Aller au contenu principal

Elevage : « Il n’y a pas d’économies d’échelle en élevage bovin viande » selon Patrick Veysset, économiste à Inrae

Ingénieur de recherche à l’Inrae de Clermont-Ferrand, Patrick Veysset analyse l’évolution sur 35 ans de la productivité du travail et de l’efficience des élevages de bovins viande en France. Si son diagnostic est préoccupant, il ouvre aussi des pistes de réflexion pour améliorer la situation et l’organisation du travail.

<em class="placeholder">broutards charolais avec vaches stabulation</em>
Quelqu’un qui s’installe aujourd’hui va devoir engager 55 % de capital de plus qu’il y a 35 ans, pour une espérance de revenu identique.
© S.Bourgeois (archives)

Entre 1988 et 2023, les caractéristiques des exploitations spécialisées bovins viande ont été profondément transformées. En premier lieu, la surface agricole utile (SAU) et le nombre d’animaux ont fortement augmenté : alors que la SAU s’élevait en moyenne à 58 ha en 1988, elle dépasse les 118 ha en 2023, soit une augmentation de 103 %. Même chose concernant les effectifs de bovins qui passent de 66 UGB par exploitation en 1988 à 116 en 2023, soit une augmentation de 76 %. Si la taille des exploitations et des cheptels s’est accrue, le nombre de travailleurs (exprimé en ETP) est en revanche resté relativement stable, conduisant à une hausse de la productivité du travail : celle-ci a en effet augmenté de 2,15 % par an entre 1988 et 2016, et régresse depuis sous l’effet de la décapitalisation.

Des charges qui augmentent avec la taille des exploitations

L’augmentation de la taille des surfaces et des effectifs d’animaux s’est globalement traduite par une hausse plus que proportionnelle des charges en équipement et en consommations intermédiaires. Les charges de mécanisation par hectare de SAU ont ainsi augmenté de près de 20 % en 35 ans, et celles des intrants alimentaires se sont accrues plus vite que la production. Ainsi, excepté pour le travail, la productivité des facteurs de production n’a cessé de régresser depuis 1988 : -0,38 % par an pour le foncier, -0,8 % pour les équipements, -0,7 % pour les consommations intermédiaires et -0,14 % pour la productivité animale.

 

 
<em class="placeholder">Patrick Veysset, ingénieur de recherche à INRAE de Clermont-Ferrand</em>

 

Patrick Veysset, ingénieur de recherche à INRAE de Clermont-Ferrand : «L'agrandissement des exploitations depuis 1988 s'est accompagné d'une diminution de l'efficience technique et de la rentabilité des exploitations de bovins viande.» © Patrick Veysset

L’agrandissement des exploitations ne s’est donc pas accompagné d’une diminution des coûts de production. Au contraire, l’efficience technique des exploitations s’affaisse depuis 1988, diminuant de 0,72 % par an. Elle est même inférieure à 1 depuis 2002. « Tous les ans depuis cette date, la valeur des intrants achetés est supérieure à celle de la production. Ce qui veut dire que les exploitations de bovins viande consomment plus de ressources qu’elles n’en produisent », explique Patrick Veysset.

Un manque de rentabilité contenu par les aides publiques

Ce déclin de la rentabilité des exploitations a été compensé par une hausse des aides de la PAC : alors qu’en 1990, celles-ci représentaient 50 % du résultat courant avant impôt (RCAI) des exploitations, elles avoisinent les 200 % aujourd’hui. Comme en 35 ans les exploitations se sont agrandies et mécanisées, le capital détenu par exploitant a, lui aussi, augmenté et pèse sur les perspectives d’installation. « Il n’y a pas d’économies d’échelle en élevage de bovins viande. Quelqu’un qui s’installe aujourd’hui va devoir engager 55 % de capital de plus qu’il y a 35 ans, pour une espérance de revenu identique », rapporte Patrick Veysset.

Infléchir les manières de travailler pour transformer les systèmes

Plusieurs leviers dans l’organisation du travail peuvent permettre d’améliorer la rémunération des élevages, qu’il s’agisse de la production de broutards pour l’export ou celle d’animaux finis pour le marché intérieur. Patrick Veysset incite en premier lieu à chercher une plus grande autonomie alimentaire (fourragère et protéique) en valorisant au maximum l’herbe et les ressources locales, c’est-à-dire en adaptant la production aux ressources, afin de réduire les achats d’aliments. Pour lui, la gestion de l’herbe doit être prioritaire dans le travail de l’éleveur.

Il encourage également à éviter les animaux improductifs en préférant les vêlages précoces et en améliorant la productivité numérique des mères (taux de vêlage, nombre de veaux sevrés par vache). Le choix de races rustiques et mieux adaptées au système herbager, de plus petits formats, peut par ailleurs limiter les besoins en concentrés et réduire les interventions lors des vêlages, favorisant l’autonomie du système et facilitant le travail. S’il y a engraissement des animaux, celui-ci doit se faire exclusivement à l’herbe (pâturée ou conservée) afin de créer de la richesse, le choix du type génétique et du type d’animal produit étant alors très importants.

