur. Notre système politique ne facilite pas la concurrence ou alors il faut 30 ans d’abnégation et de campagnes dans le désert ! Je pense que l’on peut avoir plus d’influence avec un livre. Le fait d’arrêter la politique a relancé ma créativité. Car quand on fait de la politique on doit faire toujours attention à ce que l’on dit, on doit rester fidèle à son message.

Je ne cesse de constater que la complexité administrative, notamment pour les agriculteurs, est au coeur des problèmes des gens

Dans le roman Humus, j’ai intégré plein de scènes fantasmatiques, je me lâche, ça fait un bien fou ! Pour autant je ne cesse de constater dans de nouvelles activités, à que point la complexité administrative est fondamentale, notamment pour les agriculteurs et se trouve au cœur des problèmes des gens. Pourtant le sujet est toujours sous-traité.

Humus, paru aux Editions de l’observatoire le 23 août. (350 pages, 21 euros)

 

 

 

 

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