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Conversion au bio en grandes cultures : est-ce encore rentable ?

Des prix qui stagnent et de faibles disponibilités en fertilisants organiques interrogent bien des producteurs engagés en agriculture biologique. Pourtant, en jouant à fond la carte de la rotation, la rentabilité et la résilience des systèmes bio restent au rendez-vous.

Selon une étude d'Arvalis un système bio autonome dégage la meilleure marge nette, devant un système conventionnel avec une forte pression graminée et un système conventionnel classique.
Selon une étude d'Arvalis un système bio autonome dégage la meilleure marge nette, devant un système conventionnel avec une forte pression graminée et un système conventionnel classique.
© M. Portier

Avec des prix en conventionnel à de très hauts niveaux et des prix des productions biologiques qui stagnent, les producteurs de grandes cultures bio ont parfois le moral en berne, et tout particulièrement ceux récemment certifiés ou en cours de conversion. La situation justifierait-elle un retour en arrière ? Non, car le différentiel de prix entre bio et conventionnel reste toujours à la faveur du bio, même si le différentiel s’est nettement réduit. D’autant que comparer un prix à son plafond historique et un prix moyen de campagne s’avère une erreur. En outre, un retour en arrière impliquerait un remboursement des aides à la conversion, accordées pour cinq ans. Les 2 300 exploitations qui ont arrêté le bio en 2021 correspondent surtout à des départs en retraite ou des conversions de longue date.

« Les prix se sont envolés ces dernières années mais on sort d’une petite bulle et la demande reste forte », positive Rémi Baudouin, conseiller grandes cultures bio à la chambre d’agriculture d’Île-de-France. « Les meuniers d’Île-de-France estiment par exemple leurs besoins supplémentaires en blé tendre à 60 000 tonnes cette année », illustre le spécialiste. « Certes il y a des tensions en blé panifiable conventionnel mais il faut relativiser ces phénomènes très conjoncturels et tenir le cap. La demande française reste là et les exportations sont soutenues par une consommation bio européenne très dynamique », précise Gilles Renart, responsable Marché pour l’activité bio chez Axereal.

Si certaines productions végétales sont peu rémunératrices, elles sont cruciales pour l’équilibre de la rotation et assurent la réussite des cultures suivantes, comme le soja bio, rémunéré autour de 850 euros la tonne. La betterave bio monte également en puissance. Enclenchée par Cristal Union en 2018 en Île-de-France, la betterave bio est proposée à plus de 85 euros la tonne. « C’est une filière capable de remettre du peps dans la rotation », note Rémi Baudouin. Autres filières en développement : le blé dur bio en Île-de-France ou le lin textile en Normandie et dans les Hauts-de-France.

Des études de conversion bio à l'arrêt

« Il y a trois ans, les résultats économiques de nos études de conversions étaient convaincants. Nous comparions des systèmes conventionnels dont les charges opérationnelles atteignaient 500 à 600 euros de l’hectare en conventionnel pour un blé tendre payé 160 euros la tonne, à un système bio où les charges opérationnelles avoisinent les 260 euros l'hectare, pour un blé payé 420 euros la tonne », résume Rémi Baudouin. Aujourd’hui, la donne a changé. Les marges des productions conventionnelles sont dopées par la hausse des prix des grains et celles en bio ne suivent pas. Pire, le prix de certaines productions conventionnelles, comme l’orge de brasserie, est supérieur aux productions bio. Résultat : « les conversions ne sont plus à l’ordre du jour », observe Gilles Salitot, conseiller bio à la chambre d’agriculture de l’Oise. « Depuis trois ans, nous réalisions 70 études de conversion par an. Là c’est encéphalogramme plat complet », confirme Rémi Baudouin, en Île-de-France.

 

 
Les marges dégagées dans les systèmes grandes cultures en bio sont globalement meilleures qu'en système conventionnel, d'après les essais menés par Arvalis.
Les marges dégagées dans les systèmes grandes cultures en bio sont globalement meilleures qu'en système conventionnel, d'après les essais menés par Arvalis. © Arvalis

 

Le contexte actuel complique également l'approche technique en bio. Vu les prix des engrais, de nombreux agriculteurs conventionnels se sont reportés sur les fertilisants organiques (vinasse, fientes) utilisés en bio, dopant la demande. En parallèle, les volumes produits ont baissé, sous le poids de la nouvelle réglementation européenne sur les matières fertilisantes, conjugué à l’arrêt massif d’ateliers volailles lié au plan de lutte contre la grippe aviaire. Les disponibilités en matière organique sont donc très faibles et tous les besoins ne seront pas couverts. Cette tension a conduit à une inflation des engrais organiques de 30 à 40 %, et la hausse devrait se poursuivre sur la campagne 2022-2023.