Patrick Veysset préconise aussi de réduire les coûts liés à la mécanisation et aux investissements en mutualisant les équipements, en déléguant les gros chantiers ou encore en finançant les bâtiments grâce au photovoltaïque.

En 35 ans, seule la productivité du travail a augmenté dans les exploitations de bovins viande

Un déclin des fermes de petite taille

Pour analyser l’évolution économique des exploitations de bovins viande, Patrick Veysset se réfère aux données des enquêtes Rica du service de la statistique et de la prospective du ministère de l’Agriculture. La catégorie « Bovins viande Otex 46 », sur laquelle il s’appuie, regroupe les exploitations de moyennes et grandes tailles dont l’activité dominante (deux tiers de la production) est l’élevage de bovins à vocation viande.

Cette catégorie exclut de son périmètre les exploitations non spécialisées. C’est pourquoi les évolutions qu’il met en évidence contrastent avec celles dont les recensements agricoles rendent compte : alors que le nombre d’exploitations compris dans la catégorie 46 du Rica reste stable depuis 35 ans, le nombre total de fermes possédant un atelier bovin viande s’est nettement réduit entre 2010 et 2020 (-19 %). Le phénomène est similaire s’agissant de la main-d’œuvre : si la diminution du nombre d’équivalents temps plein (ETP) est faible pour les moyennes et grandes exploitations (-5 % d’ETP en 35 ans), elle est nettement plus importante lorsqu’on inclut l’ensemble des exploitations possédant un atelier bovins viande (-17 % d’ETP entre 2010 et 2020).

Des aides qui masquent un déséquilibre du partage de la valeur

Patrick Veysset montre aussi que le surplus économique généré par la hausse de la productivité du travail depuis 1988 a peu profité aux éleveurs. Celui-ci a, en effet, été capté par les acteurs de l’aval (abattage-découpe, transformation et distribution) via la baisse tendancielle du prix de la viande payée aux éleveurs. Les gains de productivité réalisés en élevage ont ainsi été transformés en « avantages prix » pour les acheteurs au détriment des revenus des producteurs.

Pour Patrick Veysset, ce phénomène de captation et le déséquilibre du partage de la valeur qu’il induit sont largement masqués par les soutiens publics directs. Si la hausse des cours observée depuis 2021 améliore les résultats économiques de certaines exploitations, elle reste selon lui compensée par la hausse des charges et la captation de la valeur par l’amont de la filière (fournisseurs de biens, services et équipements).

Rédaction Réussir

Les plus lus

<em class="placeholder">contention cage portée pour les veaux naissants en plein air</em>
Astuce d’éleveur : « J’ai fabriqué une cage portée pour les veaux naissant en plein air »

Jérôme Brut, éleveur de Salers dans le Puy-de-Dôme, a fabriqué une cage qui lui permet de boucler et de peser au pré un veau…

<em class="placeholder">éleveurse aubrac Pyrénées-Orientales</em>
Élevage bovins viande : Seule en montagne avec 55 vaches aubrac
Alicia Sangerma s’est installée seule avec une soixantaine de vaches en 2009. Depuis, elle court pour tenir le rythme et rêve de…
<em class="placeholder">Fernando Herrera est le directeur de l’Association des producteurs exportateurs argentins (APEA).</em>
Marché mondial de la viande bovine : La puissance tranquille du Mercosur, fort de débouchés divers

Les pays du Mercosur disposent maintenant de débouchés divers pour leur viande bovine. Que représente le marché européen pour…

Viande bovine : L’accord avec le Mercosur expose à des perturbations de marché

Avec l’accord entre le Mercosur et l’Union Européenne, le risque de trouble du marché européen des aloyaux, élément…

<em class="placeholder">remorque dérouleuse pour quad</em>
Astuce d’éleveur : « Nous avons fabriqué une remorque dérouleuse pour quad »
Le Gaec Letouvet, éleveurs de jersiaises en Seine-Maritime, a fabriqué une remorque pour quad permettant de charger, transporter…
Elevage bovins viande : Les revenus 2025 s'annoncent en belle progression

Grâce à la spectaculaire progression des prix de vente des bovins maigres et finis tout au long de l'année 2025 et à une…

Publicité
Titre
Je m'abonne
Body
A partir de 108€/an
Liste à puce
Accédez à tous les articles du site bovins viande
Profitez de l’ensemble des cotations de la filière bovins viande
Consultez les revues bovins viande au format numérique, sur tous les supports
Ne manquez aucune information grâce aux newsletters de la filière bovins viande