Dans l’Aude, Anila et Jérémie ont fait bâtir un hangar agricole équipé de panneaux solaires, dont la production alimente les habitants alentour grâce à une boucle d’autoconsommation collective.
Jérémie Parnaudeau et Anila Shallari se sont installés à Soulatgé, un village de moyenne montagne méditerranéenne, à la sortie de leurs études à Montpellier SupAgro. « En sortant des études, plutôt que du salariat en entreprise ou en ONG, on a préféré s’installer tout de suite. Nous avons trouvé cette petite ferme mais avec beaucoup de pâturages, sur un territoire en déprise pastorale », explique le couple. Après plusieurs années de réflexion sur la construction d’un bâtiment de stockage pour le fourrage, ils optent pour un hangar photovoltaïque de 800 m², dont 500 m² de panneaux, installé en 2023. Pour la vente de leur électricité, d’abord en obligation d’achat à EDF, les éleveurs créent une SAS dédiée. À cette période, la production d’énergie génère des recettes brutes d’environ 15 000 € par an, une somme qui couvre pratiquement leur emprunt.
Du lait et des watts
Dans le même temps, la commune de Soulatgé, située sur le territoire du parc naturel régional Corbières-Fenouillèdes, répond à l’appel à projet « Du Soleil sur les toits », visant à encourager les collectivités à mobiliser leurs toitures pour produire une énergie verte en autoconsommation collective citoyenne. Le projet porté par Jérémie et Anila s’impose alors comme l’un des plus pertinents pour répondre à cette dynamique territoriale. Le PNR, sous la houlette de sa chargée de mission transition énergétique Juliette Théveniaut, a joué le rôle de chef d’orchestre de l’opération. Chargé de favoriser le développement des énergies renouvelables sur des sites déjà anthropisés, tout en soutenant les projets citoyens, le parc a mobilisé ses partenaires pour accompagner le projet sur les plans technique, financier et stratégique. Parmi eux figure le réseau ECLR Occitanie, qui accompagne les démarches citoyennes liées à l’énergie dans cette région. « L’objectif de notre parc est de développer ces projets pour que l’ensemble du territoire soit couvert d’une offre de consommation collective durable », explique Juliette Théveniaut. Elle souligne également l’importance du partenariat engagé avec les chambres d’agriculture de l’Aude et des Pyrénées-Orientales, dans un territoire où « il y a quasiment un hangar par commune à l’échelle du parc ».
Trois ans pour faire naître la boucle
« L’idée a germé après une visite organisée par le PNR sur la boucle pionnière Acroprev, dans le nord de la Drôme. Trois ans ont été nécessaires pour adapter le modèle à Soulatgé, sur les plans technique, contractuel et tarifaire », raconte François Ballay, président de l’association Verdouble Durable, créée en 2024 pour assurer le développement et la gestion du projet. Son objectif : permettre aux habitants de consommer une électricité produite localement, renouvelable et proposée à un prix stable sur le long terme. Producteurs et consommateurs adhèrent à l’association, chargée du suivi administratif. Enedis mesure les quantités d’électricité injectées sur le réseau et consommées par les adhérents, tandis que la plateforme Elocoop permet d’en assurer la répartition et la facturation.
Le 1er février 2025, le hangar commence enfin à partager son électricité avec le village et devient la première boucle non patrimoniale d’autoconsommation collective citoyenne en Occitanie. À ce jour, quinze participants ont rejoint le dispositif. Au cours des douze premiers mois de fonctionnement, l’électricité locale a couvert 45 % de leur consommation totale. Pourtant, seuls 23 % des 134 395 kWh produits annuellement sont aujourd’hui valorisés au sein de la boucle, le reste étant revendu sur le réseau. « Le projet n’a pas été simple car il est très pionnier, il a fallu créer de l’expérience », souligne le couple. « Nous avons d’abord commencé dans un rayon d’opération de 2 km autour du hangar, mais en zone rurale c’est trop restreint. Notre demande de dérogation au ministère de l’Énergie a été acceptée en mars 2026, portant le rayon à 20 km. »
Une énergie qui reste sur le territoire
Pour rejoindre le dispositif, il suffit de disposer d’un compteur communicant Linky et d’adhérer à la personne morale organisatrice qui fera la demande à Enedis. L’entrée dans le dispositif implique le paiement d’un droit d’entrée ainsi qu’une cotisation annuelle, ajustée selon la consommation de l’année précédente pour les consommateurs. Les producteurs, eux, s’acquittent d’une cotisation fixe de 100 € par an auprès de l’association Verdouble Durable. Au-delà de l’aspect énergétique, les porteurs de projets mettent en avant ses retombées économiques locales. « Ce type de projet permet de garder l’argent sur le territoire », souligne François Ballay. Une logique qui trouve aussi un écho dans l’exploitation de Jérémie et Anila : « Notre production agricole s’accorde bien avec la production d’énergie : nous produisons surtout l’été, et de novembre à janvier nous ne produisons pas. Ce sont essentiellement les équipements de la fromagerie (cuves fromagères, groupes de froid, lave-batterie) et la machine à traire qui consomment le plus. » Cette proximité entre production et consommation modifie progressivement les habitudes des habitants. « On lance une machine à laver quand il y a du soleil. Ce bon sens énergétique favorise la sobriété », ajoute François Ballay. Selon lui, les principaux freins au développement de ces initiatives demeurent dans l’évolution constante du cadre réglementaire et les réticences face au changement.
Restez au courant en temps réel !
Suivez des thématiques, des projets législatifs, des entreprises et des personnalités pour être notifié dès que nous publions un article.
Lors de la mise en place de la boucle d’autoconsommation, les producteurs ont veillé à fixer un prix qui ne soit pas inférieur à celui d’EDF obligation d’achat, afin de préserver l’équilibre économique de leurs installations. Aujourd’hui, l’association Verdouble Durable garantit un prix stable, indexé mais plafonné aux tarifs réglementés de vente de l’électricité, afin de maintenir le prix de l’électricité locale inférieur ou égal au tarif de base. « Ce fonctionnement est rendu possible grâce à une fiscalité avantageuse, avec une accise* à zéro euro sur l’électricité en autoconsommation collective, et des frais de gestion limités par le bénévolat », ajoute François Ballay. Dans ce contexte, la baisse tendancielle du tarif S21 joue également un rôle : les nouveaux producteurs intégrant la boucle contribuent à faire évoluer le prix de l’électricité locale pour les membres de Verdouble Durable. Une apicultrice vient ainsi d’ajouter ses 6,5 kWc aux 100 kWc de Jérémie et Anila, avec un impact encore limité sur la production globale et le tarif. Mais une installation en projet chez un autre éleveur, trois fois plus importante, pourrait en revanche peser davantage sur l’équilibre tarifaire du dispositif.
Qu’est-ce qu’une boucle d’autoconsommation collective ?
Une boucle d’autoconsommation collective est un modèle qui permet de partager localement une énergie renouvelable entre producteurs et consommateurs voisins, autorisé en France depuis une ordonnance de 2016.
Gaec des Embialades
- 110 chèvres alpines chamoisées bio, 32 poules, 12 cochons, 2 ânes
- 250 ha dont 20 labourables
- 300 balles de fourrage produites chaque année
- 120 habitants à Soulatgé
- 273 000 € d’investissement dans le hangar (prêt bancaire sans subvention)
- 15 000 € à 17 000 € de recettes brutes par an
- 12,43 c€/kWh de tarif contrat S21 (EDF OA sur 20 ans)