Betterave : « La toxicité de l’acétamipride pour la santé humaine ne fait aucun doute »
Christian Huyghe, ancien directeur scientifique de l’Inrae, a été auditionné à l’occasion du travail parlementaire mené pour évaluer les effets sanitaires et environnementaux de l’acétamipride. Il répond à nos questions.
Christian Huyghe, ancien directeur scientifique de l’Inrae, a été auditionné à l’occasion du travail parlementaire mené pour évaluer les effets sanitaires et environnementaux de l’acétamipride. Il répond à nos questions.
Dans le cadre d’un travail mené par l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) pour évaluer les effets sanitaires et environnementaux de l’acétamipride, l’ancien directeur scientifique de l’Inrae Christian Huyghe (1) a été consulté. L’institution, qui réunit à la fois des députés et des sénateurs, est chargée d’éclairer scientifiquement les débats au parlement.
Si la note produite par l’OPECST n’a pour l’heure pas été publiée, principalement pour des raisons politiques, nous avons sollicité son expertise pour faire un point sur ce que la science dit aujourd’hui de la nocivité de la molécule controversée.
Quel éclairage avez-vous apporté aux parlementaires dans le cadre de leur note sur les effets de l’acétamipride sur l’environnement et la santé humaine ?
J’ai été auditionné par deux membres de l’OPECST. J’ai fait une présentation de la littérature scientifique récente sur la toxicité de l’acétamipride, notamment concernant la santé humaine. Avant 2010, il y avait peu de choses sur cet aspect mais de nombreux travaux de recherche ont été menés avec des nouvelles publications, surtout depuis 2023.
Que montrent ces études scientifiques concernant les effets de l’acétamipride ?
Les dernières études (post-2023) montrent un lien entre des expositions à l’acétamipride et le développement de cancers. C’est le cas d’une étude menée sur une cohorte américaine, composée d’hommes exposés pendant longtemps à la molécule. Il n’y a pas une explosion des cas, mais on observe l’apparition plus fréquente de cancers de la prostate au sein de cette cohorte comparée à une population non exposée. Des études chinoises, basées sur des travaux menés en laboratoire avec des expositions à faible dose, montre une augmentation des risques de cancers du sein, par activation de récepteurs oestrogéniques.
La dernière évaluation de l’acétamipride par l’Efsa (agence européenne de sécurité des aliments) date de 2024. Prend-elle en compte ces études récentes ?
Les études produites après 2023 n’ont pas pu être toutes prises en compte. Mais l’EFSA a quand même pris en compte les doutes autour de la molécule en abaissant les limites maximales de résidus (LMR) autorisées et en restreignant l’usage du produit. L’acétamipride mériterait d’être réévaluée au regard des nouvelles données obtenues grâce à des technologies d’investigation plus performantes.
L’acétamipride est une molécule réclamée par les producteurs de betterave pour lutter contre les pucerons vecteurs de la jaunisse ? Qu’en est-il de son efficacité ?
Si on s’intéresse au produit en tant que tel, ce n’est pas un insecticide très efficace. La toxicité vis-à-vis des arthropodes de l’acétamipride est 1 000 fois moins importante que celle de l’Imidaclopride (produit Gaucho qui servait à l’enrobage des semences de betteraves avant l’interdiction de la molécule au niveau européen en 2018, ndlr), avec par conséquent une efficacité moindre. C’est pourquoi elle ne peut pas être utilisée en enrobage de semences. Autre lacune, la molécule n’a pas une systémie très forte, elle ne se diffuse pas très bien dans la plante. Les pays dans lesquels l’acétamipride est autorisé, comme l’Allemagne et la Belgique, n’en font pas un usage très important pour lutter contre la jaunisse de la betterave.
Quelles sont les solutions à disposition des producteurs pour lutter contre la jaunisse de la betterave ?
Avec l’interdiction des néonicotinoïdes qui permettaient d’éliminer 100 % des pucerons, il faut totalement revoir la façon de faire car les pucerons sont des vecteurs qui exercent une forte pression même quand leur présence est minime. Dans un champ d’un hectare, un puceron infecté par 10 m2 suffit à porter préjudice à la culture. Pourtant quand un puceron naît, il n’est pas porteur du virus de la jaunisse, il l’attrape dans des réservoirs présents dans l’environnement, notamment dans les repousses de betterave.
En France, les 400 000 hectares de betterave sont généralement suivis d’un blé semé en direct dans la moitié des situations. Cela fait donc 200 000 ha où il peut y avoir des repousses si elles sont mal gérées. Une étude menée par les coopératives au niveau des cordons de déterrage, laissés derrière les silos enlevés tardivement, montre que dans de trop nombreux cas, ces cordons comportent des repousses. La phacélie s’avère également être un réservoir à virus, mais pour seulement 2 des 4 virus de la jaunisse dangereux pour la betterave.
La prophylaxie est donc un levier essentiel de la lutte au côté d’autres moyens comme le développement des produits répulsifs dont l’efficacité devrait progresser dans les prochaines années. Il existe aussi un nouveau produit depuis cette année, le produit Verseon, à base d’une nouvelle molécule insecticide, le dimpropyridaz.
Il ne faut bien sûr pas rejeter les services que pourront offrir de nouvelles molécules, mais il faut absolument mobiliser la prophylaxie, qui permettra en outre de préserver l’efficacité des molécules. La prophylaxie impose un profond changement de pratiques et surtout un profond changement de la façon de penser la protection des cultures, sur la betterave, comme sur d’autres cultures.