Pucerons en maraîchage sous abri : la lutte biologique par conservation, une solution efficace
La lutte biologique par conservation avec des plantes de service est désormais bien au point pour protéger les cultures sous abri des pucerons. Le choix des espèces et les dates d’implantation sont essentiels.
La lutte biologique par conservation avec des plantes de service est désormais bien au point pour protéger les cultures sous abri des pucerons. Le choix des espèces et les dates d’implantation sont essentiels.
« Les pucerons en maraîchage sous abri affaiblissent les plantes, peuvent transmettre des virus et provoquent des déformations et du déclassement commercial », rappelle Sébastien Picault, ingénieur agronome au CTIFL. Le problème étant récurrent, les solutions phytosanitaires plus rares et la lutte biologique par inondation parfois insuffisante, mobiliser les prédateurs de puceron est un levier important. Le projet Casdar Efficace a été mené pour mettre au point des stratégies de lutte biologique par conservation contre les pucerons. Le principe : préserver les auxiliaires présents dans l’environnement, les attirer sous l’abri par des plantes-ressources leur offrant nectar et pollen, puis amplifier leur présence dans le tunnel grâce à des plantes-banques, sur lesquelles ils se multiplient grâce à des proies de substitution inoffensives pour la culture.
Importance du synchronisme entre auxiliaires et pucerons
« De nombreux prédateurs de puceron sont présents dans l’environnement, comme les syrphes, coccinelles, hémérobes, punaises et cécidomies prédatrices, chrysopes…, précise Sébastien Picault. Il y a aussi des parasitoïdes comme Aphidius colemani, Aphidius ervi, Praon volucre… qui pondent à l’intérieur des pucerons. Le but est que ces auxiliaires se multiplient sur les plantes-banques et soient présents en nombre quand les pucerons de la culture arrivent. » Des essais ont été réalisés par les partenaires du projet (1). Des plantes-ressources (pissenlit, achillée millefeuille, alysse saxatile, alysse maritime, souci officinal, laiteron maraîcher…) et des plantes-banques (ortie, pissenlit, laiteron maraîcher, achillée millefeuille, tanaisie, blé, orge…) ont été installées dans les tunnels en bande centrale, le long des parois ou sous les chéneaux. L’ingénieur souligne qu’un point essentiel « est le synchronisme des populations d’auxiliaires et de pucerons de la culture. Classiquement, le pic de prédateurs sous l’abri survient après le pic de pucerons de la culture, c’est-à-dire trop tard. Avec la lutte biologique par conservation, l’objectif est que ce pic ait lieu avant l’arrivée des pucerons et que les prédateurs puissent ainsi maintenir les pucerons sous le seuil de nuisibilité économique ».
Bonne efficacité en aubergine, courgette, concombre
Les essais menés au CTIFL de Carquefou en Loire-Atlantique, de 2023 à 2025, ont montré de très bons résultats en aubergine et courgette. Les plantes de service étaient installées en bande centrale. En 2023, en aubergine, seules 6 % des plants ont été très infestées par des pucerons dans le tunnel en lutte biologique par conservation (LBC), contre 50 % dans le tunnel témoin. En 2025, en courgette, il n’y a eu que 4 % de plants très infestées dans le tunnel LBC, mais aussi dans le tunnel témoin. « L’analyse montre que le témoin a été influencé par les plantes de service du tunnel LBC, situé non loin, indique Sébastien Picault. Avec le temps, il semble que les plantes de service étendent leur périmètre d’influence. » La technique a aussi été testée en concombre par la chambre d’agriculture des Pays de la Loire. De l’alysse maritime, du souci et de l’orge ont été semés le long des parois et sous les chéneaux. Le taux de plants très infestés par des pucerons n’a été que de 9 % dans le tunnel LBC contre 42 % dans le témoin. D’autres travaux à Terre d’essais dans les Côtes-d'Armor ont montré l’efficacité de la stratégie à l’échelle d’une succession fraise-concombre, avec des plantes de service (achillée millefeuille, ortie, tanaisie, pissenlit, alysse maritime) installées en bordure et en bande centrale.
