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Installation des femmes en agriculture : quels freins économiques persistent ?

Lors de l’installation, les femmes porteuses d’un projet agricole ont souvent moins de capitaux à investir que les hommes. Transmission de l’exploitation familiale, installation tardive, accès au foncier et aux prêts bancaires… Ces facteurs économiques contribuent aux inégalités à l’installation et orientent le choix de production des nouvelles agricultrices. 

Une agricultrice apporte des compléments alimentaires à ses génisses de race abondance au pâturage
Le secteur de production le moins féminisé est celui des bovins allaitants ou laitiers. Ce type d’exploitations demande des investissements financiers colossaux, difficilement atteignables en dehors de transmission familiale.
© Xavier Remongin/agriculture.gouv.fr

« Les banques ont encore des réticences à prêter à une femme qui veut s’installer. » Ainsi témoigne Delphine Chamard, agricultrice en polyculture élevage en Charente-Maritime. Si son installation en s’associant à son mari s’est déroulée sans encombre, elle a conscience qu’autour d’elle, les femmes avec un projet agricole n’ont pas toutes cette chance. « Je me suis sentie assez facilement à ma place. Mais pour d'autres collègues, ce n’est pas le cas : elles ont des installations plus longues avec des réflexions sur le fait qu’elles n’allaient pas savoir gérer. »

Relire : « On n’a plus d’autre choix que d’abandonner, de renoncer à son rêve » - Des inégalités de genre encore omniprésentes dans le monde agricole

Des exploitations agricoles transmises davantage aux garçons

En 2024, un tiers des installations sont portées par des femmes, un chiffre qui stagne depuis plusieurs années, d’après la MSA. Au-delà de ces chiffres, devenir cheffe d’exploitation agricole s’accompagne de freins économiques qui conduisent les femmes à s’installer avec des capitaux moindres par rapport à leurs homologues masculins. Ces différences économiques se construisent d’abord au moment de la cession dans le cadre familial

Lorsque l’on projette symboliquement la figure du chef d’exploitation, on imagine souvent spontanément un homme

Traditionnellement et encore aujourd’hui, l’exploitation familiale est transmise aux garçons. Selon Clémentine Comer, sociologue à l'Inrae, cette pratique s’ancre dans le fait que « lorsque l’on projette symboliquement la figure du chef d’exploitation, on imagine souvent spontanément un homme ». La chercheuse note que « dans les familles agricoles, le goût pour le métier peut aussi être transmis aux filles de la fratrie ». Néanmoins, « le décrochage s’opère plus tard, dans les orientations scolaires où le fils va être encouragé à suivre un parcours plus agricole ». Les filles, quant à elles poursuivent, des études plus longues et retournent ou se réorientent (dans le cas des non-issues du milieu agricole) vers l’agriculture, sans capitaux de départ, après une autre carrière.

Lire aussi : « L’agriculture doit autant à ses femmes qu’à ses hommes » : un plan pour les agricultrices présenté au salon de l’agriculture

En 2023, plus de 40 % des nouvelles installées avaient plus de 40 ans

Cela explique en partie pourquoi les femmes sont en moyenne plus âgées que les hommes lors de leur installation. D’après la MSA, plus de 40 % des femmes installées en 2023 avaient plus de 40 ans (contre 25 % pour les hommes). Conséquence : elles sont souvent exclues de la dotation jeune agriculteur (DJA) dont la limite est fixée à 40 ans.

Pour les porteuses de projets agricoles, les autres critères d’éligibilité à ces aides sont également un frein. Avec des projets exploitants des surfaces inférieures à ceux des hommes, elles n’atteignent pas toujours la surface minimale d’assujettissement

L’accès au foncier et aux prêts bancaires

Autre obstacle auquel se heurtent les futures installées : la difficulté d’accès au foncier et aux prêts bancaires. S’il n’existe pas encore d’études chiffrées sur le sujet, les témoignages convergent vers une réticence des banques à prêter de l’argent ou des cédants et foncières à accorder des terres aux femmes. Cela a été le cas de Marine Boyer, installée depuis 2017 sur l’exploitation familiale agrandie, en élevage allaitant bio, et élue en 2025 présidente de la FN Cuma. « Un des qualificatifs utilisés pour discréditer mon projet, c’était de dire, “Marine est une femme, elle n’arrivera pas à gérer sur le long terme donc pourquoi lui donner plus de terres ?” », explique-t-elle dans un webinaire organisé par Idele le 5 mars 2026. 

Marine est une femme, elle n’arrivera pas à gérer sur le long terme donc pourquoi lui donner plus de terres ?

