Changement climatique en viticulture : plongée dans la jungle des plans eau
Changement climatique oblige, l’eau est devenue un sujet majeur. Alors, sous la pression, s’inventent des assises et des plans qui s’empilent… Au point qu’il est bien difficile de savoir s’ils donnent des résultats.
Changement climatique oblige, l’eau est devenue un sujet majeur. Alors, sous la pression, s’inventent des assises et des plans qui s’empilent… Au point qu’il est bien difficile de savoir s’ils donnent des résultats.
Quand on demande à un président de chambre d’agriculture de la façade méditerranéenne d’évaluer les apports des différents plans mis en œuvre autour de l’eau, il avoue modestement être bien en peine de le faire, tant le sujet est ardu. Et il précise : « heureusement, on a des services qui s’occupent de suivre tout ça parce que c’est vraiment très complexe ». Ce président de chambre, vigneron qui plus est, c’est l’audois Ludovic Roux, qui bataille pourtant depuis des années dans l’un des territoires les plus mis sous tension par ces questions de l’eau, de ressource, de partage et d’utilisation.
« Mais aujourd’hui, les retombées de ces différents plans sont un peu légères en termes de concrétisation sur le terrain », juge-t-il, même s’il reconnaît que « depuis quelques mois les choses semblent s’accélérer un peu ». Alors tentons d’y voir plus clair, même si le travail s’apparente plus à celui d’un détective que d’un ou une journaliste. L’eau a beau toujours couler sous les ponts, elle le fait de manière de plus en plus erratique à mesure que le temps passe et que le changement climatique pèse dans la balance.
Sécheresse des chiffres
Les chiffres avancés sont parlants. Chaque année, entre 2015 et 2023 et à l’exception de 2021, au moins un tiers du territoire métropolitain a été soumis à des restrictions d’usage de l’eau. Si l’on regarde les 40 dernières années, la pluviométrie reste globalement stable, mais la ressource disponible, elle, a diminué de 14 % sous l’effet de l’évapotranspiration accrue par la hausse des températures, avec un débours très sensible en particulier sur le sud du pays.
Puis 2022 est arrivée. Cette année a fait basculer une grande partie du vignoble dans les affres de la sécheresse. Or ce n’était qu’une mise en bouche avant 2023, année qui fera date dans l’histoire comme étant celle où 82 % du territoire français a été concerné par des restrictions et des mesures de crise coupant toute irrigation agricole ou obligeant à des contorsions complexes, en particulier dans le sud de la France. Cette tension croissante, qui ne se détend que depuis cet hiver dans l’extrême sud, a donné lieu à une valse à plusieurs temps entrant parfois en collision à vouloir chasser, peut-être, trop de lièvres à la fois.
Il y a d’abord les assises de l’eau qui se sont conclues en 2019 avec trois grands objectifs : protéger les aires d’alimentation des captages d’eau (notamment sur 350 captages prioritaires), économiser et mieux partager l’eau par la mise en chantier des projets de territoire pour la gestion de l’eau (100 annoncés d’ici 2027) et la préservation des rivières et des milieux humides, ces deux items pour la sauvegarde de la ressource existante en qualité et quantité.
Des assises au « Plan eau » en passant par « Varenne »
Deux ans plus tard, le Varenne de l’eau (2021-2022) est venu modifier un peu la feuille de route des assises, en remettant l’irrigation dans le jeu des solutions accessibles pour maintenir l’agriculture et en lançant des chantiers d’adaptation par filière. La sécheresse est passée par là. 215 millions d’euros ont été prévus au budget à cet effet, auxquels s’ajoutent 200 millions d’euros destinés à financer des équipements innovants et la transition des filières.
Le plan a notamment permis la réforme du système assurantiel, mis à mal par les aléas depuis. Au final, peu de choses concrètes sont arrivées au niveau du terrain. On trouve ainsi dans le compte rendu du troisième comité de pilotage (en 2023), la liste d’items cochés comme réalisés, une longue liste d’études, le financement d’ouvrages hydrauliques pour 45 millions d’euros (sans qu’il soit possible d’obtenir une liste tangible les fonds étant destinés à de petits ouvrages éclatés sur l’ensemble du département) dont les fameuses bassines de l’ouest de la France.
