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Et si on remettait les chevrettes sous leur mère ?

Le projet de recherche CabrioLait a comparé l’allaitement artificiel et l’allaitement maternel chez les chevrettes laitières. Santé, bien-être et performances zootechniques ont été analysés. Les résultats nuancent les idées reçues et ouvrent de nouvelles perspectives.

Et si l’allaitement maternel redevenait une option crédible en élevage caprin laitier ? Le 13 novembre dernier, à Avord dans le Cher, chercheurs, techniciens et éleveurs se sont retrouvés pour une journée de restitution du projet CabrioLait. Pendant trois ans, ce programme de recherche piloté par Inrae a comparé deux modes d’élevage des chevrettes – allaitement artificiel et allaitement maternel – afin d’en mesurer les bénéfices et les risques sur la santé, le bien-être et les performances des caprins laitiers.

Accès permanent à leur mère

« Nous nous sommes rendu compte qu’un certain nombre d’éleveurs caprins laitiers étaient passés de l’allaitement artificiel conventionnel à l’allaitement maternel, et qu’ils y voyaient des avantages mais aussi des contraintes », résume Raymond Nowak, chercheur CNRS travaillant au centre Inrae Val de Loire. Soutenu par le méta-programme Sanba (Santé et bien-être des animaux d’élevage), CabrioLait s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’adaptation des animaux aux pratiques d’élevage dès le plus jeune âge.

L’expérimentation, conduite à la station Inrae de Bourges, a comparé 19 chevrettes élevées avec un accès permanent à leur mère, sauf pendant la traite, et 18 chevrettes séparées à la naissance et élevées en nurserie avec un allaitement artificiel. Santé, zootechnie, comportement, microbiote intestinal et santé mammaire ont été étudiés de manière conjointe. « Nous avons a associé un grand nombre d’indicateurs pour avoir une vision globale de l’impact du mode d’allaitement », souligne Marie-Madeleine Mialon de l’Inrae en alertant toutefois sur les limites expérimentales liées au faible effectif de l’échantillon.

Plus de Caev mais pas (encore) de gros genoux

Premier enseignement : les chevrettes élevées sous la mère présentent une plus forte croissance jusqu’au sevrage qui a lieu à deux mois. Après le sevrage, les croissances sont similaires et, finalement, il n’y a pas de différence significative de poids entre les lots lors de la mise à la reproduction, à l’âge de sept mois. Les chevrettes sous la mère ont présenté une meilleure santé digestive avec moins de diarrhées observées les trois premières semaines. Par exemple, la deuxième semaine, alors que près de 90 % des chevrettes en allaitement artificiel présentaient de la matière fécale liquide sur la région anale, elles n’étaient qu’un tiers à avoir de la matière molle ou liquide sous les mères.

La question du Caev (arthrite-encéphalite caprine) a suscité de nombreux échanges. Dans l’essai, des chevrettes séropositives ont été identifiées uniquement dans le lot allaitement maternel contre aucune dans le lot allaitement artificiel. « Ce que l’on observe est cohérent avec la bibliographie : le contact précoce avec des mères séropositives favorise la transmission virale », confirme Marianne Berthelot de l’Anses. Les analyses et observations se poursuivent pour étudier les effets de la maladie à long terme et en particulier son expression clinique (présence d’arthrites).

Adapter la ration pour limiter la perte d’état

Du côté des mères, sans surprise, l’allaitement maternel réduit le lait commercialisé avant sevrage. Un quart de lait en moins, soit environ un kilo de lait en moins par jour, a été collecté pendant la période d’allaitement. Ramenée aux 170 premiers jours de lactation, de janvier à fin juin, la perte est estimée à 7,5 %. Les taux ont également été impactés plus ou moins durablement. Jusqu’au sevrage, les taux butyreux sont inférieurs pour les chèvres qui allaitent puis redeviennent similaires après le sevrage. Le taux protéique reste inférieur d’environ deux grammes par litre pour les chèvres allaitantes, au moins jusqu’à la fin du mois de juin, à la fin de l’expérimentation.

Les chèvres qui allaitent ont mobilisé davantage leurs réserves adipeuses et cela s’est traduit par une note d’état corporel plus basse. « C’est un signal clair : il faut adapter la ration et suivre attentivement l’évolution de l’état corporel », recommande alors Marie-Madeleine Mialon de l’Inrae.

Des jeunes attachées à leur mère

Le suivi de la santé de la mamelle n’a pas montré d’augmentation notable des risques contrairement aux craintes parfois exprimées. Aucune mammite clinique n’a été observée et la bouche des chevrettes ne semble pas avoir transmis de pathogènes spécifiques. Chez les chèvres allaitantes comme en élevage classique, les infections étaient majoritairement dues à des staphylocoques à coagulase négative. « On a eu davantage de nouvelles infections chez les chèvres allaitantes, mais aussi plus de guérisons spontanées, résume Renée de Crémoux, vétérinaire à l’Institut de l’élevage. Sur la période d’étude et dans les conditions de l’allaitement, on n’a pas observé non plus de blessures importantes des trayons qui auraient pu favoriser infections ou inflammations. »

Les travaux en comportement animal montrent que l’attachement entre la mère et le jeune se met pleinement en place lorsque les chevrettes sont élevées sous la mère. « Les chevrettes maternées montrent une préférence très nette pour leur mère et une détresse marquée à la séparation », explique Nadège Aigueperse d’Inrae qui appuie ses propos en montrant une batterie de tests comportementaux.

Des microbiotes voisins

La mère joue un rôle de base de sécurité : « Sa présence réduit les comportements de peur et de vigilance ». Autre résultat marquant : la mère favorise une émancipation progressive. « À partir de cinq semaines, ce sont les mères qui écourtent les tétées, incitant doucement les chevrettes à devenir autonomes ». Concernant la relation à l’humain, les chevrettes maternées sont plus distantes avant le sevrage, mais cette différence disparaît après.

Les microbiotes intestinaux sont restés similaires dans les deux types d’élevage avec juste un peu plus de lactobacilles chez les chevrettes allaitées sous la mère pendant la phase lactée. « Contrairement à ce qu’on imaginait, l’allaitement artificiel conventionnel ne perturbe pas fortement le microbiote », explique Sabine Leroy d’Inrae. Le microbiote devient stable et résilient vers sept à huit mois, quel que soit le système.

Recherches à poursuivre

En conclusion, l’allaitement maternel n’est ni une panacée, ni une hérésie. Il améliore le bien-être comportemental des chevrettes et n’altère pas leur santé globale ni leurs performances à long terme. Cette pratique implique des ajustements techniques mais pose encore beaucoup de questions. Les chercheurs travaillent maintenant à élaborer une suite à ces recherches, idéalement avec un suivi sur le long terme, sur plusieurs lactations, et dans des élevages commerciaux.

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