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[Chronique confiné] Coronavirus et principe de précaution : se souvenir de la crise de la vache folle (ESB)

C’est la dernière semaine de confinement mais loin s’en faut la dernière semaine de la crise Covid 19. Le virus est toujours là, prêt à resurgir, il faut rester vigilant. Rester vigilant est une question de dosage entre précaution et risques. C’est un subtil équilibre entre avantages et inconvénients. Cette question se pose sur quasiment tous les sujets. Par exemple pour la reprise de l’école entre les risques pris par rapport à l’épidémie et le bénéfice de remettre des décrocheurs scolaires en meilleure situation et de libérer des parents qui ont la nécessité d’aller retravailler.

Joël Merceron
Joël Merceron est directeur de l'Instutut de l'Elevage
© JM

En élevage bovin, avec la gestion des crises ESB (vache folle), nous connaissons bien les questions de risques zéro et de principe de précaution.

Pour les plus jeunes, rappelons que la première alerte ESB date de mars 1996, quand le premier ministre anglais annonce devant la chambre des Lords la possible transmission du prion à l’homme. Cette annonce fait l’effet d’une bombe. En quelques jours, la consommation de viande bovine s’écroule dans toute l’Europe. Le journal Le Monde titre « plus de 100 000 morts d’ici la fin du siècle ». La filière bovine réagit rapidement en instaurant la traçabilité des produits et le logo VBF. La consommation reprend au rythme de la diminution du bruit médiatique. Sans information nouvelle, les émissions à sensation de l’époque (Envoyé spécial) font rechuter la consommation lors de la rentrée septembre. Puis le consommateur-téléspectateur oublie et retrouve confiance grâce aux mesures prises par la filière. En 1997, un an après le niveau de conso est quasiment identique à celui d’avant crise malgré des prédictions catastrophiques.

En France, les tensions restent palpables sur cette fameuse « maladie de la vache folle » au rythme des abattages de troupeaux relayés par la presse.

4 ans après, l’élément déclencheur de la deuxième crise paraît anodin a posteriori. Il n’y a aucune nouveauté scientifique mais simplement une information : le 20 octobre 2000, à l’abattoir de Villers-Bocage une vache, du même troupeau qu’une vache testée malade, serait entrée auparavant dans la fabrication de steak haché. Cette nouvelle fait la une de tous les journaux. Emballement des décisions, le PDG de Carrefour annonce le retrait de tous les produits de ses magasins ce qui affole plus que cela ne rassure. Le 28 octobre, au milieu des vacances de la Toussaint, un maire d’une grande ville annonce sur France Info l’interdiction du bœuf dans les cantines de sa ville. Il s’ensuit, sous la pression des parents et l’influence des médias, une vague générale d’interdiction du bœuf dans toutes les cantines de France. Cela devient une véritable psychose collective et la crise de 2000 est bien plus grave que celle de 1996. Pourtant, il n’y a aucun fait scientifique nouveau sur la maladie. Pour tous ceux qui travaillent dans la filière, comme nous, c’est un drame : « à quoi bon travailler, si c’est pour produire quelque chose que nos propres enfants n’ont pas le droit de consommer ? »

La crise nationale est majeure, le président Chirac prend la parole pour annoncer des mesures comme le retrait de la chaîne alimentaire de toutes les vaches laitières. Là aussi, alors que la mesure était avant tout une mesure de gestion de l’offre, elle est comprise autrement : « Si on retire ces vaches de la chaîne alimentaire, c’est que c’est dangereux ! »

Les pouvoirs publics tentent de dire que le risque zéro n’existe pas et on invente le fameux principe de précaution. Tout cela est inaudible, à force d’image d’archive d’une vache titubant ou de prévisions catastrophiques. Certains essaient de remettre du raisonnable mais on ne peut rien contre la peur.

Avec le temps tout s’oublie, d’autant que la problématique de santé humaine est infinitésimale et sans commune mesure avec les prédictions. Les cantines remettent du bœuf à leur menu et la consommation repart mi 2001. A posteriori, ces 2 crises ont fait faire d’énormes progrès à la filière bovine avec la traçabilité intégrale des produits viande, les tests généralisés des bovins de plus de 2 ans et la mise en avant de l’origine France. Sur le plan politique, les traces sont restées et le président Chirac fait inscrire le principe de précaution dans la constitution française.

Quel parallèle faire avec la crise du Covid ? C’est bien évidemment sans commune mesure. En 2020, la pandémie est planétaire, les conséquences économiques sont mondiales. La maladie et les risques du Covid sont réels, bien plus graves et surtout immédiats.

Il faut chercher les analogies entre ces deux crises dans les regards et les réactions de la société.

-Tout d’abord, la problématique « le risque 0 n’existe pas » n’est ni compréhensible ni admise. Dans notre société hypersécurisée, nous ne voulons prendre aucun risque. Aucun pouvoir ne peut assumer une quelconque part de risques.

- L’influence prépondérante des médias qui, sous des bonnes intentions d’informer, lancent des alertes et attisent les polémiques. Tout le monde veut et croit tout savoir. Par rapport à la crise de 2000, c’est encore plus vrai aujourd’hui avec les réseaux sociaux et leurs lots de fake-news.

- Une autre similitude serait sur l’enchaînement, l’entraînement et l’emballement des mesures prises. La voix populaire fait office d’étincelle. Alors que le sujet serait de conserver la tête froide et de relativiser, tout le monde se dit chercheur, épidémiologiste ou ministre. L’expertise, le rationalisme et même le bon sens doivent pourtant guider les choix politiques.

- En France, le principe de précaution est une valeur cardinale. Les polémiques, la recherche de responsables et de boucs émissaires hantent la classe politique et inhibent l’action. Animées le plus souvent par des considérations électorales, elles peuvent faire prendre de mauvais choix au gouvernement, aux élus et aux maires.

- La peur des conséquences demain sur ce qu’on ne connaît pas aujourd’hui. Depuis l’affaire du sang contaminé, tous les responsables se sentent fébriles sur les problématiques de santé avec le risque de se retrouver devant un tribunal plusieurs années après. Est-il logique que le gouvernement soit déjà sous le coup de plusieurs plaintes à propos du coronavirus ? Peut-on agir et décider sereinement quand vous pouvez tous les jours être la cible de ces recours en justice ?

Ayons tous l’humilité d’admettre l’incertitude et le manque de connaissance sur cette épidémie que personne ne connaissait-il y a 6 mois. Faisons confiance aux décideurs, évitons les « y a qu’à, faut qu’on ». Chacun à son niveau, acceptons l’idée que le risque zéro n’existe pas tout en prenant le juste niveau de précaution sans en demander plus.

Biographie de Joël Merceron
Joël Merceron est fin connaisseur des questions agricoles et plus particulièrement de l’élevage de ruminants. Il dirige l'Institut de l'élevage depuis 2010. Confiné dans le Maine et Loire à cause du coronavirus, il manage l’entreprise 296 collaborateurs en télétravail. C’est d’ailleurs en écrivant chaque jour  qu’il a eu l’idée de cette « chronique d’un directeur confiné »
Ingénieur agronome et master de gestion des entreprises, il a travaillé successivement dans le Puy de Dôme, en Vendée, en Bretagne. Il a ensuite été directeur des productions bovines et ovines dans la coopérative Terrena pendant 12 ans. Une de ses expériences majeures a été la gestion de la crise ESB de 2000. .

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