« Avec les couverts pâturés, je récupère 3 à 8 tonnes de MS/ha en pleine sécheresse »
À l’EARL Les Cosses, Jérémy Bohy associe ACS et élevage bovins pour valoriser ses couverts. Sur 130 hectares de cultures, ces fourrages pâturés renforcent l’autonomie alimentaire et réduisent les chantiers de récolte.
À l’EARL Les Cosses, Jérémy Bohy associe ACS et élevage bovins pour valoriser ses couverts. Sur 130 hectares de cultures, ces fourrages pâturés renforcent l’autonomie alimentaire et réduisent les chantiers de récolte.
À Mouilleron-le-Captif en Vendée, Jérémy Bohy, installé depuis 2012, conduit aujourd’hui 310 hectares en polyculture-élevage. Un parcellaire très éclaté, avec certains îlots situés à plus de 50 km, l’a poussé à repenser son organisation. « Avec ces distances, il fallait un système simple et robuste », explique-t-il. L’agriculture de conservation des sols (ACS), adoptée en 2021 après plusieurs années de réflexion et de formation, constitue aujourd’hui la colonne vertébrale de l’exploitation. Elle repose sur trois grands ensembles. Le premier est constitué de 108 hectares de prairies naturelles situées dans le sud de la Vendée, en zones de marais. Jérémy Bohy y produit du foin, dont une partie est vendue. « Le deuxième îlot regroupe 130 hectares de cultures conduites en agriculture de conservation. Le troisième comprend environ 70 hectares de prairies temporaires destinées au pâturage tournant dynamique. » L’ensemble fonctionne avec un seul équivalent temps plein pour les cultures et le troupeau.
Pour l’éleveur vendéen, l’ACS s’inscrit dans une réflexion agronomique de long terme. « Je voulais faire évoluer mes sols pour gagner en autofertilité et être moins dépendant des intrants. » Dès 2017, il suit une formation avec Frédéric Thomas. Même s’il n’a jamais labouré, il utilisait auparavant un cover-crop, un canadien ou une herse rotative. L’entrée dans l’ACS l’amène à réduire progressivement ces interventions et à repenser rotations et couverts.
Les effets sur les sols apparaissent rapidement. « Sur le compte en banque, ce n’est pas immédiat, mais dans le sol on voit vite les changements. L’activité biologique s’intensifie, avec une présence accrue de turricules et une meilleure structure. Les parcelles encaissent mieux les épisodes climatiques, qu’il s’agisse de fortes pluies ou de coups de chaleur. » L’éleveur insiste sur l’observation régulière du sol. « L’outil de base, c’est la bêche. Il faut aller voir ce qui se passe. La réduction du travail du sol s’accompagne aussi d’économies directes : la consommation de carburant a diminué d’environ 10 000 litres par an. » Cette évolution agronomique s’inscrit également dans une stratégie d’adaptation au changement climatique. « Les maïs peuvent démarrer plus lentement dans les sols couverts, mais développent davantage leur système racinaire. Au début, ils sont plus petits, mais ils font plus de racines. Quand la sécheresse arrive, ils tiennent beaucoup mieux. »
Fiche élevage
310 ha de SAU dont 108 ha de prairies naturelles de marais, 70 ha de prairies temporaires et 130 ha de cultures en ACS
65 vêlages blondes d’Aquitaine
1 UTH de main-d’œuvre
Le pâturage des couverts au cœur du système
Le pâturage des couverts occupe une place centrale dans le fonctionnement du système de Jérémy Bohy. Sur ces 130 hectares de cultures, il a développé deux types de couverts : ceux d’été et ceux d’hiver. Les couverts d’été sont composés d’un mélange de sorgho, moha, tournesol, maïs et trèfle d’Alexandrie. « Après la récolte du blé, généralement autour du 14 juillet, la paille est ramassée. Dans la foulée, un couvert est implanté en semis direct avec mon combiné de semi-composé de la rampe de semis Simtech et de la trémie frontale Duro. » Semé en plein été, ce couvert se développe rapidement et produit une biomasse importante avant l’automne « entre 3 et 8 tonnes de matière sèche ». Les animaux sont introduits sur ces parcelles à partir de septembre et parfois jusqu’en octobre, selon la météo. « L’autre cas de figure, c’est que j’implante le même type de couvert, mais au printemps après une prairie temporaire. Dans ce cas, je produis plus de 10 tonnes de matière sèche que je fais pâturer en plein mois de juillet. On a parfois du mal à apercevoir les animaux, car les couverts atteignent les deux mètres de haut », en pleine canicule. « Pour faciliter le pâturage tournant, les paddocks sont simplement délimités avec un fil et changés tous les trois jours à l’aide du quad. » Ce pâturage des couverts constitue un levier majeur d’autonomie fourragère. « Il permet de transformer directement la biomasse produite en alimentation animale, tout en limitant les opérations de récolte. Je préfère passer du temps à faire des clôtures et changer mes animaux de paddock que de me balader avec les balles de foin. » Le pâturage des couverts complète ainsi les prairies temporaires et les stocks fourragers, tout en favorisant l’apport de déjections directement sur la parcelle. « Tout en limitant mes chantiers de récolte et le transport entre îlots, je n’ai apporté que 50 bottes de foin au champ entre mi-juin et mi-septembre. J’économise plus de 150 bottes par an », résume l’éleveur.