« Le manque de disponibilité des engrais organiques va entraîner des situations d’impasse et suscite beaucoup d’attentisme », observe Rémi Baudouin. La solution peut passer par une rotation plus longue en recourant aux associations céréales-légumineuses et aux intercultures courtes de légumineuses. Objectif : se passer de fertilisation organique. « Un trèfle blanc cultivé en interculture peut produire 2 à 3 tonnes de matière sèche à l’hectare et chaque tonne de matière sèche peut contenir 20 à 30 unités d’azote, soit 40 à 90 unités d'azote à l’hectare. C’est l’équivalent d’une tonne de fiente à 120 euros, directement assimilable par les plantes », développe Rémi Baudoin. L’azote produit par l’effet précédent est beaucoup mieux valorisé que l’engrais organique.

Reste qu’un certain nombre de cultures sont exigeantes en potasse, en particulier la luzerne. Expérimentant depuis 2008 un système bio totalement autonome en apport P et K, où les légumineuses sont l’unique source d’azote, Arvalis a publié en 2021 une série de données plutôt rassurantes, avec des teneurs en PK qui diminuent mais restent loin des seuils critiques.

Impasses temporaires possibles en potasse et phosphore

« En considérant la perte annuelle, le seuil K devrait être atteint dans dix-neuf ans. Pour le phosphore, les teneurs sont plus préoccupantes bien qu’encore loin des seuils les plus bas rencontrés dans la région en bio. Un projet de recherche sur le phosphore est en cours. Aujourd’hui, il est envisageable pour les producteurs bio de grandes cultures de faire une impasse momentanée d’apport dans l’attente d’un contexte plus favorable, à condition d’avoir des teneurs du sol suffisantes et une source d’azote via les légumineuses », résume Delphine Bouttet, ingénieure régionale Arvalis en Île-de-France et coordinatrice de l’essai. Sur le dispositif, un apport annuel de soufre s’avère nécessaire pour assurer le développement de la luzerne. L'essai s'appuie sur une rotation de dix ans comportant luzerne (2 ans), blé tendre (2 ans), lin oléagineux, féverole d’hiver, blé tendre, tournesol, lentille ou pois chiche et orge de printemps.

Malgré le questionnement légitime que suscite la flambée des cours en conventionnel, c'est avant tout la marge qui doit guider la stratégie. En 2021, la marge d’une exploitation bio moyenne reste positive et surtout plus stable qu’une exploitation conventionnelle. En AB, les charges sont faibles et fluctuent peu, surtout en cas de recours parcimonieux aux engrais organiques.

Des marges positives en bio grâce aux charges moins élevées

Selon l'essai longue durée conduit à Boigneville dans l'Essonne, « la marge nette avec aides (produit déduit des charges) est en moyenne de 605 euros l'hectare sur 2009-2021, note Delphine Bouttet. Sur cette période, la marge nette varie de 341 euros l'hectare à 852 euros l'hectare. Quatre années sur treize, la marge nette dégagée hors aides est proche de zéro, voire négative. Ceci est malgré tout positif car en conventionnel, cette valeur est quasiment toujours négative à Boigneville. » L’étude a également mis en évidence que le système bio autonome était plus performant qu’un système conventionnel avec une forte pression graminée et qu’un système conventionnel classique.

La marge nette dégagée par le bio autonome est deux à quatre fois plus élevée que les deux autres systèmes testés, principalement grâce aux charges moins élevées (-25 à -30 %) pour un produit brut équivalent, voire supérieur, aux autres modalités. Hors aides, le système bio autonome dégage également la meilleure marge nette moyenne, à 222 euros l'hectare. Des chiffres qui, s’appuyant sur la moyenne des récoltes 2017 à 2021, ne devraient pas évoluer fortement à l’avenir.

Optimiser les charges de mécanisation

Face au resserrement des marges bio, on peut jouer sur les charges, à commencer par celles de mécanisation. C'est le premier poste de dépense sur le dispositif de l'essai bio autonome d’Arvalis, à 246 euros/hectare, soit 26 % des charges totales. Avoir son matériel sous la main est pratique mais coûteux. Face à l’envolée des prix du matériel, l’achat en commun, le recours à une Cuma ou à l’entraide peuvent permettre de limiter ces charges. À condition bien sûr d’avoir les voisins ou les prestataires à proximité.

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