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« On perd 10 000 tonnes de production d’artichaut tous les 10 ans » : comment les producteurs bretons entendent sauver cette culture emblématique

Les producteurs bretons sont de moins en moins nombreux à cultiver l’artichaut. Ils sont pourtant très attachés à cette culture emblématique de la Bretagne. Pourquoi ce constat ? Quelles actions mène Prince de Bretagne pour stopper cette tendance ? Volumes désormais contractualisés, recherche d’une nouvelle variété, adaptations techniques au changement climatique et à la pénibilité du métier… On fait le point.

« On perd 10 000 tonnes de production d’artichaut tous les 10 ans. » C’est le triste constat qu’ont dressé les producteurs bretons à l’occasion à l’occasion d’une journée presse Prince de Bretagne dédiée à l’artichaut organisée le 23 mai.

Selon les chiffres communiqués par la marque collective des maraîchers bretons, la production d’artichaut en Bretagne, premier bassin français, est passée de 30 000 tonnes à 20 200 tonnes en 2021 et 18 500 tonnes en 2023 (17 000 t en 2022 à cause de la sécheresse). 

« La consommation a commencé à décliner il y a des années, rendant compliqué pour les producteurs d’avoir une culture rentable, explique Pierre Gélébart, chef Produits dont artichaut chez Prince de Bretagne. En parallèle, Prince de Bretagne était dans une tendance de diversification des cultures. La problématique du manque de main-d’œuvre qui doit être sensibilisée aux spécificités de la culture de l’artichaut est un accélérateur de ce phénomène de perte de production. »

Lire aussi : Consommation : peut-on remettre l’artichaut dans nos assiettes ?

 

Comment s’annonce la campagne 2024 ?

Les conditions climatiques de ces dernières années n’ont pas non plus aidé les producteurs d’artichaut : en 2018, un gel « mal placé » (28 février, 1er et 2 mars) a impacté la production. La campagne 2022 a souffert de la sécheresse, impactant négativement le rendement de l’artichaut. « De nombreux producteurs ont jeté l’éponge », se souvient Christian Bernard, producteur et président de la section Artichaut chez Prince de Bretagne. En 2023, c’est l’inverse : crise de surproduction.

« La GMS joue le jeu de l’origine France pour l’artichaut, reconnaît Pierre Gélébart. Alors que 2023 a été une des pires années pour les producteurs en raison de la surproduction, jamais on avait autant vendu d’artichauts. »

Et 2024 ? « La campagne se présente bien mais en artichaut c’est très variable à la semaine. » L’absence de gel hivernal a été positif pour la production d’artichauts. Mais l’excès d’eau et surtout le manque de chaleur et de lumière ont un peu retardé l’arrivée sur le marché de l’artichaut. Les calibres pourraient aussi être plus petits.

« La GMS joue le jeu de l’origine France pour l’artichaut », reconnaît Pierre Gélébart, chef Produits chez Prince de Bretagne.

 

Contractualiser les volumes pour rassurer les producteurs

Les légumes Prince de Bretagne sont traditionnellement vendu au cadran. Mais pour la troisième année, 25 % des volumes sont contractualisés. C’est le cas pour l’artichaut, dont les contrats entre expéditeurs Prince de Bretagne et magasins de la grande distribution contiennent aussi des animations. 

« C’est une façon de garantir une partie de leurs revenus aux producteurs », confirme Pierre Gélébart.

Lire aussi : Artichaut : pourquoi l’ouverture prochaine d’une usine de transformation par Prince de Bretagne est une bonne nouvelle pour les producteurs bretons ?

« Est-ce que les producteurs d’artichaut s’en sortent ? Bien sûr, sinon cela fait longtemps que j’aurais arrêté. J’ai 53 ans, j’ai toujours fait de l’artichaut et je continue car j’aime cette culture », revendique Christian Bernard. Mais producteur d’artichaut est un métier pénible et le marché de l’artichaut présente des fluctuations au fil de la saison. Pour avoir une rentabilité, il faut donc avoir de l’artichaut sur toute la saison. C’est un équilibre », témoigne le producteur qui est installé à Taulé, dans le Finistère depuis 1994 et emploie 3 salariés à plein temps.

