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Ces agriculteurs rémunérés pour protéger l’eau potable

Pour avoir semé des couverts qui permettent de diminuer la teneur en nitrates des eaux, des agriculteurs se voient verser des aides substantielles. Une mesure vertueuse, basée sur le résultat, qui fait des émules.

L'implantation de couverts adaptés reste le principal levier pour respecter les teneurs limites d'azote © M. Gratecap, SERPN
L'implantation de couverts adaptés reste le principal levier pour respecter les teneurs limites d'azote
© M. Gratecap, SERPN

Être rémunéré pour des mesures qui améliorent la qualité de l’eau ? C’est déjà une réalité pour une cinquantaine d’agriculteurs du plateau du Neubourg, dans l’Eure. Leur point commun ? Tous cultivent à proximité du même captage d’eau potable, dans une zone d’environ 6 000 hectares. Le deal ? Les agriculteurs s’engagent à tout faire pour ne pas dépasser le seuil de 60 unités d’azote à l’hectare en entrée hiver. Un seuil vérifié chaque année parcelle par parcelle.

Si l’objectif est atteint, les agriculteurs touchent entre 80 et 125 euros par hectare. Un tarif calculé par un économiste de l’Agence de l’eau Seine-Normandie, à l’origine de ce financement, qui correspond au service environnemental que les agriculteurs rendent à la collectivité. Un paiement pour services environnementaux (PSE) avant l’heure, en somme. Sauf que ces PSE normands sont sensiblement différents de ceux en cours d’élaboration au ministère de la Transition écologique : ils s’attachent aux résultats obtenus alors que les seconds retiennent plutôt un ensemble de moyens à mettre en œuvre, sur le modèle des mesures agro-environnementales (Maec) de 2004.

Une aide de base collective et un bonus individuel

Pour renforcer l’intérêt de la mesure, une aide supplémentaire est attribuée à l’ensemble des agriculteurs qui s’engagent, quel que soit le résultat de leurs analyses. Plus le nombre d’exploitants qui s’engagent est important, plus ce bonus est élevé. « Cela permet de ne pas démotiver ceux qui ne touchent pas la part individuelle », précise Jérôme Ratiarson, chargé d’étude à l’Agence de l’eau Seine-Normandie. En 2019, 37 % des parcelles ont dépassé le seuil fixé : les exploitants n’ont touché que la part collective. Dans le détail, si plus de 30 % des surfaces sont engagées, le bonus est de 15 euros par hectare. Au-delà de 80 %, il passe à 40 euros/ha.

Ce dispositif existe depuis 2019. Il est conduit par le syndicat d’eau du Roumois plateau du Neubourg (SERPN) et soutenu à 100 % par l’Agence de l’eau Seine-Normandie, via un programme doté de 2 millions d’euros sur cinq ans. Objectif : continuer à avoir une eau potable en 2024. « Le captage du Tremblay-Omonville présente des concentrations en nitrates à la limite des normes sanitaires. Il était temps d’agir », justifie Jérôme Ratiarson. Sur ce captage, les teneurs sont de 49,7 mg/litre, proches de la norme de 50 mg/litre, et fluctuent très peu. « Financer les agriculteurs pour prévenir des pollutions n’est pas plus coûteux que de construire une usine de traitement en aval, avec plus de cobénéfices », argumente Marine Gratecap, animatrice au SERPN, qui gère ce projet localement. Dans cette région à haut potentiel agronomique, où les betteraves sucrières, les pommes de terre et le lin textile sont fréquents, l’agriculture constitue une part non négligeable du tissu économique.

Limiter le lessivage grâce aux couverts végétaux

Les couverts végétaux sont le levier le plus efficace pour diminuer la teneur en nitrates des eaux. Le programme d’actions se focalise ainsi sur trois intercultures, fréquentes dans la région et très génératrices d’excès azotés : derrière colza, derrière une culture de printemps et entre deux céréales. Derrière colza, le reliquat ne doit pas excéder 50 u/ha et l’aide est de 80 euros/ha. Derrière une culture de printemps, la limite est de 45 u/ha pour une aide de 125 euros/ha. Entre deux céréales, un reliquat de 60 u/ha au maximum permet un paiement de 125 euros/ha.

Ces chiffres n’ont pas été fixés par hasard. « Nous avons utilisé un modèle de lessivage de l’azote dans la nappe qui nous permet de mesurer l’impact des pratiques agricoles sur la qualité de l’eau », explique Marine Gratecap. Ce chiffre est validé par une mesure de reliquat sur chaque parcelle, réalisée en décembre. « C’est le moment où les sols sont pleins d’eau et où les nappes se rechargent, détaille l’animatrice. Grâce à cela, nous pouvons dire aux agriculteurs si oui ou non ils ont produit une eau de qualité vis-à-vis des nitrates sous leur champ. »

Un accompagnement personnalisé pour identifier les leviers

En 2020, quelque 288 analyses ont ainsi été réalisées. Avec cette quantification, les agriculteurs mesurent l’impact de leurs pratiques sur la qualité de l’eau et trouvent des pistes d’amélioration. Chaque agriculteur du secteur qui en fait la demande bénéficie d’un accompagnement personnalisé afin d’identifier les bons leviers. « Nous n’imposons rien : c’est à eux de trouver les solutions. Sinon, ça ne marche pas », insiste Marine Gratecap.

La méthode de ce syndicat d’eau pourrait faire des émules : l’objectif est d’atteindre 80 % des surfaces agricoles du bassin engagées en 2024. Dès la première année du programme, en 2019, le taux de couverture a atteint 64 %, soit 188 parcelles. Des chiffres à peu près reconduits en 2020. Quant à la qualité de l’eau, elle reste stable pour l’instant. Sur ce secteur, l’eau met une trentaine d’années à s’infiltrer dans la nappe, très profonde. « Le pire des scénarios serait que la teneur en nitrates augmente », confie Marine Gratecap. La collectivité travaille sur le long terme : le résultat de ce programme sera visible en 2050.

D’autres élus s’intéressent à ce dispositif du côté de Dreux et de Chartres. Reste que les aides ne sont pas longtemps cumulatives : selon la règle européenne de minimis, leur cumul ne peut excéder 20 000 euros par exploitation sur trois ans. Une somme fixée quelle que soit la taille de la ferme, rapidement atteinte si l’on cumule l’aide de ce PSE à une aide à la diversification, à l’investissement ou à l’assurance récolte. En ces temps de relance, un relèvement de ce montant seuil serait le bienvenu pour soutenir des pratiques bénéfiques à tous.

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