Des conditions à respecter pour l’efficacité
Une condition de réussite est que la floraison des plantes-ressources soit précoce (alysse saxatile, pissenlit, laiteron…) et étalée (relais pris par l’achillée millefeuille et la tanaisie). Un autre point essentiel est l’infestation précoce des plantes-banques par les proies de substitution au moins un mois avant l’arrivée des pucerons sur la culture. Le caractère pérenne ou annuel des plantes de service, l’agencement spatial ou la fertilisation azotée ont peu d’impact sur l’efficacité de la stratégie. Le potentiel de régulation varie selon le prédateur. Le syrphe réagit plus vite que les coccinelles et est le prédateur le plus vorace. Il faut aussi que les proies de substitution soient appropriées. « Les pucerons portés par l’ortie, la tanaisie, l’achillée millefeuille, le laiteron, le pissenlit sont inoffensifs pour les cultures. Mais attention à la punaise de l’ortie qui peut attaquer certaines espèces. » Le souci peut attirer des pucerons généralistes, le lierre terrestre des acariens… Et des bandes fleuries en concombre peuvent favoriser le thrips. Les essais montrent par ailleurs que l’activité des plantes de service peut être cyclique. « Il faut associer plusieurs espèces », souligne Sébastien Picault.
En savoir plus
Le CTIFL propose une formation « Mettre en place et piloter des stratégies de lutte biologique par conservation pour protéger les cultures légumières sous abri contre les pucerons ». La prochaine session aura lieu à Carquefou en Loire-Atlantique en octobre 2026.
Maxime Chabalier, conseiller en maraîchage à la chambre d’agriculture des Pays de la Loire :
« Faire un rétro-planning pour décider de la date d’implantation »
« Lorsque l'on se lance en lutte biologique par conservation, il faut faire un rétro-planning pour anticiper l’installation des plantes de service. Les pucerons doivent être présents sur les plantes-banques au moins un mois avant l’arrivée des pucerons de la culture. Et les plantes-ressources doivent être en fleur quand les auxiliaires en ont besoin. L’implantation peut se faire sous les chéneaux, en bordure intérieure et éventuellement extérieure. Aménager un tiers de la longueur du tunnel suffit, avec éventuellement un patch de plantes vivaces d’un seul côté et des installations annuelles dans la culture. Un point important est d’informer le personnel. La réussite de l’implantation des plantes de service passe aussi par la gestion des adventices, par un semis dense, du paillage et éventuellement des faux-semis, de l’occultation… Le mieux est d’implanter les plantes de service à l’automne et d’échelonner les implantations. Et il faut les irriguer ! Une option pour accélérer le transfert des auxiliaires sur la culture est de couper des plantes de service et de les poser dans la culture. Des lâchers d’auxiliaires sont aussi possibles. Et on peut garder des adventices si elles ont les mêmes fonctions que les plantes de service et ne présentent pas de risque pour la culture. Enfin, il est important de gérer les fourmis. »
Faire le bon choix d’espèces
1 Mélanger plusieurs espèces
« Chaque plante ayant des avantages et des inconvénients, le mieux est de mélanger au moins quatre espèces, dont au moins deux de plantes ressources, ou une espèce implantée à des dates différentes, et deux de plantes-banques », conseille Maxime Chabalier. L’objectif pour les plantes-ressources est d’associer des floraisons longues précoces et tardives. Il faut qu’au moins une plante-banque soit infestée précocement.
2 Des espèces attractives
L’achillée millefeuille est vite infestée par des pucerons spécifiques et est un bon couvre sol. Elle attire les auxiliaires au printemps, moins à l’automne. Son installation est lente. L’alysse a une floraison rapide, abondante et longue et attire les syrphes. Étant une crucifère, elle peut favoriser les thrips et altises. Le souci est facile à implanter et attire de nombreuses punaises prédatrices, mais aussi des pucerons (Macrosiphum) et des punaises nuisibles. La coriandre est facile à implanter, très attractive pour les syrphes et coccinelles, mais elle porte des pucerons parfois nuisibles et pousse lentement.
3 Les céréales peu coûteuses
Les céréales (blé, orge, seigle, avoine…) semées annuellement attirent précocement les coccinelles et parasitoïdes. Elles portent uniquement des pucerons spécifiques de leur espèce et sont faciles à implanter et peu coûteuses. L’utilisation de ces pucerons par les auxiliaires est par contre parfois difficile et les populations de ces pucerons spécifiques sont souvent modérées. La levée des céréales peut aussi être compliquée en semis d’été.