Une rotation construite autour des couverts
Sur 45 hectares, l’association blé-féverole constitue un levier agronomique central. Semée à 70 kg/ha en complément des 180 kg/ha de blé, la féverole joue un rôle clé dans le fonctionnement du système. « Grâce aux nodosités présentes sur ses racines, elle capte l’azote de l’air et le restitue en partie à la culture », explique Jérémy Bohy. Ce fonctionnement permet de sécuriser l’alimentation azotée du blé tout en limitant les apports minéraux. Au-delà de cet effet fertilisant, la féverole contribue à structurer le sol et à dynamiser la vie biologique. Implantée après maïs, souvent dans des conditions humides, elle aide aussi le blé à mieux supporter les excès d’eau. L’organisation du semis est adaptée à ces contraintes : les graines peuvent être épandues à la volée via une trémie frontale, puis intégrées superficiellement avec une bêche roulante, garantissant un bon contact sol-graine même en présence de résidus. Les couverts d’hiver prolongent cette logique de sol vivant. Implantés après maïs ou après un couvert d’été, ils reposent principalement sur un mélange à base de féverole (environ 150 kg/ha) et d’avoine (50 kg/ha). « L’objectif est de produire un maximum de biomasse et de maintenir un sol actif tout l’hiver », précise l’éleveur. Là encore, l’implantation peut se faire à la volée avec la trémie frontale, suivie d’un passage de bêche roulante pour enfouir légèrement les graines. Ces couverts structurent le sol, limitent le salissement et préparent efficacement les semis de printemps, tout en s’inscrivant dans une logique d’autofertilité.
Du foin de marais vendu chaque année
L’organisation du système permet aujourd’hui d’atteindre une autonomie quasi-complète pour l’alimentation du troupeau. « Pour nourrir mes 65 vaches blondes d’Aquitaine, ainsi que l’ensemble de la suite du troupeau, mon exploitation est totalement autonome en amidon grâce au maïs ensilage et au maïs grain. Les méteils grains, riches en féverole, apportent une source protéique intéressante, avec des teneurs en matières azotées totales autour de 22 à 24 %. » L’éleveur n’achète plus qu’environ 70 tonnes de correcteur azoté par an, moitié moins qu’auparavant. « Je voulais être totalement autonome, mais j’ai trouvé un bon compromis entre coûts de production et performances. » Les céréales utilisées sont toutes produites sur l’exploitation. La complémentarité entre cultures et élevage se traduit aussi par une meilleure valorisation des surfaces. Ainsi, « les prairies naturelles du marais produisent du foin en quantité suffisante pour permettre d’en vendre une partie. »
Comme tout système, l’organisation mise en place présente aussi quelques limites. Les récoltes tardives de maïs peuvent compliquer l’implantation du blé dans de bonnes conditions. « Semer début novembre, c’est parfait. Début décembre, c’est beaucoup moins bon. » Les périodes humides obligent également à limiter les interventions pour préserver la structure du sol, ce qui l’a conduit à faire le choix d’investir dans le télégonflage pour préserver encore plus la structure du sol. Malgré ces contraintes, l’éleveur ne reviendrait pas en arrière. L’ACS lui a permis de simplifier son organisation et « de reprendre la main sur la gestion globale de sa ferme d’un point de vue technique, économique et décisionnel. On réfléchit davantage au fonctionnement du sol et à la cohérence globale du système. » Une approche qui renforce la résilience de la ferme face aux aléas climatiques et économiques.