En Indre-et-Loire : « Notre programme de traitement de la vigne à environ 400 euros/ha/an intègre des biocontrôles »
Aurélien Schlienger, directeur des domaines Baudry Dutour, à Chinon, en Indre-et-Loire, intègre du biocontrôle dans ses programmes. Il vise l’efficacité tout en contenant les coûts.
Aurélien Schlienger, directeur des domaines Baudry Dutour, à Chinon, en Indre-et-Loire, intègre du biocontrôle dans ses programmes. Il vise l’efficacité tout en contenant les coûts.
La philosophie du groupe Baudry Dutour, dans le Val de Loire, est d’investir sur ses terroirs, tout en évoluant avec la réglementation, voire en l’anticipant. Le directeur des domaines, Aurélien Schlienger décline cette stratégie à la protection phytosanitaire. Pour ce faire, il s’appuie sur son conseiller de longue date, Tristan Roze des Ordons, de chez Phloème. « Il a une réelle expertise et teste les produits en interne. Il ne les conseille que lorsque leur efficacité est avérée et que la stratégie de protection est sûre », indique-t-il. Grâce à lui, il a peu à peu intégré des produits de biocontrôle, moins nocifs tant pour l’environnement que pour la santé, à son programme phytosanitaire.
Soufre et bicarbonate de potassium contre l’oïdium
« Nous avons démarré dès l’arrivée de cette catégorie de produits », retrace le directeur des domaines. Ainsi, en 2016, il a introduit du soufre (Microthiol Special disperss d’UPL) en lieu et place des anti-oïdiums classiques. « Nous ne sommes pas une zone avec une grosse pression oïdium, nuance-t-il. Mais lorsque nos produits anti-oïdium et anti-black-rot conventionnels n’ont plus disposé d’un bon classement écotoxicologique, ils ont disparu de nos programmes et ont été remplacés par du soufre. » Ce changement a induit des modifications de comportement des salariés, qui ont été obligés de porter des gants en nitrile et des vêtements à manches longues tout au long de la saison, afin de ne pas être irrités par les résidus de soufre sur le feuillage. Mais il a l’avantage non négligeable de diminuer l’IFT global des domaines, donnée importante puisque les cinq propriétés du groupe sont en HVE ; deux sont même en bio.
Pour éviter d’en mettre de trop grosses quantités lorsqu’il pourrait provoquer des brûlures sur le feuillage, Aurélien Schlienger ajoute du bicarbonate de potassium (Armicarb de De Sangosse) dans ses bouillies. « Il y a deux bicarbonates sur le marché, témoigne-t-il. Celui de potassium, qui dispose d’une AMM et est considéré comme un produit phytosanitaire de biocontrôle. À ce titre, il peut bénéficier d’une reconnaissance pour maladies professionnelles. À l’inverse, le bicarbonate de sodium est classé substance de base. Dans la lignée de notre philosophie, nous avons opté pour le premier. » Il en restreint néanmoins l’usage aux seules interventions estivales, pour des questions de coût élevé.
Confusion sexuelle et kaolin contre les insectes
En 2018, c’est au tour de la confusion sexuelle et de l’argile kaolinite (Sokalciarbo d’Agri Synergie) de faire leur apparition sur les domaines. « Nous avons systématisé le passage de kaolin pour lutter à la fois contre la cicadelle des grillures et contre l’échaudage, indique Aurélien Schlienger. Nous appliquons le produit dès lors que les conditions climatiques le permettent. » Il affirme que le produit est facilement miscible avec les autres phytos, même s’il est « lourd ». Quant à la confusion sexuelle, elle s’est imposée pour supprimer tout recours aux insecticides. Plusieurs formes cohabitent : des Puffers qui diffusent la nuit, des Rak ou encore des Biootwin. L’emploi de ces produits nécessite de mobiliser du personnel pour leur pose, et leur dépose dans le cas des Rak et des diffuseurs, mais évite d’avoir à traiter en plein été, « alors que les équipes sont en congés » assure le directeur.
Aurélien Schlienger a également souhaité stopper les anti-botrytis, sans pour autant se laisser dicter la date de vendange par le champignon. Il a un moment opté pour du Bacillus amyloliquefaciens (Serenade Aso de Bayer) puis a récemment bifurqué vers une Saccharomyces cerevisiae (Julietta, d’Agrauxine) « qui colonise le milieu et empêche ainsi le botrytis de s’y développer », note-t-il. Il estime que ce produit a une meilleure rémanence que le précédent et permet de gagner « quelques jours ».
Des phosphonates sur les zones riverains
À ces différents produits s’ajoute le Trico (Armosa), un biocontrôle répulsif de cervidés. « Nous l’employons contre les chevreuils, car nous sommes en bordure d’une forêt et avions beaucoup de dégâts », relate le directeur des domaines. Le produit est pulvérisé sur la bordure extérieure des parcelles concernées, à raison de deux ou trois fois par saison. Cela nécessite un passage spécifique mais limite les dégâts. Autre spécificité : les zones riverains. Sur ces parties, le directeur des domaines a opté pour l’emploi de cuivre et de phosphonates.
