En Bourgogne, trois techniques d'adaptation de la vigne au changement climatique ressortent
La Bourgogne s’est réchauffée de + 1,3 °C sur la période végétative en soixante ans. Le projet Stratagème, financé par le Comité des vins de Bourgogne, a mis en évidence trois techniques pour s’y adapter en restant dans les cahiers des charges.
La Bourgogne s’est réchauffée de + 1,3 °C sur la période végétative en soixante ans. Le projet Stratagème, financé par le Comité des vins de Bourgogne, a mis en évidence trois techniques pour s’y adapter en restant dans les cahiers des charges.
Effeuillage apical : pour les années de stress intense
Utilisé avec succès en Californie et en Italie, l’effeuillage apical consiste à enlever les feuilles sur une hauteur de 30 à 60 % de la hauteur totale de feuillage depuis l’apex, sans couper ce dernier. L’objectif est de diminuer la teneur en sucre et la contrainte hydrique. « En Italie, de très bons résultats ont été obtenus sur le taux de sucre en pratiquant la technique aux alentours de 18 ° Brix, pendant la maturité. Nous avons voulu tester à fermeture de la grappe, pour avoir un impact fort », indique Thomas Gouroux, de la chambre d’agriculture de Côte-d’Or.
De fait, l’impact de l’effeuillage a été très marqué pendant l’expérimentation. Le taux de sucre des moûts a diminué d’autant plus que l’effeuillage était intense : aux alentours de 2 degrés potentiels pour la modalité effeuillée à 60 % par rapport au témoin. L’acidité des moûts a augmenté, avec un intérêt pour la modalité effeuillée à 30 %. La contrainte hydrique a aussi diminué. La maturité a été retardée de 3 à 6 jours.
Rendement et mise en réserve diminués
Pour autant, la technique reste à manier avec précaution car elle impacte fortement la vigueur et la production : une chute de 20 à 30 % du rendement a été enregistrée et la mise en réserve a diminué. En troisième année d’essai, lors de la taille, « nous n’avons pas pu faire de baguette sur les pieds effeuillés, nous avons laissé seulement deux crochets (1) », relate Tanguy Le Guen, du domaine Hudelot-Baillet à Chambolle-Musigny, en Côte-d’Or, qui a accueilli l’expérimentation dans l’une de ses parcelles.
Autre inconvénient, le temps de travail est estimé entre 80 et 150 heures par hectare, en fonction de la repousse et de l’habitude des opérateurs, à comparer avec les 50 heures nécessaires pour un effeuillage manuel classique. La mécanisation semble difficile à envisager. « Diminuer la hauteur de rognage apparaît plus simple à mettre en œuvre en pratique », estime le vigneron.
Tressage : sus à l'échaudage
Le tressage des rameaux apicaux consiste, comme son nom l’indique, à entremêler les apex plutôt que les écimer, avec deux objectifs : limiter la production d’entrecœurs et créer une ombre sur le reste de la vigne pour prévenir l’échaudage.
À Chablis, un essai est en place depuis 2022 au domaine Eleni et Édouard Vocoret, sur une parcelle sensible à l’échaudage. L’ombrage n’a pas pu être évalué précisément, mais « l’intérêt du tressage pour faire de l’ombre sur les raisins a été mis en évidence par ailleurs, c’est une technique intéressante pour éviter l’échaudage », assure Manon Pinot, conseillère viticole à la chambre d’agriculture de l’Yonne.
Le tressage a nécessité une rehausse du palissage de 1,10 m à 1,60 m, avec deux fils supplémentaires. Édouard Vocoret a apprécié ce travail à hauteur d’homme, même si le passage des paniers à vendange au-dessus des rangs est plus compliqué. « Les raisins sont plus aérés car la vigne pousse en hauteur et reste fine. Plus on tresse tard, plus les entrecœurs sortent tard », observe-t-il.
Un temps de travail supérieur
La vigne tressée a mûri plus rapidement par rapport à la modalité rognée. Récoltée à même date que le témoin, la vendange présentait un degré supérieur de 3 à 11 % et une acidité totale un peu plus faible. « Il faut récolter avec 5 à 7 jours d’avance pour avoir le même pH », analyse le vigneron qui a obtenu des rendements légèrement supérieurs sur la partie tressée : un peu plus de 60 hectolitres par hectare contre 53 pour la partie rognée.
Mais c’est surtout l’impact sur la qualité des vins qui l’a convaincu. « À la dégustation, les moûts, puis les vins sont plus fins, plus élégants, la différence est énorme », insiste Édouard Vocoret, qui a vinifié l’essai séparément et pense commercialiser des bouteilles issues des deux modalités dans une même caisse de 12 pour que les clients puissent comparer. Il envisage d’étendre ce système à la prochaine vigne qu’il va replanter, en élargissant les rangs à 1,10 m pour pouvoir utiliser un chenillard.
Cet impact positif doit compenser les coûts induits par la technique du tressage : un temps de travail de 15 à 20 % supérieur par rapport à une conduite rognée et une difficulté supplémentaire pour le tirage des bois lors de la taille.
Paillage de BRF : moins d’évapotranspiration
Testé depuis au moins une dizaine d’années en viticulture, le paillage a intégré le projet Stratagème pour mesurer son effet sur la contrainte hydrique. Un rôle qu’il a plutôt bien joué en limitant l’évaporation. « Le paillage a un effet tampon vis-à-vis de l’eau : il temporise la pénétration en cas de pluie très forte, restituant l’eau petit à petit à la plante. Il limite les déperditions. Il limite aussi la pénétration de l’eau jusqu’au sol en cas de petite pluie », résume Marie Spetebroot, du Vinipôle Sud Bourgogne. Le même effet tampon est constaté en termes de température : le paillage maintient la fraîcheur, avec un écart jusqu’à 5 °C mesuré avec le sol nu.
Mais tous les paillages ne se valent pas. Le BRF (bois raméal fragmenté) en plaquettes assez grossières (5 à 8 cm) a été testé sur 10 ares d’une parcelle particulièrement séchante du domaine Édouard Vincent, à Lugny en Saône-et-Loire. Les copeaux ont été épandus en avril avec un épandeur à fumier modifié de manière à localiser le BRF sous le rang.
Économie de produits phyto et de temps de tracteur
Pour Édouard Vincent, le vigneron, la technique a démontré son intérêt en cas de sécheresse mais surtout, elle a participé à étouffer les mauvaises herbes. Les copeaux se sont bien tenus pendant toute la durée de l’essai (depuis 2022) et ils sont toujours en place à ce jour. « Pendant cette période, je n’ai ni labouré, ni désherbé », indique-t-il. Soit une source d’économie de produit phytosanitaire et de temps de tracteur.
Attention, comme déjà constaté dans d’autres essais, la vie microbienne est très active sous le BRF. Ce qui peut provoquer des faims d’azote. « On est obligé de mettre un peu plus de fumure, soit 5 à 10 unités d’azote supplémentaires par hectare et de faire attention aux carences azotées dans les vins », prévient Édouard Vincent, pour qui « l’idée est bonne mais la mise en place est compliquée et onéreuse ».
Chez lui, l’opération a nécessité l’équivalent de deux jours de travail par hectare à deux personnes. « Ce n’est pas l’épandage qui prend du temps, mais plutôt la logistique pour amener tout le volume de BRF sur place », évoque-t-il. Le coût de la matière première (15 000 euros par hectare) est difficilement amortissable. L’idéal serait de disposer d’une source bon marché, voire gratuite (déchets).