Puis, la sécheresse s’aggravant, les politiques se sont accordés sur le Plan eau (2023-2025). Il reprend une partie des exigences des assises en réclamant une baisse des prélèvements de 10 % d’ici 2030, tous secteurs confondus (agriculture, consommation au robinet, industries…) et compte 53 mesures. Le secteur agricole se voit doter de 30 millions d’euros par an pour développer des pratiques économes en eau, sont annoncés 1 000 projets de réutilisation des eaux de station d’épuration et une enveloppe de 180 millions d’euros est mobilisée par les agences de l’eau pour la réduction des fuites des réseaux d’eau potable.
Il est aussi créé un fonds hydraulique abondé de 20 millions d’euros en 2025 (pour 47 projets) et de 60 millions d’euros en 2026 pour 97 projets. La moitié porte sur l’optimisation de patrimoine hydraulique ou de réseaux d’irrigation. Les autres portent, pour 23 d’entre eux, sur la création de stockages et pour 18 autres sur la création ou l’extension de réseaux d’irrigation.
Coups d’accélérateurs…
Dans son rapport d’étape à 30 mois, le ministère du Développement durable se félicite du travail accompli en deux ans, en annonçant que 100 % des mesures prises dans le cadre du plan eau ont été initiées et 75 % mises en œuvre ou réalisées, dont 100 % de mesures « sécheresse » qui ne concernent que les actions de prévisions-préventions. Cela passe notamment par le renforcement des moyens des agences de l’eau (+ 215 millions d’euros par an financés par les hausses de la taxe sur les pollutions diffuses et de la redevance prélèvement sur l’irrigation). Mais aussi l’adoption de trajectoire de sobriété (-10 %) par les six bassins-versants de métropole.
En janvier 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a décidé de donner un coup d’accélérateur, en priorisant 13 projets hydrauliques sur les 35 en cours d’instruction. 82 autres sont en contentieux et 390 sont encore incomplets, faute de financement, absence de porteur de projets ou obstacle réglementaire, selon les remontées des préfectures en début d’année. Parmi ces 13 projets devenus subitement prioritaires (trois dans l’ouest de la France, quatre en Corrèze, un dans les Alpes et deux dans le centre-est), figure un dossier emblématique des Pyrénées-Orientales : celui de la retenue collinaire des Aspres, projet vieux de quinze ans.
Territoire pilote
Le département des Pyrénées-Orientales est d’ailleurs celui qui illustre le mieux la confusion qui peut régner sur ce dossier, lui qui fut l’objet de toutes les attentions de l’État pendant la sécheresse qui s’y est étendue de fin 2021 à début 2026. Les ministres ont défilé en 2023 et 2024 au plus fort de la crise quand vergers et vignobles crevaient littéralement de soif. Ministre de l’Agriculture, ministre du Développement durable, tous venus pour assurer de leur solidarité et assurer que les verrous allaient sauter dans l’instant, sinon dans les mois qui suivaient. Au point d’avoir que le département a eu son propre plan de résilience et s’est vu doter d’une « Madame Eau », Christine Espert, qui ne ménage pas sa peine pour accompagner les acteurs locaux dans leurs projets.
Pourtant, et en dépit des promesses répétées, il faudra attendre ce printemps 2026 pour voir se concrétiser la réalisation la plus significative pour l’agriculture : l’entrée en fonctionnement de la plus importante installation de réutilisation des eaux usées à partir de la station d’Argelès-sur-Mer, qui permettra l’irrigation de plus de 650 hectares de terres agricoles.
Autres avancées, le projet des Aspres vient donc d’être inclus dans la liste du Premier ministre avec le projet de maillage de plusieurs canaux gravitaires de la vallée de l’Agly. Mais si les concrétisations se font attendre, suscitant souvent l’incompréhension, d’autres reproches fondamentaux sont faits à ces différents plans, au-delà de leur complexité.
Pourquoi ne parler que de sobriété ?