Au final, sur le Château de la Grille, situé à Chinon, en Indre-et-Loire, en 2025, le programme a été le suivant :
Mi-avril : Folpel + fosétyl-Al + soufre
25 avril : Bouillie bordelaise + soufre
30 avril : Folpel + fosétyl-Al + soufre
14 mai : Bouillie bordelaise + soufre
23 mai : Folpel + fosétyl-Al + soufre
Début juin : Folpel + fosétyl-Al + difénoconazole
Mi-juin : Folpel + fosétyl-Al + difénoconazole
Fin juin : Bouillie bordelaise + soufre + bicarbonate de potassium + kaolin
10 juillet : Bouillie bordelaise + soufre + bicarbonate de potassium + kaolin
Grâce à l’emploi de ces biocontrôles, les IFT oscillent entre 4 et 6 selon les années. Le coût de la protection phytosanitaire (hors herbicides donc) se situe quant à lui bon an mal an autour de 400 euros par hectare. Seule l’année 2022 sort du lot, avec un IFT à 3,2 et un coût de protection à moins de 300 euros. Un budget tout à fait raisonnable pour des domaines sis en zone Atlantique.
Penser au stockage volumineux des poudres
Mais si les coûts des intrants sont bien maîtrisés, l’emploi de biocontrôle entraîne des frais annexes à bien identifier. Tout d’abord, ces produits sont généralement utilisés en plus grosse quantité que les produits conventionnels. « Là où avant j’employais 1 kg/ha/an de fongicides anti-oïdiums, j’en utilise désormais 25 kg, illustre le directeur des domaines. Je dois faire rentrer 5 à 6 tonnes de soufre par an, plusieurs tonnes d’argile, etc. Cela impose des contraintes au niveau du stockage. » Et ce d’autant plus que l’une des propriétés produit du bio et du conventionnel, ce qui implique deux zones de stockage des produits distinctes. Concrètement, il a dû agrandir ses locaux phytosanitaires pour accueillir tous ces intrants. « Le bon côté est que ce sont des poudres, observe-t-il. Il suffit d’un local phyto dédié, étiqueté et fermé à clé. Il n’y a pas besoin de bac de rétention. »
Autre contrainte : le mélange des bouillies. Lors de certains traitements, la bouillie devient très lourde, pâteuse. Pour éviter les précipitations et simplifier les manipulations, Aurélien Schlienger a investi dans des mélangeurs, ce qui représente un coût non négligeable à l’échelle de l’entreprise qui s’étend sur environ 200 hectares.
Attention à l’entretien des pompes de pulvérisateurs
Par ailleurs, le volume hectare est supérieur. Le directeur des domaines estime être passé d’environ 100 litres par hectare à 120-150 litres par hectare. « Les temps de traitement ont dû légèrement augmenter, analyse-t-il, mais ce n’est pas significatif. Les pulvérisateurs ont des cuves de 800 ou 1 000 litres ce qui fait qu’on doit de toute façon faire le plein en milieu de journée. Cela ne change pas grand-chose. » En revanche, le temps de lavage a bel et bien augmenté. « Nous avons dû revoir nos procédures de nettoyage car certains produits, notamment le kaolin, sont corrosifs, particulièrement pour les corps de pompes, rapporte-t-il. De ce fait, nous avons dû augmenter la fréquence de nettoyage intérieur des pulvé et être plus rigoureux. » De même, les buses sont démontées beaucoup plus fréquemment pour éviter tout bouchage. Aurélien Schlienger indique que l’usure du matériel est supérieure, mais ne suivant pas précisément l’entretien des pulvérisateurs, il ne peut pas la quantifier.
Cette stratégie de biocontrôle implique également un plus grand suivi des domaines et un monitoring plus précis. Toutes les propriétés sont équipées de stations météo connectées à des OAD (Vintel) qui communiquent avec Phloème. Chaque responsable de domaine consacre en outre une demi-journée par semaine au suivi phénologique (mesure de la taille de chaque rameau, comptage du nombre de feuilles, relevé du stade phénologique et des pièges à tordeuses). Un suivi rigoureux qui permet à Phloème et au directeur des domaines d’affiner la stratégie de protection au fil de la campagne.
repères
Baudry Dutour
Nombre de domaines 5
Superficie environ 200 hectares
Dénominations AOC chinon, bourgueil, touraine
Certifications HVE et bio pour deux domaines
Encépagement cabernet franc, chenin, sauvignon, chardonnay, orbois, pineau d’aunis
Densité 5000 et 6 500 pieds/ha
Nombre de salariés environ 40
Circuits de commercialisation GD (40 % environ), CHR (environ 30 %), caveau (environ 20 %) et export (10 %)
Prix de vente départ caveau à partir de 8 euros pour le blanc et de 10 euros pour le rouge
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