« Pour avoir une rentabilité, il faut avoir de l’artichaut sur toute la saison »

 

La Bretagne, terroir de l’artichaut, attachée à cette culture

La Bretagne a toujours connu la culture de l’artichaut. « Les pieds dans l’eau, la tête au soleil, ici c’est le bon terroir », s’en amusent les maraîchers bretons. A l’époque, l’artichaut est avec le chou-fleur et la pomme de terre le légume incontournable pour la Bretagne. « Mais face au manque de valorisation du chou ou de l’artichaut, chacun de nous producteurs s’est diversifié », témoigne Marc Rousseau. 

Producteur de divers légumes pour Prince de Bretagne à Carantec dans le Finistère, et notamment d’artichauts charnus, Marc Rousseau précise que l’artichaut est sa culture principale, une trentaine d’hectares sur 75 ha au total, « depuis toujours ». « Mon père fait de l’artichaut, mon grand-père en faisait avant nous. Oui il y a un attachement familial à cette culture. Elle est chaque jour, chaque saison différente. »

 

L’artichaut chez Prince de Bretagne

- 2/3 de la production française d’artichaut provient de producteurs Prince de Bretagne.
- 240 exploitations Prince de Bretagne cultivent l’artichaut (dont 28 en bio) sur 2 600 ha (dont 6 % en bio).
- En 2023, l’artichaut chez Prince de Bretagne a représenté 18 500 tonnes.
- Il y a 10 ans, ces chiffres étaient plutôt autour de 30 000 tonnes produites sur 3 500 ha par 650 producteurs.
- L’artichaut est le 4e légume de Prince de Bretagne en termes de chiffre d’affaires (5 %), derrière le chou-fleur (32 %) et la tomate (30 %) et à égalité avec la salade IVe gamme. 

 

Régis Guéguen est, lui, producteur d’artichauts sur 30 hectares, désormais uniquement de Petit Violet, à Carantec. 400 000 à 800 000 têtes sortent de ses champs chaque année.

« Je fais de l’artichaut depuis des années. Depuis 1992, j’ai introduit le Petit Violet et remplacé progressivement les variétés charnues pour répondre à la demande de mes salariés pour moins de pénibilité. L’artichaut est une culture qui nous plaît et on s’y retrouve économiquement mais qui demande beaucoup de travail. »

« L’artichaut est une culture qui nous plaît mais qui demande beaucoup de travail, entre 250 et 300 heures par hectare »

 

250 à 300 heures de travail par hectare : l’enjeu de mécaniser cette culture manuelle

Le renouvellement des générations mais aussi la main-d’œuvre : ce sont, sans surprise, les deux problématiques qu’affrontent les producteurs bretons d’artichaut.

Côté main-d’œuvre, la culture de l’artichaut nécessite en effet beaucoup de bras tout au long de l’année : récolte manuelle (selon l’œil du producteur) en plusieurs passages, mais aussi dédrageonnage [lire encadré ci-dessous], désherbage mécanique…. La culture de l’artichaut est totalement manuelle et nécessite 250 à 300 heures de travail par hectare. A titre de comparaison, le blé ne nécessite que 8 heures par hectare. 

 

L’artichaut breton, une culture sur 3 ans

En Bretagne, l'artichaut a un cycle cultural qui s'étend sur 3 ans. La première année, les plantations des drageons, sélectionnés à la main un par un par le producteur, ont lieu en avril-mai et la récolte d’août à novembre. A la fin de la récolte, les plants sont broyés, ils repoussent ensuite pour une 2e année. Au printemps, le plant se multiplie, il faut dédrageonner c’est-à-dire l’éclaircir (le producteur peut récupérer des drageons pour la mise en place d’une nouvelle culture). La récolte de 2e année a lieu entre mai et août. Une troisième année suit après broyage, dédrageonnage et buttage. Les artichauts de 3e année sont eux récoltés début mai.

 

« Des travaux sont en cours pour automatiser la culture mais ils sont au stade embryonnaire. Et l’artichaut restera tout de même une culture qui nécessite de la main-d’œuvre », précise Pierre Gélébart.

