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Controverses de l’agriculture
Stocker l’eau pour l’agriculture : anticipation bénéfique ou aberration écologique ?

Les retenues d’eau cristallisent les tensions entre agriculteurs et écologistes. Difficile de trouver un terrain d’entente comme l’a prouvé un débat organisé lors des 5e controverses de l’agriculture à l’initiative du groupe Réussir-Agra.

André Bernard, agriculteur et Alexis Guilpart, animateur à France Nature Environnement débattent sur les retenues d'eau.
De gauche à droite André Bernard, vice-président de Chambres d’agriculture France et Alexis Guilpart, animateur du réseau Eau et milieux aquatiques de France Nature Environnement.
© Gabriel Omnès

« Stockage de l’eau pour l’agriculture : anticipation bénéfique ou aberration écologique ? ». La question était posée ce jeudi 16 février à un représentant agricole, André Bernard, vice-président de Chambres d’agriculture France, et un écologiste, Alexis Guilpart, animateur du réseau Eau et milieux aquatiques de France Nature Environnement. Et ce à l’occasion des 5e Controverses de l’Agriculture organisées par le groupe Réussir-Agra sur le thème « La guerre de l’eau a-t-elle démarrée ? ».
 

Des plans d’eau artificiels existants à mobiliser selon la FNE

Créer un stockage d’eau ? « On pense que ça ne doit pas être la première réponse. Il y’a déjà beaucoup de stockage d’eau en France. On dit que la France est en retard en la matière… Je ne comprends pas ! L’agriculture espagnole qui en a beaucoup avait ses réserves vides en 2022 ce n’est pas un exemple », répond d’entrée de jeu Alexis Guilpart de la FNE. Selon un inventaire en cours, « plus de 800 000 plans d’eau artificiels dont 60 000 supérieurs à un hectare » seraient recensés en France, souligne l’écologiste, qui reconnaît toutefois que cette « eau n’a pas forcément un usage agricole ». « Nous proposons que cette eau stockée soit mobilisée ou que la création de nouvelles réserves soit conditionnée à l’effacement de ces plans d’eau », lâche-t-il.

Une solution qui ne semble pas convenir à André Bernard, agriculteur dans le Vaucluse : « qu’il y ait des plans d’eau plus utilisés pourquoi mais encore faut-il qu’ils correspondent aux lieux de culture ! ».

Sécuriser l’eau c’est la transporter ou la retenir quand elle est abondante

« Je vis dans le sud, en dessous de Serre-Ponçon qui alimente 6 millions d’habitants et où de nombreux touristes viennent l’été, il faut donc économiser l’eau. Quand j’ouvre les vannes, je sais que ça va me coûter 15 à 20% de mon chiffre d’affaires. Cet été j’ai fait des pois chiches sans irrigation je n’ai récolté que 2 à 3 quintaux par hectare (contre 6 quintaux pour ceux qui irriguaient) », témoigne-t-il. « Il faut aménager des systèmes économes en eau mais il faut sécuriser l’accès à l’eau. Sécuriser l’eau c’est la transporter ou la retenir quand elle est abondante », souligne-t-il.


L’Espagne, un exemple à suivre ?

Pour Alexis Guilpart, si l’irrigation est pratiquée sur 7,2% de la surface agricole utile (SAU) selon le dernier recensement agricole, ce qui est peu par rapport à d’autres pays européen, la trajectoire de progression est inquiétante, avec une hausse des surfaces irriguées de 14% en douze ans. « Le monde agricole compte sur le développement de l’irrigation comme réponse majeure face au changement climatique cela doit nous mettre en vigilance, dans certains territoires, on ne peut plus irriguer », juge l’animateur Eaux et milieux aquatiques de France Nature Environnement. Et de citer l’exemple du Bassin Adour-Garonne qui « selon le Sdage doit effectuer une transformation agricole massive pour diminuer ses prélèvements d’eau ».

Une prise de position qui met André Bernard en colère : « l’ensemble des productions françaises sont en train de reculer, va-t-on importer de pays qui reçoivent moins d’eau ? ». « Nous stockons à peine 5% de l’eau qui tombe, l’Espagne en stocke plus de 50%, ils sont sûrement aller un peu loin mais entre les deux on a de la marge », poursuit-il. « Si l’herbe ne pousse plus dans les prairies à cause de la sécheresse, va-t-on importer du foin qui arrive d’Espagne ! ».

Un argument difficile à entendre pour Alexis Guilpart. « La France importe beaucoup de fruits et légumes c’est problématique, cela n’a aucun sens d’avoir des exigences plus fortes sur le marché français et d’importer mais la France est aussi productrice de normes, n’abaissons pas nos standards » rétorque-t-il estimant qu’un moyen de lutter contre cette concurrence déloyale serait de pouvoir indiquer l’origine dans les achats publics.

Au sein des PTGE, les agriculteurs ne doivent pas juste arriver en disant on a besoin de tant d’eau

Une réflexion globale à mener en ce sens au sens des projets de territoire pour la gestion de l’eau (PTGE), selon lui. « Au sein des PTGE, les agriculteurs ne doivent pas juste arriver en disant on a besoin de tant d’eau, on fait des réserves, il faut un projet global » poursuit-il.

En septembre 2019, les Assises de l’eau ont fixé un objectif de réduction des prélèvements d’eau de 10% d’ici 2025 et de 25% d’ici 2035, un objectif atteignable ? « Si on fait des retenues de stockage pour prendre l’eau hors de la période de basses eaux et si on la couvre avec du photovoltaïque pour la prélever, on va pouvoir sauver un monde agricole qui subit le changement climatique. La réponse passe par l’économie de l’eau, le partage et la sécurité des ressources en eau », répond André Bernard qui invite Alexis Guilpart à venir voir ce qui se fait dans les stations expérimentales des Chambres d’agriculture. L’agriculteur explique avoir fait de l’irrigation en goutte à goutte sur du maïs semence, « mais parfois cela ne suffit pas, il faut arroser 3 à 5 minutes par brumisation toutes les heures ».
 

Restreindre l’usage récréatif de l’eau : voie de réconciliation entre agriculteurs et écologistes ?

Alexis Guilpart tend la main au vice-président de Chambres d’agriculture France en reconnaissant que si les exigences sont fortes vis-à-vis des agriculteurs, il faudrait avoir au moins le même niveau d’exigence sur les autres usages. « Cet été j’ai dit qu’on ne pouvait pas demander à un agriculteur de faire des efforts si on ne pose pas la question de l’usage récréatif de l’eau. Dans certains territoires, cet usage peut faire de gros volumes… Il y a aussi la question de golfs, on peut marcher avec le monde agricole sur ces combats-là », avance-t-il.

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