« Réduire la teneur en cadmium dans les engrais ne va pas réduire à court terme le stock du métal lourd dans le sol »
Si la réduction des apports de cadmium par les engrais phosphatés est nécessaire, elle ne permettra pas de réduire à court terme la teneur du métal lourd dans le sol, explique Thibault Sterckeman, chercheur à l’Inrae et à l’Université de Lorraine à Reussir.fr. Pour cause : l’apport par ces engrais représente annuellement moins de 0,1 % du stock de cadmium déjà dans le sol.
Si la réduction des apports de cadmium par les engrais phosphatés est nécessaire, elle ne permettra pas de réduire à court terme la teneur du métal lourd dans le sol, explique Thibault Sterckeman, chercheur à l’Inrae et à l’Université de Lorraine à Reussir.fr. Pour cause : l’apport par ces engrais représente annuellement moins de 0,1 % du stock de cadmium déjà dans le sol.
L’Anses a publié le 25 mars un rapport d’expertise sur le cadmium, confirmant une surexposition de la population française à ce métal lourd via l’alimentation. L’agence de sécurité sanitaire appelle à « agir dès à présent à la source », en réduisant la contamination des sols agricoles. Et recommande notamment d’abaisser la teneur maximale en cadmium présente dans les engrais phosphatés, une des mesures sur lesquelles le gouvernement semble miser dans des décrets et arrêtés prévus pour avril.
Réussir.fr : Quelle partie de la contamination des sols agricoles par le cadmium est imputable aux engrais phosphatés ?
Thibault Sterckeman : « Aujourd’hui, les apports d’engrais phosphatés représentent 50 à 70 % des entrées de cadmium dans les sols. Mais sur un hectare où l’on retrouve 1200 à 1300 grammes de cadmium dans la couche labourée [1], l’apport d’un gramme de cadmium avec les 30 unités de P₂O₅ ne représente que 0,1 % du stock de cadmium qui est déjà dans le sol. Donc c'est vrai que les engrais phosphatés sont actuellement la plus forte contribution en termes de flux entrant de cadmium dans les cultures. Mais rapporté au stock de cadmium déjà présent, cette entrée ne représente pas grand-chose. ».
[1] La couche 0 – 30 cm, selon les données du Réseau de Mesures de la Qualité des Sols (RMQS), réalisé par le groupement d’intérêt scientifique (Gis) sol.
Relire : Cadmium : quel rôle des engrais dans la contamination des sols agricoles ?
D’où vient la contamination des sols agricoles par le cadmium ?
Thibault Sterckeman : « Rappelons d’abord que le cadmium, c'est un élément qui est naturellement présent dans les roches. C'est ce cadmium géologique qui représente la majeure partie du cadmium des sols. Sa teneur est très variable, selon le type de roche. Évidemment, il y a une contamination liée à l'activité humaine. Elle a commencé dans l'Antiquité avec la métallurgie, mais c'est surtout au XXe siècle, avec l'industrie qui a émis des poussières dans l'atmosphère. Et ensuite il y a eu la contamination agricole, surtout par les engrais phosphatés, en particulier après la deuxième Guerre mondiale ».
Les recommandations de l’Anses, visant à réduire la teneur maximale en cadmium dans les engrais phosphatés, sont-elles les plus judicieuses ?
Thibault Sterckeman : « Le cadmium est déjà dans le sol, il y a une grosse part de la contamination qui est passée. Effectivement, le principal apport restant ce sont les engrais phosphatés, donc réduisons les autant que possible. Mais ça ne va pas faire de miracle à court terme sur la teneur dans les végétaux, ni sur l'imprégnation de la population au cadmium. La réduction du cadmium dans les engrais aura un impact sur le long terme. Ce n'est pas la réponse la plus efficace face à l'augmentation importante et récente de l'imprégnation des adultes. Il faudrait essayer de comprendre d'où vient ce quasi doublement de l'imprégnation des adultes en une dizaine d'années. Mais il vaut mieux effectivement limiter les ingestions de cadmium, comme l’a aussi recommandé l’Anses. »
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Les sols français sont-ils plus riches en cadmium que leurs voisins européens ?
Thibault Sterckeman : « En France, les sols sont dans la moyenne européenne, en ce qui concerne les teneurs en cadmium dans la couche de surface. Il y a des pays avec des sols moins riches en cadmium, l'Espagne par exemple. D’autres pays comme l'Irlande ont des sols beaucoup plus chargés en cadmium. »
Quelles sont les pratiques permettant de limiter la contamination des végétaux par le cadmium ?
Thibault Sterckeman : « Pour éviter les ingestions de cadmium, il faut qu'il y en ait moins dans les cultures. Il faut toujours continuer à bien chauler les sols, à maintenir les pH au-dessus de 6,5, et aussi les amender pour apporter de la matière organique. En plus de fixer du carbone atmosphérique, de retenir les éléments nutritifs, les apports de matière organique réduisent la disponibilité du cadmium et donc son absorption par les plantes. Mais ce sont des pratiques que les agriculteurs connaissent bien et appliquent en général, je ne vois pas les marges de manœuvre qu'ils ont à ce niveau. Sinon, il faut essayer de cultiver des variétés végétales qui accumulent moins de cadmium [2], c'est ça qui me paraît être la voie à prendre. »
[2] Selon l’Inrae, des variétés de blé dur avec un gène qui favorise la rétention du cadmium dans les racines ont été identifiées en France, et un projet de recherche (ANR B-SWheat) vise à trouver des moyens de sélectionner des variétés de blé qui accumulent le moins possible de cadmium sans affecter le rendement.
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Faut-il réduire l’utilisation des matières fertilisantes d'origine résiduaires (MAFOR) qui contribuent aussi à la contamination des sols en cadmium ?
Thibault Sterckeman : « Dans un article publié en 2018 avec des collègues, nous avions montré que tout ce qui était matière organique, comme les boues de station d'épuration, le fumier, etc. n'apportaient pas beaucoup de cadmium dans l'ensemble, comparé aux fertilisants phosphatés. Avec les MAFOR [3], on rajoute un peu de cadmium, mais en même temps, on réduit sa disponibilité parce qu'il est accompagné de matière organique. Il faut s'efforcer d'utiliser les MAFOR les plus « propres » possibles, c’est-à-dire contenant le moins de cadmium possible, et surveiller les teneurs en ce métal lourd. Mais ce serait dommage de se passer des avantages des amendements organiques, en termes de stabilité structurelle des sols, de nutrition azotée, de nutrition phosphatée aussi, du fait de leur teneur en cadmium. »
[3] Matières fertilisantes d'origine résiduaires.
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