 

Au Caté, des travaux de recherche pour réduire la pénibilité, le coût et la charge de travail

Christian Bernard, lui, a bon espoir de parvenir « un jour » à mécaniser la culture de l’artichaut, notamment grâce à l’intelligence artificielle et la robotique. C’est d’ailleurs l’un des axes de travail du Caté, le Comité d’Action Technique et Économique

« Les enjeux ont changé, rappelle Damien Penguilly, directeur du Caté. Auparavant ils portaient sur les engrais azotés, puis sur le Plan Ecophyto. On s’est ensuite intéressés au goût attendu par les consommateurs. Aujourd’hui les nouveaux défis ce sont le changement climatique et la pénibilité et l’attractivité des métiers. On cherche des plantes qui ont un meilleur comportement racinaire, on regarde la robotique, les économies d’énergie. »

Les essais cette années au Caté ont notamment porté sur le mildiou pour la recherche d’un traitement alternatif.

« Aujourd’hui les nouveaux défis des travaux techniques et de recherche sont le changement climatique et la pénibilité et l’attractivité des métiers. » Damien Penguilly, directeur du Caté

 

A l’OBS, une nouvelle variété d’artichaut « dans les cartons »

Côté OBS, l’Organisation Bretonne de Sélection -qui à l’instar du Caté, a été créé par et pour les maraîchers bretons- on cherche la ou les variétés qui seront adaptées à demain.

« L’artichaut, le chou-fleur, l’oignon de Roscoff, l’échalote… Ce sont les poids lourds du maraîchage breton mais ils  n’intéressent pas les grands groupes semenciers. Nous avons une feuille de route à 10-12 ans. Nos recherches portent sur la résistance aux maladies (aujourd’hui le mildiou), sur la résistance aux à-coups climatiques, sur la conservation », témoigne David Esnault, animateur technique chez OBS.

C’est l’OBS qui est derrière la variété Cardinal, lancée par Prince de Bretagne en 2015.

Et bien que « l’artichaut est l’une des espèces les plus compliquées à sélectionner », « une nouvelle variété plus résistante aux à-coups climatiques et avec une meilleure conservation est dans les cartons. David Esnault confirme : « Nous en sommes à la phase d’évaluation interne. »

« Je suis partant pour tester la nouvelle variété de violet », lui glisse au passage Régis Guéguen.

La forme de l’artichaut -notamment la taille de la tête et son ouverture- est un autre axe de recherche.

Enfin, l’OBS précise que si historiquement elle travaille avec des drageons, la motte (plants régénérés) est aussi à l’étude. « Les mottes seraient une étape vers la mécanisation. » Mais l’artichaut de semis*, qui permet la mécanisation de la culture, ne semble pas encore être pour demain en Bretagne.

*Les variétés de semis qu’on trouve dans le Sud de la France ne sont pas adaptées aux spécificités du climat breton.

 

Les principales variétés d’artichaut des maraîchers Prince de Bretagne

Le Camus de Bretagne est la variété historique et emblématique de la région et donc de Prince de Bretagne. Charnu, sa tête est ronde et ferme.
Le Castel, charnu, reconnaissable à sa tête plus en pointe que celle du Camus,  présente une couleur vert vif et un fond généreux.
Également charnu, le Cardinal, avec sa robe violette, une tête “fermée” et des feuilles moins épineuses et un goût plus doux et sucré, est une innovation exclusive de Prince de Bretagne, lancée il y a 10 ans (il a d’ailleurs obtenu le Sival d’argent en 2015).
Le Petit Violet est un petit artichaut (150 g en moyenne) à tête conique et d’une couleur verte à violette et une absence (ou quasi-absence) de foin. Il se mange cru ou cuit et est traditionnellement consommé en Italie et dans le Sud de la France. C’est d’ailleurs du Roussillon que les maraîchers bretons l’ont initialement rapporté. Le Petit Violet disponible dès le printemps suivi par les variétés charnues Camus, Castel et Cardinal, dès le mois de mai.
L’artichaut peut être disponible jusqu’en novembre selon les conditions météo en production, et ses pleines saisons sont mai-juin et septembre-octobre.

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