C’est un autre audois, Jean-Marie Fabre, président des Vignerons indépendants, qui s’y colle. « Le plan eau ne peut que nous laisser sur notre faim parce qu’il n’est tenu que par une seule colonne vertébrale, celle de la sobriété, concept imposé dans les années 2015 quand le ministère de la Transition écologique donnait le 'La'. Un peu sur le modèle qui a été à deux doigts de nous sortir du nucléaire, décision sur laquelle on revient heureusement aujourd’hui », juge-t-il. Une diminution actée par les assises de l’eau en 2019 qui fixait à 10 % en 2025 et 25 % en quinze ans les prélèvements tous usages confondus, et reprise et adoptée par le dernier programme.
« Or on sait que sur les 40 dernières années, la pluviométrie reste globalement équivalente et que le principal problème c’est l’arythmie que crée le changement climatique par rapport à ce que nous connaissions jusqu’ici, déplore-t-il. Elle provoque des sécheresses mais aussi des épisodes d’inondations, provoque beaucoup de dégâts matériels et parfois aussi humains malheureusement. Alors pourquoi ne pas investir pour se protéger en se dotant de moyens de stockages ? Surtout en sachant qu’ensuite, 82 % de l’eau apportée aux plantes retourne au milieu ! »
Ludovic Roux partage la même réflexion : « Ce qui me frappe dans tout cela, c’est qu’on nous propose toujours des projets de réduction de consommation alors que tous les scénarios que l’on nous présente tablent sur une augmentation des besoins. Il semble clair que l’option sobriété ne pourra pas être suffisante dans le futur. Pourquoi alors ne pas poser la question de l’augmentation des capacités de stockage ? Parce qu’en plus les solutions existent, les lacs collinaires, les bassines, les forages que l’on pourrait gérer comme des réserves de surface et à plus longue échéance AquaDomitia 2, le prolongement du tuyau du Rhône jusqu’au Roussillon ! Si on ne traite pas cette question, c’est la misère qui arrive dans nos territoires. »
Toujours la réglementation
Au-delà des aménagements il considère en outre que les principaux problèmes sont surtout réglementaires et qu’il est, dans l’absolu, assez simple de les surmonter, question de volonté politique. « On est confrontés à des dispositifs qui se chevauchent dans la déclinaison de certaines politiques publiques, les Maec (1), les Paiements pour services environnementaux qui viennent en collision avec la PAC, le classement de masses d’eau qui empêche l’accès aux financements européens… » Car l’argent reste le nerf de la guerre et Jean-Marie Fabre sort la calculette. Il invite à voir plus loin qu’une simple question de balance entre ressource et consommation.
« Depuis quatre ans, l’État a déboursé, selon nos estimations, 1,2 milliard d’euros pour la filière viticole uniquement sur ces questions climatiques. Gel, grêle, sécheresse… Aider les vignerons à protéger techniquement les vignes contre ces aléas climatiques aurait plusieurs vertus. La première serait de faire remonter les rendements et donc les moyennes olympiques rendant alors de nouveau la couverture multirisque pertinente et justifiée économiquement. Si l’on calcule à la louche, on peut considérer que sur 700 000 hectares, entre 100 000 et 150 000 sont déjà protégés. Sur les 550 000 hectares qui restent, 20 % peuvent se passer de ces protections, donc il reste 400 000 hectares. Le prix moyen des protections pour ces trois aléas, c’est 10 000 euros par hectare, soit 4 milliards d’euros pour lesquels l’État, en s’appuyant sur les régions et l’Europe par le Feader, n’aurait qu’à débourser 700 millions d’euros sur cinq ans. Il faut mettre cela en face de l’économie créée, des emplois, et cela dispenserait de venir financer les pansements comme aujourd’hui. »
Qui trop embrasse ?
C‘est peut-être finalement le talon d’Achille de ces différents plans eau. À vouloir trop embrasser, ressources, qualité, sobriété, tous secteurs confondus, ils en étreignent mal et ne répondent pas complètement aux enjeux de moyen et long terme de l’agriculture, qui, eux portent bien sur les ressources. Mais peut-être est-ce parce que le sujet est explosif et qu’il est un des points de cristallisation des violents débats qui agitent la société, comme on a pu le voir dans les Deux-Sèvres à Sainte-Soline ?