Dans un rapport du Sénat paru en 2017, la sociologue Sabrina Dahache met aussi en avant des prêts d’un montant moindre pour les jeunes agricultrices par rapport à ceux accordés à leurs homologues masculins. D’autant qu’en s’installant plus tard, elles risquent un taux d’endettement plus élevé. S’ajoute à cela, surtout pour les non-issues du milieu agricole, un manque de crédibilité aux yeux des institutions bancaires. « Elles s’orientent vers des projets de plus petites tailles économiques et foncières avec moins d’investissement machinique et plus de diversification : ce sont parfois des projets qui dérogent à la production dominante sur un territoire, pour lesquels les banques n’ont pas de référentiels », précise Clémentine Comer. 

Lire aussi : « Marine est une femme : elle n’arrivera pas à gérer une exploitation bovine sur le long terme, alors pourquoi lui donner des terres ? »

Les femmes fortement représentées dans les élevages ovins et caprins 

Justement, en particulier dans les installations hors cadre familial, les femmes privilégient les ateliers équins, caprins, ovins et volailles ainsi que le maraîchage. Dans le secteur des caprins laitiers, plus de 40 % des chefs d’exploitation sont des femmes. La parité est atteinte lorsque l’on ajoute un atelier de transformation fromagère. Mais est-ce réellement un choix ?

Selon la sociologue de l’Inrae, « c’est en partie par limitation voir d’auto-limitation économique qu’elles s’orientent vers des projets demandant moins de capitalisation ». Néanmoins, d’autres facteurs expliquent la forte présence des femmes dans l’élevage de petits ruminants. Pour l’agroéconomiste chez Idele, Christophe Perrot, « en plus de l’aspect économique, il y a la taille des animaux, l’impression de pouvoir les maîtriser au niveau physique, et de plus grandes possibilités de combinaison avec l’agriculture biologique ou les circuits courts » qui contribuent au choix de s’orienter vers ces ateliers. A l’opposé, le secteur de production le moins féminisé est celui des vaches allaitantes. Une nouvelle fois l’aspect économique entre en ligne de mire. Ce type d’exploitations demande des investissements financiers colossaux, difficilement atteignables en dehors de transmission familiale. 

Lire aussi : La Confédération paysanne présente son plan d’actions alternatif pour favoriser les femmes dans l’agriculture

Un métier qui ne se féminise pas

De façon globale, il y a de moins en moins d’exploitantes agricoles en France. Comme l’explique James Hogge, doctorant sur les dynamiques de genre dans les métiers de l’élevage chez Idele : « on pense à tort que le métier se féminise parce que les femmes ont obtenu des statuts par des mobilisations et donc sont moins invisibilisées. Alors qu’en réalité, c’est un métier de plus en plus masculin ». Et pour cause, en 2024, 24,5 % des agriculteurs exploitants étaient des agricultrices, alors qu’elles représentaient 39 % de la profession en 1993, d’après l’Insee.

Relire : Installation agricole : le nombre d’installés en agriculture a reculé de 7 % en 2024

Après l’installation, des difficultés genrées persistent

Pour donner envie aux femmes de s’installer, lever les freins économiques à l’installation est une première étape. Mais d’autres persistent, pas seulement au niveau financier. « J’ai des collègues qui étaient enceintes et qui n’ont pas pu se faire remplacer. Il faut renforcer les équipes de service de remplacement et prioriser pour les congés de grossesse », témoigne l’éleveuse Delphine Chamard. Difficulté de remplacement pendant les grossesses, division du travail, violences sexistes et sexuelles, manque de visibilité dans les instances agricoles et adaptation du matériel sont des problématiques récurrentes rencontrées par les agricultrices au cours de leur carrière. 

J’ai envie de dire que les mentalités changent, enfin j’ai envie d’y croire

Pour les enrayer, les collectifs féminins se développent dans les instances. Par exemple, le collectif Les Bottées de la coopérative Cavac dont Delphine Chamard est membre. « J’ai envie de dire que les mentalités changent, enfin j’ai envie d’y croire, […] et le fait d'être en collectif, ça aide à être moins timide, à oser plus et à s’engager », déclare-t-elle. L’éleveuse est d’ailleurs devenue présidente de l’OP œufs conventionnels de Volinéo et administratrice de Bovinéo au sein de la Cavac. 

Pour Clémentine Comer, si les femmes se sentent plus reconnues et à leur place aujourd’hui dans le milieu, le travail des collectifs demeure essentiel : « c'est une nécessité politique que ces espaces-là continuent d'objectiver avec finesse les inégalités, les facteurs d'inégalité, et ce dont les agricultrices ont besoin dans leur quotidien professionnel»

Lire aussi : Féminisation de l’agriculture : comment les bottées font bouger les lignes à la Cavac

Relire : Femmes en élevage : la santé des éleveuses encore pénalisée par du matériel inadapté

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